LoveStar

Extrait | Par Andri Snær Magnason

Charles-Étienne Brochu

Sur LoveStar, l’homme derrière les idées

L’idée monopolise l’ensemble de l’activité cérébrale, elle met à l’écart les sentiments et les souvenirs, vous conduit à négliger votre famille et vos amis en vous poussant vers un but unique : sa mise en œuvre. Elle s’empare des sphères langagières du cerveau et prend toute la place. Elle vous prive d’appétit, diminue vos besoins en sommeil, déclenche dans le cerveau la fabrication d’une hormone plus puissante que les amphétamines et peut vous maintenir en éveil des mois durant. Lorsqu’une idée voit le jour, l’homme dont elle s’empare se vide de sa substance. Même si, nimbé par sa lumière, il essaie de s’y accrocher et s’emploie à l’associer à sa personne, voire la baptise de son propre nom, il n’en tire aucune satisfaction. Celui qui a senti en lui une idée grandir et se préciser, celui qui en a été l’esclave pendant des mois, voire des années, sait que l’idée en soi ne vaut rien. Avoir eu une idée un jour et s’en satisfaire revient à se satisfaire d’avoir connu la jouissance une seule fois, assouvi sa faim ou étanché sa soif une seule fois. Celui qui a connu le goût d’une idée ne désire rien plus ardemment que d’en voir arriver une nouvelle, qui le réduira une fois de plus en esclavage. Rien n’est aussi triste qu’un homme qui a inventé une seule chanson, une seule histoire, trouvé une seule idée, puis plus rien. Il ne sera jamais rien d’autre qu’une douille de cartouche vide. Dans ce cas, mieux vaut n’avoir jamais goûté à rien. Les idées sont une drogue. Celui qui y est sensible est condamné à négliger ses filets ou son ordinateur, à sacrifier l’ensemble de ses richesses et de ses biens. Lorsqu’une idée lui ordonne : Suis-moi ! Il va jusqu’au bout.

Il n’existe rien qui soit de nature plus physiologique que l’amour. Rien ne produit autant d’effets sur le cerveau, le cœur et les poumons.

L’homme contaminé par une idée n’est plus responsable de ses actes. Il ne pense qu’à une chose : s’en débarrasser. Aucun argument ni aucune réserve n’est apte à faire reculer l’idée en question et l’homme n’est pas responsable car cette idée n’est pas la sienne. Elle existait avant lui. La bombe atomique existait avant même d’être conçue et fabriquée. Elle était dans l’air du temps et attendait son heure. Et quelqu’un devait bien la faire exploser. Même si les hommes avaient calculé qu’il y avait 20 % de risques qu’elle déclenche une réaction en chaîne détruisant l’ensemble de l’oxygène présent sur la planète, ils ont quand même essayé. Les calculs prévisionnels ne leur suffisaient pas. Il fallait emmener cette bombe dans le désert et, quand ils ont constaté sa puissance, un désir irrépressible de la voir exploser au-dessus d’une ville s’est emparé d’eux. Il suffisait de le faire une fois ou deux. Celui qui est la proie d’une idée est au-delà des notions de bien et de mal. Sa pensée se situe sur un autre plan. Une idée est telle une faim incontrôlable ou un désir charnel trop longtemps réprimé. Ceux qui en sont la proie sont les gens les plus dangereux du monde parce qu’ils sont prêts à prendre tous les risques. Ils veulent simplement voir ce que ça donnera, leur pensée ne va pas plus loin que ça.

LoveStar, À propos des idées.


Il n’existe rien qui soit de nature plus physiologique que l’amour. Rien ne produit autant d’effets sur le cerveau, le cœur et les poumons. Ce sentiment a des retombées mesurables sur la pression et la circulation sanguine, l’influx nerveux, les globules et le teint. Les carences amoureuses sont plus graves que celles en vitamines et leurs conséquences bien pires que celles du scorbut. L’amour influe directement sur le système immunitaire, la chimie corporelle, le métabolisme, les acides digestifs, l’appétit, la santé mentale, le désir de vivre, la division cellulaire, la production hormonale et celle des enzymes. Il agit sur presque chaque cellule et chaque nerf du corps humain, impliquant toutes les branches de la médecine. Or, qui a étudié l’amour? Les médecins? Les spécialistes en biologie cellulaire? Les biochimistes? Eh bien non, seulement les poètes et les philosophes ! Ils se penchent sur la question depuis cinq mille ans et ne sont encore arrivés à aucune conclusion. On ne s’étonnera pas qu’ils l’aient assez mauvaise.

À propos de l’amour et autres bêtises.
Extrait d’une interview avec LoveStar.

S’il existe une idée parfaitement inepte, c’est bien celle du libre arbitre quand il s’agit du choix de son conjoint. Cette expérience a eu cours pendant un peu plus de cent cinquante ans et s’est soldée par un désastre. À l’apparition de la civilisation, la première tâche du genre humain fut d’interdire le prétendu libre choix du partenaire. Évidemment, il n’y avait là aucune liberté qui tienne. L’homme primitif a mis en place un système semblable à celui qui a cours dans le règne animal et dont les conséquences sont bien souvent d’un ridicule achevé. Celui qui possède les plus belles plumes, le singe au cul le plus rouge, celui qui a les plus grandes cornes, le plus fort et le plus téméraire ont accès aux femelles et peuvent se reproduire.

Le libre choix donnait lieu à quantité d’histoires ennuyeuses peuplées de quadragénaires solitaires, de femmes aigries et insatisfaites, de remords, de regrets et d’enfants de divorcés.

Quand l’humanité eut atteint un plus haut degré de maturité, le système fut perfectionné et devint plus civilisé. La famille décidait pour vous. Son choix se fondait sur une froide réflexion qui faisait abstraction du désir, de l’intérêt personnel des individus et de toutes ces inepties adolescentes. Afin de sécuriser le système, les parents prétendaient que ceux qui se séparaient de leur conjoint ou le trompaient allaient droit en enfer. Cette idée plutôt astucieuse a fonctionné des milliers d’années. Ceux qui étaient malheureux dans un couple créé par leurs parents avaient en outre des gens sur qui rejeter la faute. S’ils tombaient éperdument amoureux d’une autre personne, ils pouvaient la voir en cachette et s’enfuir avec elle en toute bonne conscience. Ce genre d’aventures a d’ailleurs donné lieu à quelques belles histoires.

Mais voilà, ces récits ont embrouillé l’esprit des gens, qui se sont mis à croire que le libre choix était quelque chose de palpitant. Décider seul leur semblait tout aussi exaltant que se voir en secret ou s’enfuir au galop sur un noir destrier. Or en réalité, c’est le hasard qui tenait les rênes. Telle jeune fille était assise dans ce café par la plus pure coïncidence. Une personne en rencontrait une autre quelque part, les deux s’engageaient dans des relations sexuelles, comme par abonnement, et ne parvenaient plus ensuite à résilier ledit abonnement parce qu’en fin de compte, c’était un système sûr et confortable.

On avait beau parler de libre choix, la vérité était tout autre. La plupart des gens se résignaient à la seule option qui s’offrait à eux. En réalité, presque tous désiraient une autre personne qu’ils croisaient dans la rue et doutaient constamment de leurs décisions. Coucher avec une personne revenait à s’en interdire un millier d’autres. Le libre choix donnait lieu à quantité d’histoires ennuyeuses peuplées de quadragénaires solitaires, de femmes aigries et insatisfaites, de remords, de regrets et d’enfants de divorcés. Personne ne semblait à même de mettre fin à ce cercle vicieux qui ramenait les êtres humains à l’état animal de singes au cul rouge. Afin d’attirer l’autre sexe, ils se faisaient gonfler les seins ou les lèvres, ou encore ils gâchaient l’énergie qu’ils auraient dû consacrer à leur travail en tentant d’acquérir des abdominaux parfaitement inutiles. On ne pouvait plus revenir à l’ancien système, du reste, la volonté conjointe des parents était de l’histoire ancienne et plus personne ne croyait à Dieu ni à l’enfer. Mais lorsque chez LoveStar nous avons découvert la méthode de calcul permettant d’unir les gens, tous les problèmes se sont trouvés résolus une bonne fois pour toutes. Et nous n’avons pas besoin de l’enfer.

Une liberté menottée.
Interview de LoveStar parue dans The Economist.

LoveMort

LoveMort
Énergie propre
Mort propre

L’enfant : Maman ! Où vont les gens qui sont méchants?
La mère : En enfer.
L’enfant : Et ça se trouve où?
La mère : Sous terre.
L’enfant : Alors grand-mère va aller en enfer?
La mère : Non, elle va monter au ciel.
L’enfant : Dans ce cas, pourquoi est-ce qu’on l’enterre?
La mère : Ah, tu comprendras tout ça quand tu seras grand.
Le commentateur : Avec LoveMort, aujourd’hui, chacun peut monter au ciel pour seulement 30 000 couronnes*.
LoveMort – Le meilleur moment de la vie !

* à verser mensuellement pendant douze ans

Annonce publicitaire radiodiffusée.

 

LoveStar ne se mêlait pas de la gestion de LoveMort. Dans un documentaire diffusé sur Sky, il avait déclaré : « La satisfaction que j’ai éprouvée à la création de LoveMort et face au spectacle de la reine Elizabeth II tombant en étoile filante sur le palais de Windsor n’a duré que l’espace d’une journée. Elle a débuté au lancement de la première fusée, à six heures du matin et a disparu à trois heures du matin la nuit suivante, quand Elizabeth II s’est changée en étoile filante. Dès que cet éclair illuminant la nuit s’est évanoui, j’ai compris qu’on pouvait se passer de moi. Les universités forment des dizaines de milliers de spécialistes qui savent, désirent et ont la capacité de faire fonctionner, mais aussi de développer LoveMort. J’ai eu l’intelligence de leur laisser toute latitude. »

InLove

 « Il existe en chaque être humain deux choses incomplètes », avait déclaré LoveStar à l’occasion d’une conférence de presse retransmise en direct à l’échelle mondiale.

La population brûlait d’en savoir plus. Il y avait eu des fuites, on racontait un peu partout que des volontaires ayant participé à des expériences scientifiques dans le nord du pays en étaient revenus transformés.

« La cellule sexuelle également appelée gamète est incomplète, avait poursuivi LoveStar, elle doit en rencontrer une autre pour engendrer la vie. Chacun sait que le désir visant à unir ces cellules est l’un des moteurs les plus puissants de l’être. Nos recherches ont démontré que la même chose s’applique à l’âme humaine. L’âme est incomplète et elle doit s’unir à une autre afin que la vie puisse réellement s’épanouir. En revanche, son fonctionnement est beaucoup plus complexe que celui des gamètes et surtout : chaque âme ne correspond qu’à une seule et unique autre dans le monde. De la même manière que les deux fragments d’un symbole, une clef dans une serrure ou une pierre cassée en deux s’imbriquent parfaitement, il existe pour chaque individu un autre individu qui le complète. Or, nous venons de découvrir une méthode permettant de déterminer pour tout un chacun, et avec la plus grande précision, celui ou celle qui est son autre moitié. »

« Lorsque nous aurons calculé l’autre moitié de chaque personne sur terre, l’amour coulera comme une rivière de lait entre les frontières. Les guerres et les conflits appartiendront au passé parce qu’un Suédois uni à une Chinoise comprendra qu’il est en réalité à moitié chinois et l’Indien qui aura été calculé avec un Allemand ou une Allemande sera, de ce simple fait, à demi allemand. Quand chaque petit d’homme aimera un être humain vivant aux antipodes et n’aura besoin de rien d’autre pour son bonheur, la haine et la cupidité n’auront plus leur place en ce monde. Personne n’osera bombarder qui que ce soit à l’aveuglette, par peur de tuer son seul et unique véritable amour. En deux générations, les gens cesseront de se définir en termes de famille, de richesse, de pouvoir ou de nation, mais se verront simplement comme des Terriens. »

ReGret

ReGret permettait aux gens d’apurer le passé et de faire face aux situations nouvelles. Le monde obéissait à des règles précises. Si une pierre était jetée depuis une hauteur de cinq mètres, on pouvait calculer sa vitesse au moment de l’impact. Il était également possible de calculer ce qui serait arrivé si, à un instant précis du passé, les soixante-quinze kilos d’Indriði avaient tourné à gauche plutôt qu’à droite. On pouvait prévoir les conséquences de cet événement sur la marche du monde, et ainsi de suite. Créé par LoveStar, ReGret avait la capacité de tout prévoir. Les gens n’avaient qu’à appeler ou envoyer un courriel, le monde était alors « calculé » et la réponse leur parvenait aussitôt. Le plus étrange était qu’à chaque fois qu’on posait la question : Que serait-il arrivé si…, la plupart des réponses revenaient à dire : Vous auriez péri.

Du reste, la mort était un moindre mal. Les autres éventualités incluaient le handicap lourd et permanent, parfois assorti de la fin du monde, mais toutes étaient scientifiquement prouvées. Ainsi, grâce à ReGret, les gens étaient en paix avec leur vie, le monde et leur destin.