Little Heaven

Extrait | Par Nick Cutter

On ne peut pas fuir son passé. Votre histoire est un molosse qui vous poursuit à travers champs et collines, sans jamais se reposer, tenaillé par une faim constante, vous pistant sans relâche jusqu’à ce que, une nuit, vous l’entendiez gratter à la porte.

Il y a un vieil adage qui dit ceci : Le mal ne meurt jamais ; il sommeille. Et quand cette vilenie se réveille, elle peut être tout à fait silencieuse – ou presque.

Les insectes aussi crient d’effroi.

C’est ce que fit le puceron, mais dans un registre trop aigu pour être perçu par l’homme. Juste avant, il poursuivait son dur labeur dans le système racinaire d’un cactus dressé aux abords du désert du Nouveau-Mexique. Il était si minuscule qu’il était quasi invisible à l’oeil nu.

C’est ainsi que tout recommencerait, que reviendrait la grande roue du destin.

Alors que le puceron tirait le suc des racines du cactus, quelque chose tourbillonna hors des profondeurs les plus ténébreuses de la terre. L’entité s’insinua dans le corps du puceron. Si l’insecte éprouva de la douleur – et de la douleur, il devait y en avoir –, il fut incapable d’exprimer sa souffrance autrement que par ce petit cri.

La bestiole gravit patiemment les racines en forant un passage dans le sable meuble jusqu’aux feuilles charnues du cactus. Il y rencontra une fourmi qui se nourrissait du miellat que sécrètent les pucerons.

Leurs antennes se touchèrent brièvement. L’entité qui était entrée furtivement dans le puceron se glissa sans bruit dans la fourmi, aussi superflue que la fumée s’échappant de la cheminée d’un sépulcre.

Le puceron explosa dans un sifflement aigu de gaz pressurisé.

La fourmi rampa jusqu’à sa fourmilière, baignée de la lumière jaune citron de l’après-midi. Elle disparut dans l’entrée. Peu après, le dôme se vida, déversant les fourmis en une multitude furieuse.

Déployées sur un large front comme une armée en marche, les fourmis avancèrent avec détermination jusqu’à ce qu’elles tombent sur le terrier d’une souris des champs. Elles investirent par milliers le monticule de terre. Un couinement affolé se fit entendre.

Le rongeur émergea de terre. Il sautilla et s’agita, la peau secouée de soubresauts. Il tourna frénétiquement plusieurs fois sur lui-même avant de se remettre sur ses pattes puis de filer dans les hautes herbes sèches. Il s’arrêta çà et là pour ronger sa propre chair jusqu’au sang. Au bout d’un moment, il croisa une musaraigne du désert. Quelques instants plus tard retentit un cri hystérique.

La musaraigne tomba sur un opossum, qui fit à son tour la rencontre d’un lièvre à queue noire, lequel se jeta en glapissant dans la gueule d’un renard qui se tortilla en poussant des jappements aigus avant de gagner l’abri d’une famille de jaguarondis. Des cris perçants déferlèrent sur l’étendue aride de sable.

La nuit enveloppa le désert. Dans l’obscurité, une silhouette s’extirpa lourdement de la tanière. La lumière du couchant profila les étranges excroissances de la créature ; sa chair humide brillait dans la lueur pâle de la lune. Elle respirait par ses nombreuses bouches et regardait autour d’elle au moyen d’une constellation d’yeux incrustés dans un renflement charnu de pelage strié de sang. Elle se déplaçait sur de nombreuses pattes dont chacune avait été raccourcie, compressée, comme le soufflet d’un accordéon ; la créature innommable rampa à la manière d’un crabe. Cette abomination se propulsa furtivement au-dessus des sables, aspirant la brise par ses quatre museaux.

Du haut d’un affleurement de rocher, un loup gris solitaire parcourait le plateau du regard. C’était un vieil animal marqué de cicatrices, dont une oreille avait été arrachée dans quelque bataille territoriale ancienne. Le loup décela un mouvement. Une silhouette se détacha contre l’horizon. Elle titubait comme si elle était blessée, et pourtant, l’instinct de prédateur du canidé lui disait non, non, non, qu’elle ne souffrait d’aucune blessure. C’était… autre chose.

Le loup bondit pour aller vérifier. Il était méfiant mais n’éprouvait aucune crainte. Si du sang circulait dans les veines de cette créature, le loup le ferait couler.

Il n’avait pas peur. Le loup était au sommet de la chaîne alimentaire. Il n’avait jamais croisé de digne rival, pas une seule fois dans sa longue vie.

 

Quelques heures plus tard, ayant sensiblement gagné en volume, la chose se déplaça lourdement vers un îlot de sable beaucoup plus foncé que le sol environnant. Les arbres qui jaillissaient de sa surface noire et huileuse étaient malingres et chétifs mais s’accrochaient obstinément à la vie, trahissant une profonde souffrance.

Diligemment, la chose se mit à creuser. Le trou s’élargit et s’approfondit. Le sable devint de plus en plus sombre, jusqu’à revêtir l’aspect de l’obsidienne, comme s’il était englué dans le goudron.

La créature tomba sur quelque chose d’enfoui dans cette noirceur contre nature. Elle renâcla de tous ses museaux, grogna et couina de toutes ses bouches.

Puis ce quelque chose s’ébranla et exhala un puissant souffle haletant. La créature se précipita hors de la fosse avec furie.

Quelque part sous la voûte céleste retentit le cri d’un oiseau de proie.

Petty Shughrue se réveilla au petit matin, la peau parcourue de frissons.

Petty. Ma douce Petty.

Elle se redressa dans son lit. Le vent siffla à travers les fissures des murs de la maison de campagne, entre les planches que son père avait clouées négligemment.

Viens, ma Petty. Viens voir, viens voir, viens voir…

La voix était invitante, mielleuse. Mais il y avait quelque chose de menaçant derrière cette douceur. Corrompu et obscène, comme le visage d’un mort qui vous regarde du fond d’un marais.

Elle s’assit sur le bord du lit ; les lattes de pin étaient fraîches sous ses pieds nus. Elle portait la chemise de nuit que sa mère avait cousue avant même qu’elle soit assez grande pour la revêtir. Sa mère avait toujours été prévenante ; c’était dans sa nature de confectionner une nouvelle chemise de nuit pour Petty avant qu’elle en ait besoin. Sa mère n’était plus comme ça, mais Petty préférait préserver cette image d’elle.

Une soif ardente lui desséchait la gorge. Elle se dirigea vers la cuisine en passant devant le poteau de bois sur lequel, chaque année à son anniversaire, son père marquait sa taille à l’aide d’un stylo-feutre. Les pieds de Petty chuchotaient sur le plancher, ce qui était anormal, car d’habitude, le craquement des solives réveillait son père, dont le sommeil était si léger qu’un moineau se posant sur l’appui de la fenêtre suffisait à le tirer de son repos.

Quelque part au loin – comme une note de musique à la périphérie d’un rêve –, elle entendit le trille clair d’une flûte.

Elle sortit. La nuit était fraîche, et l’herbe, soyeuse sous ses pieds nus. La lune était fendue en son milieu par un long nuage effiloché. Petty s’avança jusqu’à la pompe à eau et plaça le seau sous le bec verseur. La pompe couina lorsqu’elle en actionna le bras. L’eau gicla, nimbée d’argent, et retomba dans le seau en écume… sauf qu’elle ne ressemblait pas à de l’eau. Trop visqueuse, avec une teinte cuivrée.

Ma Petty, oh, ma Petty, douce comme miel au soleil.

Elle plongea la louche dans le seau puis la porta instinctivement à ses lèvres, même si une part d’elle, enfouie, répugnait à le faire. Le liquide avait un goût puissant, salé, ferreux, comme une coulée de fonte. Elle but encore. C’était bon, mais sa soif ne fut pas étanchée. On aurait même dit qu’elle s’était intensifiée.

Petty sentit un mouvement saccadé à sa gauche. Effrayée, elle pivota dans cette direction.

Quelque chose était là, debout, devant elle. Debout ? Non, plutôt affaissé. Imposant mais informe, comme un tas de blocs de granite recouvert d’une bâche de toile de jute. Ses divers membres semblaient bouger indépendamment les uns des autres ; toute la masse sifflait, émettait des couinements et poussait des murmures. La tête d’un loup émergeait de son flanc ; on aurait dit que l’animal avait été tué, décapité, puis suspendu… mais Petty comprit que la tête du loup était en quelque sorte une partie intégrante de cette chose, une composante indissociable de cet assemblage monstrueux.

Ce cauchemar vivant s’avança péniblement. La peau de Petty se glaça sur toute sa surface.

Il y avait autre chose derrière ce vil amas. Une longue silhouette dégingandée, d’apparence relativement humaine, une volute de fumée vivante. On aurait dit le corps d’un homme, fondu et étiré comme du caramel.

La silhouette était muette, mais Petty en captait l’essence. Elle dégageait une aura de pure malice et, pourtant, Petty avait également l’impression qu’elle était blasée, lasse de toutes les horreurs qu’elle avait vues et commises. Petty avait l’intime conviction que cet être était fondamentalement malveillant – corrompu jusqu’à la moelle –, ainsi, peu importe son degré d’épuisement, il ne pouvait que continuer à être ce qu’il avait toujours été et à suivre son instinct.

— Ma Petty, dit-il. Ooooh, ma délicieuse petite bouchée…

Il porta un instrument à ses lèvres. Une flûte en os dentelée.

Quand il se mit à jouer, Petty n’eut d’autre choix que de le suivre.