L’homme aux deux ombres

Extrait de L'homme aux deux ombres | Par Steven Price

Dan Hillier

C’était lui l’aîné.

Il avait de longues moustaches noires qui pendaient comme celles d’un hors-la-loi et le pouce droit fiché dans la ceinture, là où aurait dû se trouver son colt Navy. Il n’avait pas encore quarante ans mais son genou droit se raidissait les jours de grand froid, suite à l’explosion d’une bombe confédérée à Antietam. Il avait alors seize ans et l’obus lui avait ouvert le genou en faisant gicler autour de lui une gerbe de boue. Depuis ce jour-là on l’avait cru mort à deux reprises, et chaque fois il avait resurgi comme un spectre vengeur devant ses assassins présumés. Il avait abattu vingt-trois hommes plus un jeune garçon, tous des hors-la-loi, et seule la mort de ce garçon ne venait jamais le hanter. Il pénétrait dans les banques tête baissée, les sourcils froncés, ses larges mains aussi vides et menaçantes que s’il s’apprêtait à étrangler quelqu’un. Lorsqu’il montait à bord d’un tramway bondé, les hommes s’écartaient instinctivement sur son passage et les femmes le suivaient discrètement des yeux. Il n’avait pas passé plus d’un mois d’affilée chez lui au cours des cinq dernières années et pourtant il aimait son épouse et ses filles. Il avait de longues dents jaunes, des yeux enfoncés, des pupilles aussi noires que des boyaux.

Au fait.

Il détestait Londres. Ses rues pavées étaient d’une saleté repoussante même aux yeux d’un homme dont la saleté était le métier, capable de rester planqué pendant des heures dans les chiottes d’un bordel, son colt à la main, en attendant que le salopard qu’il traquait pointe le bout de son nez. Il n’avait pas aperçu la moindre verdure depuis un mois en dehors des rameaux de houx en provenance d’une campagne qu’il était incapable d’imaginer. À Noël il avait vu des miséreux en haillons se jeter en plein jour sur un homme pour le dépouiller. Le jour de l’an il avait vu une femme tabasser une gamine qui vendait du cresson parce que la petite avait taché ses dentelles. Une pourriture particulière creusait son chemin à Londres, plus ancienne et plus violente que tout ce qu’il avait connu à Chicago.

Il ne représentait pas la loi. Mais cela n’avait aucune importance. En Amérique, le moindre voleur le redoutait. Pour sa part, il ne redoutait personne dans le cercle des vivants. Et dans celui des morts un seul homme lui inspirait de la crainte et cet homme était son père.

 

Le mois de janvier était froid et l’enterrement avait eu lieu six mois plus tôt lorsqu’il se rendit enfin à Bermondsey pour rencontrer un détective qui avait travaillé avec son père et dont il était l’ami. Il avançait dans le brouillard nocturne alors que sa propre mission arrivait plus ou moins à son terme.

Il était habillé comme un gentleman, bien qu’il eût perdu ses gants et qu’il manipulât sa canne comme s’il s’agissait d’un gourdin. Des taches qui ne provenaient ni de la suie ni de la boue maculaient les poignets de ses manches. Il avait patienté jusqu’à l’aube — ou ce qui passait pour tel dans cet infernal hiver — et s’arrêta dans une étroite allée derrière Snow Fields, son gibus à la main. Le gel faisait craquer les poutres aux devantures des magasins et le brouillard se répandait sur les pavés, d’un jaune infect et lourd des émanations de charbon. Ce brouillard d’une puanteur amère vous prenait à la gorge et s’étendait de tous côtés, s’insinuant dans les rues et s’écoulant au ras du sol comme un être vivant. Certains soirs il émettait même un sifflement sourd évoquant un jet de vapeur échappé d’une soupape.

Six semaines plus tôt, il avait débarqué dans cette ville pour interroger une femme qui la nuit dernière, après une interminable poursuite jusqu’au pont de Blackfriars, avait sauté par-dessus la rambarde et disparu dans les profondeurs du fleuve. Il repensait aux ténèbres ambiantes, à l’écume des eaux noires, au bruit de bottes des agents du Yard martelant les pavés. Il sentait encore sur ses poignets le contact humide et rugueux des bollards du pont.

Elle avait vécu de manière légale dans cette ville comme si elle avait voulu passer pour une femme respectable et s’absoudre de la vie compliquée qui avait été la sienne auparavant, mais comme pour le reste cela n’avait servi à rien. Elle se faisait appeler LeRoche. Mais son véritable nom était Reckitt et elle avait été associée dix ans plus tôt au célèbre escroc et cambrioleur Edward Shade. C’était sur ce Shade qu’il cherchait à mettre la main, et jusqu’à hier soir la dénommée Reckitt avait constitué sa seule piste sérieuse. Elle avait de petites dents pointues, de longues mains blanches, une voix basse et profonde, vicieuse, irrésistible.

La nuit s’estompait, les rues s’animaient peu à peu. Sur les fenêtres du dernier étage de l’immeuble d’en face, le ciel pâle commençait à briller et reflétait les silhouettes indistinctes qui s’agitaient plus bas, les ombres des premiers chevaux qui passaient en tirant leurs charrettes. Les roues grinçaient et raclaient les pavés dans le froid. Il toussa, alluma un cigare et fuma en silence. Son regard brillait d’une lueur prédatrice comme s’il traquait lui-même une proie au fond d’un coupe-gorge.

Au bout d’un moment, il écrasa son cigare d’un coup de talon et remit son chapeau. Il sortit un revolver de sa poche, l’ouvrit, vérifia les chambres une à une pour tuer le temps et, ne pouvant attendre davantage, redressa les épaules et traversa la rue.

Il ne pénétra pas immédiatement dans le bâtiment mais se glissa au contraire dans une allée latérale. Des créatures s’agitaient derrière le papier étalé sur les fenêtres qu’il longeait. L’allée était une rivière de boue et il faisait attention en marchant. À travers les fentes des parois en bois, il distinguait les silhouettes accroupies d’enfants squelettiques et à moitié nus dont les regards effrontés croisaient le sien. Le brouillard était moins épais par ici, la puanteur plus infecte et plus âcre. Il se faufila sous une porte qui donnait accès à un étroit passage, descendit un escalier en bois de guingois et poussa une porte sur sa gauche.

S’immobilisant brusquement, il perçut l’eau du fleuve qui bouillonnait sous les planches et les parois qui craquaient autour de lui comme les flancs d’un navire.

Le petit bâtiment qui abritait des chambres meublées sentait le bois pourri et la viande avariée. Le papier peint était couvert d’une épaisse couche de suie et il eut soin de ne pas prendre appui sur la rampe en gagnant les étages. Arrivé au deuxième, il émergea de l’escalier plongé dans les ténèbres, s’engagea dans le couloir et s’arrêta devant la sixième porte. À cause du froid ses phalanges blessées commençaient à lui faire mal. Il ne frappa pas mais tourna doucement la poignée de la porte et constata qu’elle n’était pas fermée à clef. Il jeta un coup d’oeil derrière lui, attendit un instant et l’ouvrit lentement.

Mr Porter ? lança-t-il.

Sa voix lui parut rauque, enrouée, comme s’il avait été beaucoup plus âgé.

Benjamin Porter ?

Tandis que ses yeux s’accoutumaient à la pénombre, il entrevit un petit bureau, une commode et une cuisine sommaire dans un coin de la pièce, par-delà la fenêtre. Un lit pliant garni d’un matelas élimé et d’une couverture qui n’avait pas été lavée depuis un bon bout de temps. Son regard enregistrait mécaniquement ces détails, par la force de l’habitude. Le lit grinça soudain sous le poids de quelqu’un, enfoui sous la couverture contre le mur.

Ben ?

Qui est là ?

C’était une voix de femme. Elle se tourna vers lui — une négresse aux cheveux grisonnants coupés très court, le visage épais et sillonné de rides. Il ne la reconnut pas de prime abord mais sursauta soudain en apercevant la longue cicatrice en forme de faucille qui traversait son visage.

Sally, dit-il d’une voix douce.

Elle le regarda quelques instants d’un air suspicieux. Billy ? dit-elle enfin.

Il s’avança prudemment.

Approchez un peu, que je vous regarde. Eh bien, dites-moi… Le petit Billy à la lanterne…

On ne m’a pas appelé de la sorte depuis bien longtemps.

Pas étonnant, voyez comme vous avez grandi.

Il ôta son chapeau et le tint gauchement devant lui. L’air était chargé d’une lourde odeur de sueur, de fumée, de pots de chambre attendant d’être vidés. Ce qui réduisait encore les dimensions de la pièce et lui donnait l’impression d’être un géant.

Je suis désolé de débarquer si tôt, dit-il en souriant tristement. Elle était devenue si vieille.

Il n’est pas si tôt que ça, dit-elle.

J’étais de passage en ville, je me suis dit que je pouvais passer voir comment vous vous en sortiez.

Il y avait des papiers empilés autour du petit bureau, il aperçut le tampon du bureau de Chicago sur certains d’entre eux et reconnut l’écriture familière de son père. Les rideaux étaient tirés mais ils étaient si minces qu’une lumière grise se répandait déjà dans la pièce. La cheminée était éteinte, les cendres froides, sur le manteau trônait un éléphant en céramique dont la peinture s’écaillait. Quelque chose remuait vaguement un peu plus haut mais il s’aperçut qu’il s’agissait d’un essaim de cafards et détourna les yeux. Il n’y avait pas de lampe, juste une chandelle à moitié fondue et collée sur le plancher à côté du lit. Il distinguait mieux les traits de la femme à présent. Ses mains étaient crasseuses.

Où est Ben ? demanda-t-il.

Ah, il aurait été bien content de vous voir. Il vous a toujours aimé.

Il lui arrivait de penser à moi ?

Oui, je crois.

Il releva les yeux. Et comprit soudain ce qu’elle voulait dire.

Quand cela est-il arrivé ?

En août. Son coeur a lâché. Comme ça, d’une seconde à l’autre.

Je l’ignorais.

Pour sûr.

Mon père disait toujours du bien de lui.

Elle eut un geste vague de la main.

Pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus ? Nous aurions participé aux frais, vous le savez bien.

Ma foi, chacun a ses propres soucis.

Je me demande si vous avez reçu ma lettre, reprit-il doucement. Je veux dire, si Ben l’a reçue. Je l’avais envoyée à votre ancienne adresse.

Je l’ai reçue.

Ben Porter… J’ai toujours cru qu’il était indestructible.

C’était ce qu’il croyait lui-même.

Il fut surpris de ressentir une telle colère. Il avait l’impression que toute une génération se trouvait balayée d’un coup. Il revoyait cette nuit à Chicago, cela remontait à près de trente ans. La pluie qui tambourinait sur la toile du chariot, les roues traçant leur épais sillon dans la boue qui avait envahi les rues. Il était encore un enfant, assis à côté de son père, et brandissait la lanterne sous la pluie en ayant soin qu’elle ne s’éteigne pas. Son père jurait à mi-voix en secouant les rênes et en scrutant l’obscurité. Un groupe de onze esclaves en fuite conduits par le célèbre John Brown avaient trouvé refuge pendant des jours chez son père avant d’être entassés comme des ballots de marchandise dans un wagon et de passer au Canada. Il avait surtout connu Benjamin et Sally, ainsi que deux des autres fugitifs. Leur chariot s’était enlisé dans une mare de boue à deux miles à peine de la voie ferrée et il revoyait la silhouette massive de Ben Porter accroupi à l’arrière et soulevant le chariot pour le tirer de cette mélasse tandis que des torrents de pluie ruisselaient le long de ses jambes et de ses bras puissants et que les femmes entonnaient un chant étrange au milieu des ténèbres inondées.

Sally le regardait d’une drôle de façon. Vous prendrez bien une tasse de thé, dit-elle.

Il parcourut des yeux son modeste logement et acquiesça. Oui, merci, du thé fera très bien l’affaire. Il voulut l’aider mais elle le repoussa d’un geste.

Je ne suis pas vieille à ce point, je sais encore me servir de mes jambes.

Elle se mit péniblement debout et se dirigea vers la cheminée. Il l’entendit frotter une allumette, perçut les effluves fugaces du phosphore et la vit allumer un brandon de papier puis se pencher pour attraper quelques morceaux de bois empilés contre la grille en fer. Les briques du foyer étaient carbonisées, comme si elle n’avait pas réussi à ôter les débris de ce qu’elle avait fait brûler la veille.

Comment le prenez-vous ? demanda-t-elle.

Noir.

Elle se débattit devant le foyer avec la bouilloire en fer. Vous avez déménagé, dit-il prudemment pour ne pas l’embarrasser. Je n’avais pas votre nouvelle adresse.

Elle se retourna pour le regarder, un oeil à moitié clos. Ma foi, vous êtes détective après tout.

Mais je ne suis peut-être pas très doué. Vous n’avez vraiment pas besoin d’un coup de main ?

Il n’y a rien à faire, il suffit d’attendre que l’eau se mette à bouillir.

Je ne parlais pas du thé.

J’avais compris.

Il acquiesça.

Je n’ai pas grand-chose à faire mais cela m’aide à tenir. Et mes vieilles jambes sont encore vaillantes, je n’ai pas à me plaindre.

Il avait posé sa canne contre le montant en brique de la cheminée et regardait Sally passer ses grosses mains sur la patte de griffon en argent qui tenait lieu de pommeau, comme si elle avait voulu la rendre plus lisse. Lorsque l’eau se mit à bouillir elle se retourna, la versa et la laissa reposer avant de gagner le recoin de la cuisine pour en rapporter une tasse en porcelaine blanche.

Vous disiez que vous étiez ici pour le travail ? lança-t-elle.

C’est exact.

Je me demandais si ce n’était pas à propos de ce meurtrier dont parlent les journaux. Celui qui est originaire de Leicester.

Il haussa lourdement les épaules. Il doutait qu’elle puisse encore lire la presse étant donné l’état de ses yeux. J’étais sur la piste d’une voleuse qui a eu des ennuis à Philadelphie. Ben la connaissait.

Pour sûr.

J’ai mis la main sur elle hier soir mais elle a sauté dans la Tamise. J’imagine que son corps refera surface d’ici un jour ou deux. J’ai dit à Shore que j’étais ici s’il avait besoin de moi. Du moins tant que l’Agence peut se passer de mes services.

Qui ça ? L’inspecteur Shore ? Elle renifla d’un air méprisant. Ce Shore est un moins que rien.

C’est un ami.

C’est une crapule.

Il fronça les sourcils, mal à l’aise. Je suis surpris que Ben vous ait parlé de lui, dit-il lentement.

Au bout de soixante-deux ans de vie commune, nous n’avions pas de secrets l’un pour l’autre. Surtout s’agissant d’un vaurien comme John Shore. Sally lui tendit la tasse de thé d’un geste hésitant accompagné d’un long sourire triste. Vous avez bon coeur, Billy. Mais cela ne devrait pas vous empêcher de voir les gens tels qu’ils sont vraiment.

Elle alla se rasseoir sur le lit. Elle ne s’était pas servi de thé quant à elle et cela le mit mal à l’aise. Elle le dévisagea brusquement et lui dit : Depuis combien de temps avez-vous dit que vous étiez ici ? Ne serait-il pas temps de songer à rentrer au pays ?

Ma foi.

Pensez un peu à votre femme.

Margaret. Oui. Et aux filles aussi.

Ce n’est pas bien, d’être séparé de la sorte.

Non.

Ce n’est pas naturel.

Ma foi.

Vous allez vous décider à boire ce thé ou vous préférez que les rats s’en chargent ?

Il but une gorgée. La tasse était d’une rare délicatesse dans sa vaste main.

Elle opina, murmurant entre ses dents. Un bon coeur. Oui monsieur.

Pas si bon que ça, dit-il. Aux yeux de beaucoup, ce serait plutôt la haine qui m’anime. Il remit son chapeau sur la tête, se releva lentement. Comme mon père, ajouta-t-il.

Elle le dévisagea du fond de ses yeux plissés. Comme Mr Porter le disait souvent, quand on doit étriller un cheval, mieux vaut ne pas lui demander son avis.

Je vous demande pardon ?

Vous allez partir sans me dire pourquoi vous êtes venu ?

Il était debout entre la chaise et la porte. Non, dit-il. Mais ça m’embête de vous déranger.

Elle croisa les mains sur son ventre et se rejeta en arrière. Me déranger, dit-elle en savourant visiblement le terme. Vous savez, j’aurai quatre-vingt-trois ans cette année. Tous les gens qui ont compté dans ma vie sont morts. Je me lève tous les matins surprise de voir encore une fois le jour. Mais je suis sûre d’une chose, c’est que je préférerais être morte la prochaine fois que vous poserez les pieds de ce côté-ci de l’océan. D’ailleurs mourir cela arrive à tout le monde, ce n’est pas si terrible. Vous êtes venu me demander quelque chose, autant me le dire franchement.

Il la considéra pendant un long moment.

Allez-y. Crachez le morceau.

Il secoua la tête. J’ignore jusqu’à quel point Ben vous parlait de son travail. Et des missions que lui confiait mon père.

J’ai lu votre lettre. Si vous êtes venu chercher ces vieux papiers, ils sont toujours sur son bureau. Vous n’avez qu’à vous servir.

Ma foi, je vais devoir les emporter.

Mais ce n’est pas la vraie raison.

Il s’éclaircit la gorge. Après la mort de mon père, j’ai découvert un dossier dans son coffre-fort personnel. Des centaines de documents, de rapports, de reçus. Une carte était attachée sur la couverture, elle portait le nom de Ben suivi de plusieurs chiffres et d’une date. Il sortit de sa poche intérieure une enveloppe pliée en deux, l’ouvrit, en retira une feuille de papier et la lui tendit. Elle la prit mais ne la lut pas.

Le nom de Ben doit figurer dans pas mal de dossiers.

Il acquiesça. Le nom inscrit sur ce dossier était celui de Shade. Edward Shade.

Elle fronça les sourcils.

Il se trouvait dans le coffre-fort personnel de mon père. Je m’étais dit que Ben pourrait éclairer ma lanterne à ce sujet.

Une calèche passa en cahotant plus bas dans la rue.

Sally ? reprit-il.

Edward Shade.

Vous avez entendu parler de lui ?

Je n’ai pas cessé d’entendre parler de lui. Votre père a demandé à Ben de traquer ce Shade pendant des années. Mais il n’a jamais pu dénicher un seul tuyau sur lui. Elle avait l’air dégoûté. Tous les gens à qui vous vous adresserez vous donneront leur propre version d’Edward Shade, Billy. Je ne prétends pas que ce que j’ai entendu corresponde à la vérité.

J’aimerais néanmoins que vous me le disiez.

C’est une étrange histoire vraiment.

Je vous écoute.

Elle ferma les yeux comme si ses paupières lui faisaient mal. Cela se passait quelques années après la guerre, dit-elle. Vers soixante-sept, soixante-huit. Shade ou quelqu’un qui se faisait passer pour Shade avait commis une série de cambriolages à New York et Baltimore. Dans de vastes demeures, de grandes propriétés privées. La résidence d’un sénateur notamment, d’après ce que j’ai entendu dire. Il avait emporté des tableaux, des statues, des trucs de ce genre. Puis il avait envoyé tous ces objets au domicile personnel de votre père à Chicago, accompagnés d’une lettre dans laquelle il affirmait être l’auteur de ces larcins dont il répertoriait minutieusement les victimes. Qui était Edward Shade ? Nul ne le savait. Nul ne l’avait jamais vu. Jusqu’à preuve du contraire, c’était une simple signature au bas d’une lettre. Après l’arrivée de ces premiers envois, votre père a discrètement rendu ces objets à leurs propriétaires. Mais comme les envois ne cessaient pas certains ont commencé à se poser des questions. Tout cela paraissait de plus en plus suspect à mesure que les mois passaient. Comme si votre père avait monté cette opération de toutes pièces afin de démontrer l’efficacité de l’Agence. Un quotidien de New York ébruita l’affaire et en fit ses choux gras pendant des semaines. Votre père n’en dormait plus.

Je me souviens en avoir entendu parler.

Pour sûr. Mais que pouvait-il faire ? Ces objets avaient bel et bien été volés, votre père ne pouvait faire autrement que de les restituer à leurs propriétaires.

Oui.

Et un beau jour le pot aux roses a été découvert. Ce Shade n’existait pas, au bout du compte. Il avait été inventé par une bande de truands qui avaient une dent contre votre père et espéraient jeter le discrédit sur l’Agence par la même occasion. Edward Shade était un simple nom qu’ils avaient forgé à cet effet.

Mais des années plus tard il a demandé à Ben de se mettre sur sa piste.

Oui, jusqu’à la fin. Votre père avait ses raisons.

Rien de ce que vous venez de me raconter ne figurait dans le dossier.

Sally opina. La pire façon de garder un secret c’est de le coucher par écrit.

Ben a-t-il jamais fait allusion à une certaine Charlotte Reckitt ?

Sally porta la main à ses lèvres. Reckitt ?

Charlotte Reckitt. Le dossier sur Shade contenait une photo d’elle. Ses mesures anthropométriques figuraient au dos, de l’écriture de Ben. Il y avait aussi la transcription d’une conversation qu’il avait eue avec elle en 1869. Il l’avait notamment interrogée au sujet d’un type avec lequel elle avait travaillé mais dont elle ne se souvenait pas. Du moins le prétendait-elle. Cela concernait des vols de diamants, des attaques de banques, un trafic de faux destiné à la France et à la Hollande — ce genre de choses. À en croire ses notes, mon père était convaincu que ce complice était Shade. En septembre il a envoyé un câble ici, ainsi qu’à Paris et dans nos bureaux de l’Ouest, contenant une description de Charlotte Reckitt. Shore m’a contacté en novembre pour me dire qu’elle se trouvait à Londres. Là où mon père avait envoyé Ben.

Billy.

Juste avant sa mort, la dernière fois que je l’ai vu, il m’a regardé dans les yeux et m’a appelé Edward.

Billy.

C’est pratiquement la dernière chose qu’il m’a dite.

Elle le regarda d’un air triste. Mon pauvre Mr Porter n’avait plus vraiment sa tête lui non plus les derniers temps, dit-elle. Vous savez à quel point j’aimais votre père. Et que c’est grâce à lui que nous sommes en vie. Mais qu’est-ce que cet Edward Shade vient faire ici aujourd’hui ? Emportez tous ces papiers, lisez-les, vous verrez bien. Votre père n’a pas inventé cette histoire mais elle le minait comme une maladie.

Il la dévisagea dans la pénombre. Je l’ai retrouvée, Sally. La femme que je suivais hier soir, celle qui s’est tuée, c’était Charlotte Reckitt.

Et ensuite.

Je lui ai parlé avant qu’elle ne se jette à l’eau, je l’ai interrogée à propos de Shade. Elle le connaissait.

Elle vous l’a dit ?

Il resta silencieux un bon moment et finit par dire doucement : Oui, mais plus brièvement.

Sally écarta les mains. Comme le disait Mr Porter, on doit se demander chaque jour en se levant ce que l’on traque au juste.

C’est vrai.

Que traquez-vous au juste, Billy ?

Il marcha jusqu’à la fenêtre et regarda à travers la couche de givre et de suie les toits de guingois des entrepôts. Il percevait son regard, son souffle dans son dos. Qu’entendez-vous exactement par là ? Que Shade n’existe pas ?

Elle hocha la tête. On n’attrape pas les fantômes, Billy.

 

Quand commence au juste le déclin d’une vie ?

Il pensait aux Porter tels qu’il les avait connus autrefois. Au torse luisant de pluie de Ben sous l’éclat jaune de sa lanterne et à la chemise que l’eau plaquait sur sa poitrine tandis qu’il soulevait ce chariot pour l’extraire de la boue. Au chant plaintif de Sally, agenouillée tête nue sous ces trombes d’eau. Il pensait aux semaines durant lesquelles il avait suivi Charlotte Reckitt de sa demeure de Hampstead aux galeries de Piccadilly, où il l’avait observée à la lueur des réverbères derrière les rideaux de ses fenêtres. Espérant percevoir un éclat d’Edward Shade. C’était une petite femme aux cheveux noirs et aux yeux languides, et il la revit brusquement sur les marches de ce théâtre de St. Martin’s Lane, le fixant d’un air terrifié. Elle avait sauté par-dessus la rambarde dans le fleuve gelé et l’on découvrirait son corps d’ici un jour ou deux.

Et alors.

Il aurait trente-neuf ans cette année, il était déjà célèbre et confronté à la solitude. À Chicago, sa femme était condamnée par une tumeur à l’oeil droit mais ils l’ignoraient l’un et l’autre. Dix années devaient encore s’écouler avant que la maladie ne l’emporte. Il avait tenu la corde tandis que le cercueil de son père s’enfonçait dans le sol et jeté la première pelletée de terre. Le bruit qu’elle avait fait en s’écrasant sur le bois du cercueil résonnait toujours en lui. Qu’il vive ou non jusqu’à quatre-vingts ans, la plus grande partie de sa vie était désormais derrière lui.

Quand commence au juste le déclin d’une vie ? Il leva les yeux et contempla le ciel rouge en pensant à la traversée de l’Atlantique, au foyer qui l’attendait de l’autre côté de l’océan. Le brouillard moins dense à présent l’enveloppait toujours, les passants n’étaient plus que des silhouettes fantomatiques. Il descendit jusqu’à Tooley Street pour attraper le tramway qui le ramènerait à son hôtel.

Et son nom ? Ah oui, son nom.

Son nom était William Pinkerton.