Les Blondes

Extrait | Par Emily Schultz

CS Richardson

Quelque chose dans sa démarche a attiré mon regard. Sans se presser, elle longeait la bande jaune de l’autre quai. Je l’ai suivie du regard sous les néons et à travers la muraille de colonnes noires qui séparent les deux voies. Comme mon visage était presque penché à l’horizontale, tout avait l’air de travers, déformé, mais je ne pouvais m’empêcher de fixer les yeux sur elle. Elle boitait légèrement, comme si une partie de son corps était plus lourde que l’autre. On aurait dit qu’elle traînait la jambe gauche. Elle portait un ensemble tailleur-pantalon rouge, du type qu’affectionnaient les femmes d’affaires ambitieuses dans les années 1980, et des chaussures de course, des Nike bouffis, d’un blanc éclatant. Ses cheveux blonds Barbie tombaient sur les épaules rembourrées de son tailleur. On aurait dit qu’elle avait la mâchoire finement ciselée de la femme d’un certain âge qui est passée sous le bistouri, bien que, à vrai dire, elle était trop loin de moi pour que je fasse une telle observation. Peut-être que j’ai à l’esprit les photos que j’ai vues plus tard quand la nouvelle a éclaté. Elle avait un ruban blanc noué autour du cou. Là encore, je ne l’ai peut-être pas remarqué sur le coup. Ce que j’ai tout de suite noté, par contre, ce sont ses mouvements, qui ne correspondaient pas du tout à ceux d’une personne en pleine possession de ses moyens. Elle prenait de longues enjambées traînantes, comme si ses pieds refusaient de la suivre. Peut-être avais-je cru à ce moment-là que sa démarche étrange était due au fait qu’elle avait porté des talons hauts toute la journée, mais elle n’en avait pas dans les mains et ne portait même pas de sac. Puis j’ai compris ce qui se passait. Je connaissais bien les aliénés chez moi à Toronto, une ville dont le plan d’action pour la réinsertion sociale composait avec l’embourgeoisement des quartiers du centre. De grands immeubles en copropriété ont été construits pratiquement au-dessus de ce qu’on appelait autrefois l’asile, à quelques rues à peine de mon ancien appart. J’y ai appris à repérer les fous furieux de très loin. C’est drôle, mais j’étais presque reconnaissante à cette femme étrange de me faire penser à autre chose qu’à moi-même; je pouvais ainsi me concentrer sur elle et réprimer une seconde vague de nausée. Elle avait presque atteint le bout du quai quand c’est arrivé, rapidement et, j’ose à peine le dire, avec une certaine grâce.

De l’autre côté des voies, branchée sur son iPod, une jeune fille à peu près du même âge que les collégiennes à côté de moi portait un gros sac à dos. Elle s’était tournée pour guetter l’approche du métro au bout du tunnel. Trop près du bord. La femme blonde s’est jetée sur elle, l’a attrapée par les épaules et a enfoui son visage dans ses cheveux avec tant d’aisance et de naturel qu’on aurait cru à la rencontre de deux bonnes amies. La jeune fille a lâché un cri. Ma tête s’est dressée sur mes épaules et mon cœur s’est mis à battre la chamade. La blonde la retenait au bord de la plate-forme. On aurait dit que le corps de la petite était suspendu au-dessus du vide. Ses cheveux foncés et son sac à dos d’une teinte sombre flottaient au-dessus des rails noirs. Puis la femme d’affaires blonde a reculé, le ruban blanc de son chemisier soudain maculé de sang. En se cabrant, elle a brutalement lâché la jeune fille, qui est tombée sur les rails et a frappé le métal en provoquant un grand bruit sourd. Ses cris ont cessé. Aussi sec. Le sac a atterri de tout son poids sur sa tête.

À l’étage, près des tourniquets, totalement inconsciente des événements, la chanteuse de karaoké continuait à s’égosiller pour gagner quelques sous en s’accompagnant d’une trame musicale anémique. Un vieux succès de Broadway, peut-être Happy Talk, tiré de la comédie musicale South Pacific, si je ne me trompe.

Sur l’autre plateforme, des gens ont quitté la scène à toute vitesse comme un troupeau qui fuit le danger, animé d’une même volonté.

Sur notre plateforme, une femme a crié pour qu’on fasse venir un préposé. Mais tous les yeux étaient tournés vers la fille, et, contrairement aux gens qui se tenaient de l’autre côté, notre petite foule semblait figée. Du moins, c’était mon sentiment. Quant à moi, je restais là, le cœur battant.

Puis les cellulaires sont apparus dans les mains et les gens se sont mis à pianoter, certains de mauvaise grâce, d’autres avec frénésie. Ce manège s’est poursuivi pendant ce qui m’a semblé une éternité, mais personne n’a porté son appareil à l’oreille. Manque de réseau. Quelques élèves ne se sont même pas donné la peine d’essayer, préférant tendre calmement leur appareil à bout de bras et filmer la scène.

De notre plate-forme, un homme en complet, d’un certain âge, s’est précipité vers la jeune fille sur la voie, la main tendue. « Par ici, par ici! » a-t-il crié. La petite s’était appuyée sur ses mains et tentait péniblement de se remettre sur pied. Mais elle n’a pas regardé dans sa direction. Son iPod. Elle avait encore les oreilles bouchées par la musique. Derrière elle, la blonde riait, une sorte de gloussement qui a réveillé mon corps et m’a propulsée vers les voies. Ensuite, je me suis retrouvée à genoux à côté de l’homme en complet. Tous les deux, nous avons tendu la main à la jeune fille. Un autre homme s’est joint à nous. Je sentais les bosses de type LEGO de la bande de sécurité s’enfoncer dans mes genoux.

« Qu’elles s’arrangent entre elles! a dit une voix derrière nous. Elles se connaissent sans doute. »

Bon sang, je n’en croyais pas mes oreilles! Un peu plus loin sur le quai, quoique je n’en sois pas tout à fait sûre, j’ai cru entendre quelqu’un dire : « Cool, une bagarre de filles! » Les gens derrière moi marmonnaient et tentaient de trouver une justification à la scène. Je me suis retournée et – je ne l’oublierai jamais, même si ça n’a duré qu’une seconde – j’ai vu un gars de mon âge, costaud, enfiler un gigantesque sandwich deux fois trop grand pour sa bouche. Ce gars-là, il suivait l’échauffourée en mastiquant comme si c’était l’événement sportif de la soirée. Des lunettes de soleil à verres miroir étaient accrochées au col de son T-shirt, sur lequel était écrit en lettres si grandes qu’elles ont attiré mon œil malgré moi : Just Pretend I’m Not Here. Il continuait à mastiquer comme si de rien n’était. J’en frémis encore. Je me suis retournée rapidement, la chaleur me traversait le corps.

À ce moment-là, la jeune claudiquait sur les rails. Le sang avait passé à travers ses chaussettes blanches, toutes salies. Parce que j’étais à genoux, presque à son niveau, c’est ma main qu’elle a cherché à attraper. Au moment où je me suis penchée en avant, j’ai senti les bras de l’un des hommes entourer ma taille pour me donner de l’appui et assurer mon équilibre. L’homme en complet a tendu le bras pour prendre l’autre main de la petite. Les siennes étaient menues. Ses yeux, noirs et remplis de frayeur. J’ai senti son souffle, qui la traversait par saccades. J’ai flairé l’odeur métallique de sa salive. Puis, elle a, comment dire… elle a placé son pied contre le mur pour se donner de l’élan, mais ses doigts moites ont glissé entre les miens et elle est tombée.

On a entendu un bruit sourd : la blonde venait de sauter sur la voie. Comme elle portait de grosses chaussures de course blanches, elle n’a pas mis de temps à traverser les rails. La jeune fille n’a pas attendu, elle non plus. Elle a agrippé le rebord du quai d’une main et attrapé la poigne de l’homme en complet de l’autre. Elle a essayé d’enjamber le quai, mais sa chaussure a frôlé la bande de sécurité jaune avant de retomber. La blonde l’a attrapée par la ceinture de sa jupe, et la petite nous a échappé, nous a glissé entre les doigts. Nous étions impuissants. Toute la plateforme observait la scène. Les deux femmes ont trébuché, la grande et la petite, la blonde et la brune, la vieille et la jeune, se débattant sur la première voie, puis sur la seconde. La petite se défendait et a même réussi à envoyer son poing dans la gorge de la blonde, qui l’a malheureusement attrapée par les cheveux, je te le jure, à pleine main, et s’est mise à la traîner, une expression démente sur le visage.

Puis, au bout du tunnel, est apparue une lumière, qui s’approchait de notre côté.

L’un des hommes m’entourait encore la taille de son bras, ce dont je ne m’étais pas rendu compte avant qu’il ne me tire violemment vers l’arrière et que nous atterrissions tous les deux sur le cul. La foule de notre plateforme a poussé un long cri, j’ignorais pourquoi, sauf que le métro était entré dans la station. Le gars et moi sommes restés là à cligner des yeux. Il avait gardé le bras autour de moi tout ce temps-là et pourtant je ne l’avais même pas regardé. Il était petit, râblé, et portait une casquette des Mets.

« Qu’est-ce qui s’est passé? ai-je demandé.
– Je… je n’en sais rien… »

Si je ferme les yeux, j’entends encore sa voix et je vois son visage. Il avait les yeux brun clair et les cheveux en brosse, avec un peu de gel sur le devant, sous la visière. Il portait un T-shirt blanc et une petite croix en or au bout d’une chaîne.

À peine les portes du métro ouvertes, les passagers se sont bousculés pour descendre. Nous étions entre leurs jambes. Les passagers ne comprenaient pas pourquoi et n’ont ni ralenti ni arrêté. C’était un sacré bordel. Quelqu’un m’a marché sur la main et ça m’a fait mal. J’ai dû me déplacer à reculons à la manière d’un crabe. C’est à ce moment-là qu’on a entendu quelque chose. J’ai vu ça dans les yeux du gars, à l’instant même où moi aussi, j’ai perçu un grondement.

Quelque part derrière notre rame, là où on ne voyait rien, un métro arrivait dans la direction opposée.

Le gars qui se trouvait à côté de moi a juré en espagnol. Tous les deux, on a fixé les rails. On voyait des vitres à travers d’autres vitres, le second métro à travers le nôtre. Des gens qui prenaient le train comme si de rien n’était. Chemises rouges, manteaux bleus, peau blanche, peau noire, nuques, mains agrippées à des poteaux.

« Je l’avais », a dit l’homme âgé en complet, qui se relevait en s’appuyant contre une colonne. « Elle était juste là. » Il a tendu la main et la regardait d’un air ébahi. On aurait dit n’importe quel homme d’affaires. Les poils sur ses phalanges étaient argentés et il portait une lourde bague en or, sertie d’un œil-de-tigre ou d’une topaze. « Je l’avais », a-t-il dit encore, et il a continué à répéter ça en fixant sa main.

Le jeune a encore marmonné en espagnol, puis a balayé la station du regard. « Mon sac… » Il était pris de panique. Il devait bien l’avoir posé quelque part. Le sac avait disparu, complètement disparu. On aurait pu croire qu’il s’en ficherait au point où nous en étions, mais il s’est levé et s’est mis à parcourir le quai à pas de course, se faufilant dans la foule, dévisageant tous ceux qu’il croisait comme s’il allait récupérer son sac sur-le-champ. Mais la foule, notre foule du début, s’était fondue avec les passagers qui sortaient du métro. Quelques-uns étaient toujours sur le quai, j’imagine, en état de choc, alors que d’autres avaient embarqué dans la rame. Je sentais encore autour de ma taille le bras du gars qui m’avait agrippée pour m’aider, et pourtant le voilà qui s’enfuyait en montant l’escalier quatre à quatre.

Notre métro s’est mis en branle. Il a laissé derrière lui le train de la voie opposée. Au début, je n’ai rien vu; je pense bien que je cherchais du sang. Enfin, j’ai aperçu une mince cordelette blanche, juste un bout d’environ trente centimètres. C’était le fil du casque d’écoute de l’iPod, qui reposait presque directement sous le châssis argenté du train. Je n’y pouvais rien. Mes yeux se sont arrêtés sur l’écouteur, pas plus grand qu’une pièce d’un cent, et sur l’autre bout sectionné. C’est à ce moment-là que j’ai vomi.

Il est possible que l’âcre odeur de vomi ait eu plus d’effet que la violence, parce que le quai s’est vidé rapidement. À ce moment-là, deux policiers ont atterri en bas de l’escalier. À côté de moi, l’homme âgé en complet répétait : « Je l’avais, je l’avais… »

 

À l’occasion de la parution de la version anglaise des Blondes chez Doubleday Canada, Emily Schultz et son mari, Brian Joseph Davis, ont réalisé deux courts-métrage d’introduction au petit monde (chamboulé) d’Hazel Hayes.

Les voici, en français pour la première fois.