Ici, ailleurs

Extrait | Par Matthieu Simard

Marie fixe le mur, le spectre d’une migraine flottant dans ses yeux gris. Ses ongles poignardent le carton de la boîte sur laquelle elle s’est assise. La palpitation de ce qui pourrait être son coeur, ou le mien. Le salon étroit. Les murs sales. Le soleil bas. Et le silence.

Le camion vient de quitter l’allée de terre battue. Il y a des boîtes par dizaines, en piles au fond de la pièce, et trois autres en face de moi. Marie tourne les yeux vers l’étui noir appuyé sur le mur. Un doigt qui masse sa tempe. Une grimace qu’elle essaie de dissimuler. Un tremblement dans son coude. Je connais par coeur les gestes qu’elle s’apprête à poser et la conversation qui suivra: la scène du violoncelle, nous l’avons répétée souvent, sans issue, sans mélodie non plus. Elle se lève, traîne ses pieds jusqu’à l’étui, l’ouvre, en sort son Josef Klotz, glisse jusqu’à une autre boîte, s’y assied, s’installe pour un concert qui n’aura pas lieu. Une inspiration, l’archet déposé sur les cordes, un soupir, son dos voûté, la déception.

— Chaque fois…

— C’est correct.

— Je sais pas pourquoi je le garde.

Elle range l’instrument, referme l’étui. Un doigt qui masse sa tempe.

— As-tu pris tes…

— J’en ai pris trois. Ça change rien.

Les plus beaux yeux du monde, couleur brume boréale, et au travers une douleur que je suis incapable de soulager. Le plancher craque sous mes pieds, je ramasse son manteau par terre, c’est presque l’été mais il fait frais le soir à la campagne.

— Il faut fêter.

— Oui. Peut-être.

Fêter notre arrivée ici et le possible des semaines qui viennent. Quatre mois de fuite immobile, de rivière sans courant et d’oubli en lambeaux. L’été, ici.

J’ai posé mon violoncelle dans un coin de la pièce, si j’avais pu l’enfoncer dans le mur pour qu’il disparaisse je l’aurais fait. Simon m’a tendu mon manteau et nous sommes sortis. L’humidité nous a saisis. Le poids des nuages. Un film de poussière au-dessus de la route.

Le seul bar du village est au bout en bas, devant un mur de conifères qui sépare le reste du système solaire de l’approximative civilisation d’ici. L’affiche défraîchie à la fenêtre n’a rien d’invitant, pas plus que la rouille du pick-up stationné sur la pelouse. Sans nous consulter, nous prenons une pause devant la porte de bois, freinés par la peur de la première bière post-déménagement – celle qui fera de nous d’authentiques villageois. Une respiration, deux. Nous entrons.

C’est un établissement comme il y en a partout, encore marqué par la semelle des bottes d’un Claude, par la cigarette oubliée d’un Daniel, par l’odeur des ouvriers qui y buvaient quelques années auparavant. Trois clients à trois tables contemplent tantôt le mur, tantôt le vide. Des grosses 50 sur le comptoir. Des cernes d’alcool par centaines sur le bois de notre table. Ma chaise qui grince dès que je bouge. Le sourire de la serveuse.

— Notre radio est cassée. Fisher est supposé la réparer, mais entre ce qu’y dit pis ce qu’y fait…

Elle s’appelle Lyne, cheveux roux, teint pâle, et nous lui commandons deux grosses 50, espérant purger notre esprit citadin à coups de tradition locale grand format. La première gorgée, la douzième, la trentième, le temps d’apprivoiser le brouillard dans lequel nous venons de nous lancer sans trop réfléchir. Nous semi-fêtons, embrouillés, un nouveau départ à l’autre bout du registre de nos nouveaux départs habituels.

Nous ne parlons pas. De temps en temps Simon me regarde, je le trouve beau. Si ce n’était du grincement de ma chaise qui attire l’attention des autres, je l’embrasserais mais je me contente, discrète, de poser mes doigts sur les siens. Après chaque gorgée il regarde vers la porte comme s’il attendait quelqu’un mais elle ne s’ouvre jamais. Une gorgée. Nous nous tenons la main en silence sans oser admettre notre peur immense d’avoir fait une erreur en venant ici.

Un homme dépeigné, début quarantaine, pose la main sur mon bras. Il a mis une heure à se décider. Je savais qu’il finirait par nous adresser la parole. De regards furtifs en dévisagements profonds, il glissait sa chaise sans subtilité chaque fois que nous regardions de l’autre côté. Sa main reste collée à mon avant-bras. Simon lâche mes doigts.

— C’est vous qui avez acheté la maison du vieux?

— Celle au coin, oui.

— Il vous aurait aimée.

— L’ancien propriétaire?

— Y aimait les belles femmes avant d’en perdre des bouttes.

— Ah?

— La tank à eau chaude est due pour être changée.

— J’ai pas… On a pas…

— Je peux vous le faire. Je travaille au garage, mais je peux faire n’importe quoi si vous voulez. Moi, c’est Fisher, le monde m’appelle Fisher. Je viens d’ici. Si vous avez des questions, je suis là.

— OK…

— En avez-vous?

— Des questions? Ben…

— Y a la toilette d’en haut qui est neuve, c’est moi qui l’a installée pour le vieux, j’y devais de l’argent, j’y ai fait ça à la place. Sauf qu’elle coule un peu, faut shaker la manette de temps en temps.

Ses yeux rivés sur moi. Je tente de m’éloigner sans qu’il s’en aperçoive mais le grincement de ma chaise résonne dans le bar. Il se penche un peu plus vers moi et je me demande s’il cherche à me rendre mal à l’aise. Simon ne semble pas remarquer l’avancée progressive de Fisher. Une gorgée. Les soirs sont frais à la campagne, les garagistes ne sont pas gênés, Simon est un peu ailleurs et la porte du bar reste fermée.

— Qu’est-ce que vous êtes venus faire ici? Y a pus personne qui vient vivre ici…

— On voulait un endroit tranquille.

— Ah ça… Y se passe rien, ça c’est sûr. Tout le monde s’en va…

— Pis la maison était pas chère.

— Je vous chargerai pas grand-chose pour la tank.

— On est pas pauvres, non plus. C’est pas ça que je voulais dire. On connaissait pas…

— Je charge pas cher anyway.

— Tout ce qu’on veut, c’est…

— Depuis que l’usine a fermé… Y se passe pus rien.

— Oui, vous… Tu…

— Tu, ça va. Depuis que l’usine a fermé, oui. Pis c’est encore pire depuis qu’y ont planté l’antenne.

— L’antenne?

— C’est ben tranquille ici. Ben tranquille.

— Oui.

— Vous allez être bien.

— Oui.

— Je vous dérange pas plus. En tout cas, bienvenue chez nous. Le garage est à l’autre bout, tu peux pas le manquer, y a une grosse affiche, elle allume pus, mais on est fermés le soir de toute façon.

Pour la première fois, Fisher détourne les yeux de moi et regarde Simon.

— Elle est belle, ta femme.

Simon sourit poliment. Des mois qu’il ne me l’a pas dit, il le sait, des mois que je ne l’ai pas complimenté non plus. J’aurais dû. J’ai honte. Je baisse les yeux. Fisher se penche vers moi, je ne recule même pas. Je devrais. Il m’embrasse, d’abord du bout des lèvres, je ne bouge pas, je pense à le repousser mais j’en suis incapable. Je ferme les yeux et il en rajoute, nos langues se touchent puis il se lève et sort sans saluer Lyne aux cheveux roux et au teint pâle.

Simon fixe sa bière. Il n’a même pas l’air de m’en vouloir.

— Est-ce qu’on rentre?

Dans quarante ans, personne ne se souviendra de ce baiser, de cette soirée, de ce bar et de tout le vide dont il est rempli. De notre maison. D’ici.

Nous n’avons presque pas parlé depuis que Fisher a embrassé Marie. Un peu au sujet du sable qu’il restait sur l’asphalte, vestige de l’hiver passé, un peu au sujet de la lune qui brillait malgré les nuages, un peu au sujet de l’école fermée, aux fenêtres contreplaquées.

La pente du plancher de la chambre des maîtres est prononcée, nous devrons trouver des morceaux de bois pour caler les pieds du lit. Marie laisse tomber n’importe où chaque morceau de vêtement, glisse nue sous la seule couverture que nous avons trouvée dans la boîte «Garde-robe chambre », je la rejoins et colle mon corps froid contre le sien. Nous faisons l’amour parce qu’il le faut.

J’ai cru un instant qu’en venant ici nous pourrions nous réfugier dans un cocon d’arbres et brûler les draps de la chaleur de nos corps. Retrouver les élans de nos débuts, il y a neuf ans, presque dix. Mais nous ne sommes plus bercés, depuis longtemps déjà, par les bourrasques charnelles. Si nous arrivons encore à nous enlacer presque chaque nuit, c’est surtout grâce à notre vieux matelas queen acheté à rabais angle Papineau-Beaubien il y a une éternité. Le creux en son centre, témoin de notre proximité d’avant, nous pousse l’un vers l’autre même quand nous n’y pensons pas.

— On serait dus pour un nouveau matelas, non?

— Non.

Nous refusons de le remplacer. Nous avons trop peur de voir se former dans un nouveau matelas deux creux séparés qui feraient beaucoup trop mal. Trop peur de devenir ensachés individuellement.

Marie couvre ses seins comme si j’étais un inconnu. Sa main tremble, je reprends mon souffle.

À ce moment-là nous ne savons pas encore que nous deviendrons le couple du «meurtre suivi d’un suicide », celui du drame familial au téléjournal qui sème l’émoi quelques secondes et qu’on oublie en éteignant la télé parce qu’il commence à être tard et qu’il faudrait se coucher si on ne veut pas être crevé demain. Fisher dira qu’il ne l’avait pas vu venir, les Lavoie diront que nous étions pourtant «du ben bon monde », Alice ne dira rien et nos sangs se mélangeront dans les craques du plancher de la maison centenaire que nous venons d’acheter.

Peut-être aussi qu’à ce moment-là, nous le savons. Que c’est en nous depuis des années, que nous cherchions le moment et l’endroit, le tumulte et l’outil. Nous sommes venus ici pour ne pas être ailleurs, nous n’en repartirons pas.