Hôtel Lonely Hearts

Extrait | Par Heather O’Neill

Richard Tuschman / Trevillion

Sublime roman de la Montréalaise Heather O’Neill, à qui l’on doit La vie rêvée des grille-pain, Hôtel Lonely Hearts met en scène Rose et Pierrot, deux orphelins habitués à la misère, mais avec des rêves plein la tête. Une histoire d’amour de la trempe de celles que l’on n’oublie pas.

En dépit de ses talents d’amuseuse, Rose n’était pas une très bonne gouvernante. Elle se fichait que les enfants fassent les quatre cents coups et ne semblait pas avoir la moindre intention de les discipliner ni de leur apprendre à être civilisés. Plutôt leur âme soeur qu’autre chose, elle se contentait de jouer avec eux et de combler leurs besoins généraux.

Ils lançaient des feux d’artifice depuis le balcon arrière. Ils auraient dû attendre Noël, mais c’était plus fort qu’eux. Il leur arrivait souvent de manger du dessert en guise de repas trois fois par jour. Un jour, ils firent irruption dans la cuisine, le visage couvert de peinture verte. Hazel s’arrêta une seconde et regarda la cuisinière.

— Salutations, Terrienne, dit-elle.

Rose ne ramassait jamais les affaires des enfants, se contentant de sortir son petit chiffon à motifs de citrons quand la dame de la maison passait par là. Un jour, l’une des bonnes se mit à hurler lorsqu’elle découvrit la baignoire remplie de grenouilles. Hazel entra et l’informa que Rose et elle les avaient embrassées, mais qu’elles attendaient pour leur donner la chance de se transformer en princes. Elles n’étaient peut-être pas capables d’y parvenir en claquant des doigts.

— Il y a peut-être des princes tout nus qui errent sur la terre à la recherche des satanées filles qui ont pris leurs jambes à leur cou après les avoir embrassés.

Un soir, Rose resta debout tard à manger un bol de crème fouettée avec les enfants. La crème fouettée se cabra tout à coup pour devenir un étalon blanc dressé sur ses pattes de derrière. Ernest était tellement surexcité quand il eut fini de manger toute cette crème qu’il courut dans la rue en sous-vêtements et lança une balle de baseball dans la fenêtre d’un ami.

Un autre après-midi, un bonhomme de neige apparut devant la maison, un couteau dans la poitrine, du colorant alimentaire rouge dégoulinant de sa blessure. À la place de la bouche, il avait une grande pierre plate qui lui donnait l’air de crier à en perdre haleine.

Si Hazel et Ernest devenaient encore plus indomptables sous la tutelle de Rose, personne n’aurait pu s’aviser de la congédier, car les enfants avaient manifestement décidé qu’elle allait rester. Si elle était partie, il y aurait eu d’effrayantes protestations, telles que la maison n’en avait jamais vu.

Il y avait des jours où Rose décidait d’être absolument silencieuse, comme si la vie était un film muet, et elle exprimait ses besoins et ses désirs à l’aide de gestes. Elle se frottait le ventre pour demander aux enfants s’ils avaient faim. Elle les grondait en faisant des mines extrêmement renfrognées, en tapant du pied et en brandissant le doigt d’un air sévère. C’étaient les seules fois où la bonne voyait Rose réprimander les enfants. Et c’était à la blague.

Un après-midi, elle leur enseigna à faire des roues et des sauts périlleux dans la nursery. Ils avaient les genoux sanguinolents à force d’exécuter des sauts et de tomber. Ils saignaient joyeusement à la table de la cuisine, mangeant du gâteau au chocolat pour le dîner. La bonne songea qu’elle devrait peut-être parler de Rose à Mrs. McMahon pour sauver sa propre peau.

— Elle fait en sorte que je ne les aie pas dans les jambes, alors qu’est-ce que ça me fiche qu’ils assassinent de petits animaux ?

— Ça ne me dérange pas personnellement, Mrs. McMahon. Tout le monde aime bien Rose. Je vous dis simplement que si vous voyez vos enfants en train de courir nu-fesses dans le jardin, ne vous alarmez pas et ne venez pas me blâmer.

— Très bien. Très bien. Je vous accorde l’immunité.

Bien que le télescope fût interdit d’accès, Rose se prenait souvent à y regarder.

Elle déposait son petit chiffon près d’elle afin de pouvoir le reprendre pour épousseter le télescope à une seconde d’avis, si besoin était. Elle avait ajusté l’instrument de manière à pouvoir observer la Lune de près. Celle-ci la faisait toujours sursauter, comme si Rose s’était retournée tout à coup pour la découvrir qui la suivait dans la rue. Ou bien qu’elle avait ouvert la porte de sa chambre pour y trouver la Lune, couchée dans son lit, sous le drap.

Elle essayait de voir s’il existait une réalité parallèle sur la Lune. Elle l’observait attentivement, s’attendant à se voir en compagnie de Pierrot debout jusqu’aux chevilles dans un sable d’argent, les bras tendus vers la Terre.

En regardant dans le télescope, elle se posait toujours de grandes questions. Qui nous a faits ? Et pourquoi cet être nous a-t-il mis au milieu de ce grand vide ? Qu’est-ce qui a de l’importance ? Pourquoi avait-on disposé toutes ces étoiles si loin de nous ? Pourquoi avoir placé d’étranges créatures au fond de l’océan ? Pourquoi nous avoir donné une tête pour le chercher, s’il ne voulait pas que nous le trouvions ? Elle se demandait si elle arriverait à répondre à ces questions en allant étudier l’astronomie et les mathématiques à l’université.

Un jour, Hazel vint regarder dans le télescope elle aussi. Rose glissa une chaise derrière afin que l’instrument soit à la hauteur de son oeil. Chacune leur tour, elles sondèrent les profondeurs de l’Univers : Saturne, semblable à un genou badigeonné de teinture d’iode ; Neptune, comme une pêche couverte de moisissure ; Jupiter, tel un casse-gueule à moitié sucé ; Mercure, semblable à une grosse bille ; des galaxies comme du bonbon écrasé, des galaxies comme les bulles d’un bain moussant soufflées dans la paume de la main.

— Tu as tellement de veine, dit Rose à Hazel. Tu en as de la chance d’être instruite ! N’est-ce pas merveilleux ? J’adorerais aller à l’école et apprendre à lire d’énormes livres de problèmes mathématiques comme si c’étaient des romans. Tu ne trouves pas que les problèmes mathématiques sont magnifiques à regarder ? Ils me font penser à de drôles de petits insectes épinglés à un tableau de liège. Et on se pose tant de questions sur leurs origines.

— Je n’écoute jamais quand le tuteur vient.

— Eh bien, je pense que tu devrais. Essaie d’être sage quand il est là.

— Je suis incapable de m’empêcher d’être vilaine. Je me promets, promets et promets que je ne serai pas vilaine. Mais à ce moment-là, je fais quelque chose de vilain.

— C’est parce qu’on est des filles. On est censées avoir seulement des émotions. On n’est même pas censées avoir des pensées. Et c’est très bien d’éprouver de la tristesse, du bonheur, de la colère et de l’amour – mais ce ne sont que des humeurs. Les émotions ne peuvent rien accomplir. Une émotion, ce n’est qu’une réaction. On ne veut pas simplement avoir des réactions, dans cette existence. Il faut avoir aussi des actions, des actions réfléchies.

Les autres domestiques se prirent d’affection pour Rose. Elle jonglait avec des oeufs dans la cuisine. Les bonnes et la cuisinière hurlaient de rire, s’écriant qu’elle allait sûrement tous les fracasser.

Elle marchait sur la rampe d’escalier en chaussettes. Elle apportait toutes les assiettes de la salle à manger et faisait semblant de trébucher. Tout le monde poussait un cri. Ils étaient tous persuadés qu’il lui manquait un boulon. Ils adoraient quand elle essayait d’entrer par une porte ouverte, mais était repoussée par une soufflerie imaginaire. C’était assez extraordinaire.

Ils n’avaient jamais rencontré de fille qui faisait des blagues de pets. Quand elle se penchait pour ramasser quelque chose et qu’elle faisait un bruit de pet retentissant, ils s’esclaffaient à tout coup. Elle avait un si bon sens de l’humour.

Ils n’avaient jamais vu les enfants si heureux. Rose arrivait à les contrôler simplement en étant plus folle qu’eux. Ils s’asseyaient tous les trois dans la cour, coiffés de tricornes en papier. Les servantes étaient très étonnées qu’elle ait grandi dans un orphelinat et n’ait pas été lobotomisée.

Une nuit, Rose était assise toute seule dans sa chambre. Il avait plu toute la soirée. Le faible son des gouttes sur le toit rappelait le pas de jeunes filles s’enfuyant pour aller se marier en secret. Elle s’ennuyait de Pierrot.

Rose sortit sa valise de sous son lit. C’est là qu’elle gardait ses possessions les plus précieuses. Elle sortit le plan qu’elle avait dessiné sur un bout de papier, dans le tram, quand Pierrot et elle étaient enfants. Ça lui semblait le plan le plus absurde du monde. Il lui était venu dans un élan d’inspiration. Qui savait vraiment d’où venaient ces élans ? C’était peut-être un ange qui le lui avait soufflé à l’oreille. Il y avait des gribouillis dans les marges du papier, une vigne grimpant sur un mur blanc.

Ça lui semblait tellement fantastique et idiot. C’était une histoire inventée qu’elle racontait aux enfants. Elle avait de l’avenir en tant que femme de ménage. Elle n’était pas qualifiée pour quoi que ce soit d’autre. Mais elle gardait le bout de papier près d’elle. C’était ce qu’elle possédait qui se rapprochait le plus d’une photographie de son enfance. Ça la rendait nostalgique des bons moments à l’orphelinat, sans lui rappeler les mauvais.

Mais elle devait aussi apprendre à rester à sa place.