Les sanguines

Extrait | Par Elsa Pépin

Mügluck

Il avait trouvé son cobaye. À son babil incohérent, à son être en torsion et à demi nu qui dansait sans grâce, à son râle primitif, mais surtout à ses yeux noyés de brume, le médecin reconnut les signes flagrants du délire mélancolique. Le déshérité déambulait au hasard des rues ceinturant la place Saint-Sulpice, vêtu de haillons tachés de suie, tenant dans sa main calleuse une torche noircie. Seule lumière sur son visage livide, ses pupilles dépareillées brillaient d’un éclat surnaturel. L’agitation du misérable augmentait à mesure que la nuit tombait.

Jean-Baptiste Denis avait la ferme conviction qu’il pouvait maîtriser l’excitation du pauvre fou. Les découvertes révolutionnaires qu’il avait faites dans son laboratoire de l’Hôtel de Montmor pour contrer l’aliénation seraient bientôt jalousées par tous les médecins de France. Il suffisait d’éliminer la présence étrangère, d’échanger le mauvais fluide contre une humeur saine pour rétablir l’harmonie intérieure du malade. Une simple question d’équilibre pour le réconcilier avec le monde.

L’œil presque attendri, un marchand ventru observait le spectacle de l’infortuné, désormais pris d’affreux spasmes, tandis que deux hommes visiblement excédés s’approchaient de lui pour l’immobiliser, mais le sujet se débattit et brandit sa torche vers ses assaillants hilares. Le furieux écumait. Jean-Baptiste Denis assistait à la scène en retrait. Le jeune médecin était persuadé de pouvoir chasser la folie de l’homme comme on neutralise un poison. Le remède éloignerait le mal qui coulait dans les veines du dément, irriguait sa tête de noires cellules et contaminait son âme. Il sortit de l’ombre et s’approcha de l’opulent marchand, témoin depuis plusieurs jours du dépérissement du misérable.

— Connaissez-vous cet homme?

Le marchand jeta un coup d’œil suspicieux à son interlocuteur, un peu trop habillé pour flâner dans le quartier et s’intéresser à de pauvres hères. Ce genre d’homme n’était pas désintéressé, ça sautait aux yeux. Un autre messie sorti de l’école, songea-t-il.

— C’est un malheureux qui met le feu à tout ce qui lui tombe sous la main. Il s’appelle André Mauroy. Les gendarmes l’ont à l’œil, mais le pauvre n’est pas méchant. Il ne sait pas ce qu’il fait. Il traîne toutes les nuits jusqu’à s’effondrer de fatigue. Quand ça dégénère, on le chasse.

— Est-il malade?

— Oh, vous savez, André, ce n’est pas sa faute. Il a perdu la boule après que sa Violette l’a quitté. Depuis, rien ne va plus. Il n’a que vingt-quatre ans et on ne lui donne pas beaucoup de chances d’atteindre les trente, le pauvre!

— Il y a de l’espoir, croyez-moi. Je vais le guérir.

Le lendemain, à la fin du jour, Jean-Baptiste Denis s’installa à la place Saint-Sulpice avec ses assistants, deux étudiants ravis de participer à la chasse au fou. Après une heure, l’endroit se vida de son activité journalière pour faire place aux oiseaux nocturnes. Une grande chouette aux yeux doux trimballait ses loques de dentelle et minaudait pour appâter les spécimens bien mis, plus gênés qu’excités par sa présence. Deux poivrots déplumés poursuivaient leur descente au pays de l’ivresse. Le marchand obèse traînait toujours le pas en observant le bal d’errances et de sabordages de la nuit parisienne quand apparut l’excentrique personnage enveloppé dans un drap, courant à vive allure, hennissant et hélant le vide comme pour attraper des êtres imaginaires. Le triumvirat composé du médecin et de ses deux étudiants, persuadé de sa victoire il y a quelques minutes, eut un mouvement de recul. Son chef ouvrit un œil réprobateur : ce n’était pas un misérable de la sorte qui les ferait battre en retraite! L’oiseau ivre valsait cette fois avec sa torche allumée, les yeux injectés de sang, scandant un chant monotone à une seule note chancelante qui plongeait la maigre assistance dans une étrange torpeur.

Après quelques tours de piste, le malade jeta son flambeau à la devanture d’un édifice dont l’enseigne s’enflamma aussitôt. Pendant qu’il jouissait du spectacle en cherchant son souffle, accroupi au sol, les deux étudiants l’empoignèrent par-derrière. Le corbeau captif exerça une résistance qui déséquilibra les attaquants mais, rapidement, le pauvre homme se laissa couler dans le filet, las, presque soulagé d’être immobilisé après tant de naufrages.

Impatient d’entamer son expérience, Jean-Baptiste Denis héla un cocher, fit monter ses trois hommes dans la voiture et pria le conducteur de filer en direction de l’Hôtel de Montmor, rue Sainte-Avoye, avant de s’engouffrer à son tour dans la calèche. La fougue des chevaux ravivait les nerfs du mélancolique qui se berçait au mouvement du carrosse, le front fiévreux et la lèvre frémissante. Des spasmes agitaient son corps svelte et faisaient sursauter les passagers qui tentaient de l’immobiliser en posant un bras sur son cou, deux autres sur ses membres supérieurs.

— Ne l’étranglez pas, messieurs! J’ai besoin d’un cobaye vivant, pas d’un homme mort.

Tout le monde était bien en vie lorsqu’ils accostèrent à l’Hôtel de Montmor, acheté un an plus tôt par l’Académie royale des sciences de Louis XIV. Tous les pays d’Europe se disputaient le titre de royaume savant et éclairé, et la France déployait, pour défendre son prestige, des moyens à la mesure de sa réputation, qu’elle ne sous-estimait pas.

Jean-Baptiste Denis fit appeler en hâte M. Emmerets, le comte de Frontenac et l’abbé de Bourdelot, honorables membres de l’Académie montmorienne. Le sujet fut emmené sur une civière et on lui administra des tranquillisants en vue de l’opération. M. Emmerets, qui assistait M. Denis, n’en était pas à ses premières interventions chirurgicales, mais cette nouvelle expérience s’annonçait aussi périlleuse qu’excitante. Ce jour de décembre 1667 pouvait changer la médecine à tout jamais, et l’idée de voir son nom passer à l’histoire le gonflait d’orgueil et d’anxiété. Son faciès stoïque n’en trahissait cependant rien.

Quand le cobaye fut assis sur une chaise, immobile, et que tout le monde eut pris place en silence, Denis signifia qu’il était prêt pour l’animal. On fit entrer un veau, dodu et tendre, choisi pour son caractère paisible parmi un troupeau de jeunes individus turbulents.

***

Suivant les idées suggérées par Moritz Hoffmann quelque quatre ans plus tôt, selon lesquelles la transfusion sanguine offrirait un remède à la mélancolie, Jean-Baptiste Denis n’avait cessé d’étudier la xénotransfusion, échange sanguin entre espèces différentes, « un remède idéal pour déjouer la démence », clamait-il du haut de sa chaire soutenue par la couronne. Hardi, il avait osé des transfusions du mouton à la chèvre, du lièvre au chien, et même de petits furets à un grand bœuf, mêlant les races les plus étrangères en une nouvelle chaîne zoologique liée par le sang. Hélas, ses expériences se soldèrent par le sacrifice d’un cimetière de bêtes. Un troupeau d’animaux morts pour la science, cela passait encore, mais l’homme, aussi fou fût-il, rendait aujourd’hui l’opération plus grave.

Jean-Baptiste Denis sectionna une veine du bras de Mauroy, qui se trouva ainsi dénudée, et y inséra un petit tuyau d’argent. Le silence tomba sur l’assemblée. Mauroy bleuissait comme un membre gelé en hiver, mais n’exprimait aucune résistance. Denis retira trois onces de sang corrompu et introduisit l’autre extrémité du tube dans une artère de la patte du veau anesthésié qui se laissa gentiment faire. Goutte à goutte, le médecin fit passer neuf onces du sang de la bête à l’homme. Les spectateurs fixaient les tubes des yeux, comme s’ils cherchaient l’âme du veau transportée vers le malade à travers ce flot écarlate. Pris d’un haut-le-cœur à la vue de l’écoulement, le comte de Frontenac porta son mouchoir à sa bouche et à son nez, remerciant en pensée sa douce Pauline de l’avoir parfumé.

Le chirurgien maintenait le veau qui s’agitait maintenant, sans doute incommodé par l’aiguille plantée dans son jarret. Mauroy commença à se plaindre d’une chaleur dans son bras transfusé. M. de Frontenac, pris d’un violent tournis, quitta la pièce précipitamment. Après quelques minutes où le sujet sembla défaillir, le médecin retira le tube du bras du malade et vérifia les fonctions vitales de l’homme et du veau. L’examen révéla un état stable d’un côté comme de l’autre.

On coucha le patient sur un lit dans une pièce adjacente, où il fut veillé par M. Emmerets. M. de Frontenac, un peu moins blême, revint dans la pièce où avait eu lieu l’opération et reprit place aux côtés des quatre témoins vivement remués. On lisait l’inquiétude sur les visages de la petite assemblée. Le jeune Denis, particulièrement nerveux, égrenait les minutes anxieusement. D’ici une heure, il serait un sauveur, ou un assassin.

Après un repos d’une demi-heure, Mauroy s’éveilla en grande forme. Un sourire éclaira son visage, détendu et d’un rose frais, lorsqu’il vit le veau à ses côtés, alerte et sauf. L’animal reniflait avec entrain les mains qui le tenaient sur un lit. Croisant les yeux égayés de l’homme revenu de loin, Denis ne put s’empêcher d’y chercher la présence d’une clarté nouvelle, héritée du jeune bovin. Chose certaine, Mauroy était ragaillardi. Un sang neuf coulait désormais dans ses veines. Le veau, quant à lui, ne présentait aucune séquelle.

La transfusion fut répétée deux jours plus tard. Cette fois, en plus de la sensation de chaleur dans le bras, Mauroy se plaignit de violentes douleurs lombaires et de malaises crâniens. Son visage se couvrit de sueur et son pouls devint filant. Le jeune Denis, accompagné cette fois uniquement de M. Emmerets et de l’abbé de Bourdelot, pensa un instant que c’en était fini de son patient. Il interrompit la transfusion et referma la plaie doucement en essayant d’apaiser le malade, extrêmement affaibli. L’opération n’eut aucune autre conséquence négative. Après une nuit de sommeil, Mauroy parut remarquablement calme et détendu. Il fut, au cours des jours suivants, un homme neuf, sans aucun signe de démence, retrouvant même son goût pour la lecture et son œil brillant de jeune libertin.

On trinqua toute la nuit et, le lendemain, Louis XIV fut avisé que son royaume venait d’ajouter une page à l’histoire médicale. Jean-Baptiste Denis avait sauvé un homme de la folie grâce à une bête, le domestiquant par un échange avec l’animal, ce qui ne fit pas l’affaire de tous. Les détracteurs du procédé eurent de quoi alimenter leurs calomnies à l’égard du héros du moment quand ce dernier tenta une troisième transfusion pour stabiliser l’état du malade, à nouveau en proie à des accès de folie. Mauroy y céda un soir de pleine lune où, se croyant appelé par sa Violette, il enflamma les tentures de la chambre qu’on lui avait assignée à l’Hôtel de Montmor. Denis répéta l’opération avec le même veau, mais en augmentant considérablement la quantité de sang injecté.

Pendant l’opération, Mauroy se mit à saigner et à vomir, avant d’être pris de spasmes et d’étourdissements. On retira les aiguilles. Le pauvre homme dépérissait. Son regard s’embruma d’un voile épais derrière lequel ses pensées paraissaient s’emmêler dans d’inextricables filets. Yeux révulsés, tremblements et cris stridents donnaient à la scène des accents crépusculaires. Un regain de vitalité alluma toutefois son œil droit, d’un bleu céleste, puis le gauche, vert comme l’eau du diable, mais cela ne dura que le temps d’un hoquet. André Mauroy rejoignit sa Violette quatre heures et trente-sept minutes après l’intervention.

L’accalmie ayant suivi la première transfusion sanguine d’un animal à un homme avait duré quatre-vingts heures et onze minutes. Certains qualifieraient l’opération d’échec, d’autres, d’avancée de la médecine. Jean-Baptiste Denis peina à chasser de son esprit le visage déformé du malade agonisant qui le poursuivit dans ses cauchemars. Les années passèrent et la réputation qu’il acquit grâce à cette demi-victoire lui permit toutefois de jouir d’une certaine paix. La mort d’André Mauroy était un sacrifice nécessaire.

Si le premier homme à avoir reçu le sang d’une autre créature s’éteignit après l’échange de fluides, le donneur, le veau, que l’on nommait Victor, survécut à l’opération. On le célébra pour avoir participé à cette avancée de la science et on prétend même qu’il devint un animal supérieur après l’événement. Il avait, disait-on, les sens plus aiguisés que ses pairs, en particulier la vue, qui lui permettait de deviner l’arrivée de visiteurs à des distances considérables. Une chose frappa son propriétaire lorsqu’il récupéra la bête après la batterie d’examens qu’elle dut subir pour qu’on évalue son état. Son Victor avait un œil vert et un œil bleu. Le fermier était du genre distrait et ne se rappelait pas si l’animal avait ce regard dépareillé avant l’opération. Il se contenta de chérir la bête, qu’il considérait comme sacrée, et de la nourrir un peu plus généreusement que ses congénères.