Les Luminaires

Extrait | Par Eleanor Catton

MERCURE EN SAGITTAIRE

Où un étranger débarque à Hokitika ; la réunion
d’un conseil secret est troublée ; Walter Moody
refoule dans son cœur son souvenir le plus récent ;
et Thomas Balfour commence à conter une histoire.

Les douze hommes assemblés au fumoir de l’hôtel de la Couronne donnaient l’impression d’un groupe réuni par le hasard. Avec leur grande variété d’allure et de costume… redingotes, queues de pie, vestons de chasse à boutons de corne, mole-skine jaune, batiste et flanelle… ils auraient pu être une douzaine d’étrangers se côtoyant dans la promiscuité d’une voiture de chemin de fer, chacun en route vers un quartier différent de cette ville pourvue de brumes et de marées en suffisance pour les séparer tous ; d’ailleurs, l’isolement délibéré de chacun, qui abîmé dans la lecture de son journal, qui se penchant pour secouer dans l’âtre la cendre de sa pipe ou de son cigare, qui la paume à plat sur le tapis du billard, s’apprêtant à jouer son coup, concourait à donner corps au type même de silence que l’on rencontre, tard le soir, dans les transports publics… soumis ici à la sourdine, non des entrechocs zézayants des wagons, mais du tambourinement gras de la pluie.

Telle était l’impression de M. Walter Moody, qui se tenait, pour sa part, dans l’embrasure de la porte ouverte, une main sur le chambranle. Il n’avait pas à se reprocher d’avoir troublé un conciliabule privé, car toute parole s’était tue dès le bruit de ses pas dans le couloir ; il n’avait point encore mis la main sur le bouton, que chacun de ces douze avait repris son occupation (les joueurs de billard non sans de certains flottements, ayant oublié leurs places respectives) et affichait une attention si bien étudiée, que pas un seul ne leva le regard lorsqu’il pénétra dans la salle.

L’absolue unanimité de cette affectation de ne pas remarquer sa présence aurait pu piquer la curiosité du nouveau venu, si celui-ci eût été, de corps et d’âme, dans son assiette normale. M. Moody était toutefois lui-même agité et mal à son aise. Conscient dès l’abord de la possible issue fatale de la traversée vers le district ouest du Cantorbéry, prêt à affronter le tunnel liquide de cette interminable houle tourmentée qui venait se fracasser sur la barre de Hokitika et son cimetière d’épaves, il n’était pourtant pas préparé aux affres qu’elle lui avait réservées particulièrement, et demeurait incapable d’en parler, fût-ce dans son for intérieur. De nature, Moody était sans indulgence pour ses propres faiblesses… la crainte, comme l’infirmité, le poussait vers l’introspection… aussi, contrairement à sa coutume et à son caractère, ne fut-il pas d’abord sensible à l’humeur du lieu où il venait de mettre le pied.

Walter Moody était un homme dont la physionomie dénotait en temps ordinaire la bienveillance et l’intérêt pour ce qui l’entourait. Il avait de grands yeux gris imperturbables, des lèvres souples, presque d’un enfant encore, toujours prêtes à prendre le pli d’une sollicitude courtoise. Ses cheveux frisaient en boucles serrées que, plus jeune, il avait laissées retomber sur ses épaules, mais qu’il portait à présent coupées court, séparées par une raie sur le côté, lissées à l’aide d’une pommade à l’odeur douceâtre qui en fonçait la teinte, tirant leur or vers un châtain gras. Son front était, de même que ses joues, carré, son nez droit, sa peau lisse. À près de vingt-huit ans, il demeurait prompt et précis dans ses mouvements, animé par cette sève de vivacité pure qui sait être espiègle sans malice comme sans naïveté. Se présentant à la manière d’un majordome discret et alerte, il s’attirait ainsi, souvent, les confidences des moins loquaces, ou se voyait invité à servir de truchement entre des personnes que lui-même ne connaissait que de fraîche date. En somme, il avait un aspect qui inspirait d’emblée confiance tout en ne révélant que peu de chose de son propre fonds.

Moody n’ignorait point l’avantage que lui prêtait le charme impénétrable de sa personne. Comme la plupart des gens excessivement beaux, il avait étudié avec minutie son propre reflet dans la glace et, dans un certain sens, se connaissait mieux du dehors qu’intérieurement ; dans quelque recoin de son esprit, il portait toujours sur lui–même un regard extérieur. Il avait passé bien des heures dans l’alcôve de son cabinet de toilette, dont le miroir lui renvoyait une triple image, de face, de profil et de trois quarts : le Charles de van Dyck, en bien plus saisissant toutefois. C’était un rite privé, qu’il aurait sans doute désavoué… que de voix, en effet, chez les prophètes moraux de notre temps, et que de mots, jamais assez éloquents, pour condamner la considération de soi-même ! Comme si le soi était sans rapport à soi et que le seul motif qu’on pût avoir pour consulter un miroir fût d’y voir son arrogance confirmée ; comme si l’acte de se regarder n’était pas aussi subtil, aussi chargé et continûment changeant que tout lien entre âmes sœurs. Dans sa fascination, Moody pensait moins à louer qu’à dompter sa beauté. Certes, chaque fois que son propre reflet lui tirait l’œil, dans une baie ou un carreau de vitre nocturne, il en tressaillait de satisfaction… mais ni plus ni moins que l’ingénieur qui, mis par le hasard en présence d’un mécanisme de son invention, le trouverait magnifique, rutilant, bien huilé et fonctionnant exactement comme prévu.

C’est ainsi qu’il se voyait lui-même maintenant, à l’instant de franchir le seuil du fumoir, ainsi qu’il avait conscience de faire bonne figure. Il tremblait presque d’épuisement ; la peur au ventre, comme une masse de plomb ; il se sentait poursuivi, talonné ; l’épouvante ne le lâchait plus, mais il savait présenter l’apparence d’un parfait sang-froid, et le regard qu’il promena sur la salle n’exprimait qu’une politesse respectueuse et détachée.

La salle était comme un lieu reconstitué de mémoire après un très long intervalle, alors que bien des choses ont été oubliées (les chenets, les rideaux, un manteau de cheminée digne de ce nom), mais que de menus détails subsistent : ainsi, un portrait de feu le Prince-Consort, découpé dans un magazine et fixé avec des clous de cordonnier au mur faisant face à la cour ; la couture courant par le milieu du billard qu’on avait dû scier dans les docks de Sydney pour qu’il eût une chance de survivre à la traversée ; la pile de vieilles gazettes sur le secrétaire, aux pages usées et brouillées à force de passer de mains en mains. Les deux petites fenêtres de part et d’autre de l’âtre s’ouvraient sur l’arrière-cour de l’hôtel, terrain marécageux, jonché de vieux cageots et de bidons rouillés, que seuls des fourrés de broussailles et de fougères basses séparaient des parcelles voisines, avec aussi, au nord, une rangée de cabanes à poules, aux portes cadenassées contre les voleurs. Au delà de cette vague périphérie, on voyait des fils à linge à moitié affaissés, tendus et retendus derrière les maisons de la première rue latérale à l’est, des piles hérissées de bois de charpente brut, des parcs à cochons, des tas de ferraille et de tôles, des rockers et des sluices hors d’usage… le tout à l’abandon, dans un état de délabrement plus ou moins avancé. La pendule avait sonné cette ultime heure du crépuscule où toutes les couleurs semblent soudain se vider de leur substance, et il pleuvait à verse ; à travers le verre gondolé, la cour se dérobait dans la grisaille. À l’intérieur, les lampes à alcool n’avaient pas encore pris la relève de la lumière couleur de mer du jour mourant et semblaient par leur pâleur accentuer la désolation générale du décor.

Pour un homme accoutumé à son club d’Édimbourg, où tout reluisait dans les tons rouge et or, et les divans capitonnés pouvaient se vanter d’un rembourrage à la mesure du tour de taille des messieurs qui s’y prélassaient ; où l’on se voyait offrir dès l’entrée un veston moelleux fleurant bon l’anis ou la menthe, et le moindre déplacement du doigt vers le cordon de la sonnette suffisait à faire apparaître une bouteille de bordeaux sur un plateau d’argent, la perspective était fruste. Moody cependant n’était pas homme à s’offusquer d’un simple défaut de confort : sa réaction à la rudesse des lieux se borna à un mouvement de recul tout intérieur, comme chez l’homme riche qui fera un pas de côté, le visage fermé, en croisant un mendiant dans la rue. L’expression amène de ses traits ne se démentit pas tandis qu’il portait le regard de part et d’autre, mais chaque nouveau détail… ici le monticule de cire sale au bas d’une chandelle, là la poussière givrant un verre… l’amenait à se retirer un peu plus loin au fond de lui-même et à se roidir d’autant plus implacablement contre ce qui s’offrait à sa vue.

Ce mouvement de recul, quoique involontaire, tenait moins aux préjugés communs de la fortune… Moody ne jouissait en fait que d’une aisance modérée, et il lui arrivait souvent de donner la pièce aux pauvres, fût-ce (force nous est de le reconnaître) en tirant toujours une pointe de plaisir de sa propre largesse… moins donc aux œillères collectives que, bien plutôt, au déséquilibre intime contre lequel il se débattait à présent, sans rien en laisser paraître. Il se trouvait là, après tout, dans une ville de chercheurs d’or, nouvellement éclose entre la jungle et la grève, à l’extrême limite méridionale du monde civilisé, et il ne s’attendait pas à y trouver du luxe.

La vérité était que moins de six heures auparavant, à bord du vaisseau qui l’amenait depuis Port-Chalmers jusqu’à cette côte écharpée et sauvage, Moody avait été témoin d’un événement tellement extraordinaire et poignant, qu’il révoquait en doute toute réalité autre. La scène demeurait présente en lui… tel le mince ruban de clarté ternie qu’une porte à peine entrebâillée eût laissé filtrer dans un coin de son esprit où plus aucune puissance de volonté ne ressusciterait dès lors les ténèbres antérieures. Il lui en coûtait un grand effort sur lui-même pour empêcher l’ouverture de s’agrandir. Dans cet état fragilisé, tout manquement à la norme, tout désagrément prenait les allures d’un affront personnel. Comme si le tableau lugubre qui se déployait sous ses yeux lui renvoyait un écho cumulatif des vicissitudes si récemment traversées, il reculait afin de défendre à ses pensées de suivre ce fil et de remonter dans le passé. Le dédain pouvait servir.

Il y puisait un sens sûr des proportions, une légitimité à laquelle il pourrait en appeler et se sentir en sécurité.

Il jugea la salle un lieu malencontreux, pauvre, morne… et, ayant ainsi armé son âme contre le cadre, s’appliqua aux douze occupants. Un panthéon à l’envers, se dit-il, rassuré encore un peu plus d’avoir trouvé en lui de quoi faire de l’esprit.

Les hommes avaient, à l’instar de tous les pionniers, le teint bruni par les éléments, les lèvres gercées à en paraître blanches, le port même du corps façonné par les pertes et les privations. Deux des douze étaient des Chinois, vêtus à l’identique, de chaussures de toile et de tuniques de cotonnade grise. Derrière eux se dressait un naturel maori, au visage tatoué de spirales bleu-vert. Quant aux autres, Moody fut fort en peine de deviner leurs origines.

Il avait encore à comprendre comment les mines d’or parviennent à vieillir en quelques mois ceux qu’elles attirent. Promenant ses regards autour de la salle, il se crut le plus jeune de l’assemblée, quoique plusieurs fussent du même âge que lui, ou ses cadets. Chez eux, la vie n’avait rien laissé subsister de l’éclat de la jeunesse. Ils resteraient à jamais rechignés, inquiets, avides, la chair grise, crachant de la poussière dans leurs mains marquées de lignes brunies. Les trouvant grossiers, pittoresques même, Moody les jugea hommes de peu de conséquence ; leur silence ne lui donna point à penser. Il voulait un verre d’eau-de-vie et un siège où fermer les yeux et se laisser aller.

Le seuil franchi, il resta un instant encadré dans la porte, dans l’attente d’un accueil, mais voyant que personne n’esquissait à son égard de geste de bienvenue, non plus que de rejet, il fit encore un pas plus avant et referma doucement le battant derrière lui. S’inclinant vaguement d’abord du côté de la cheminée, puis de celui de la croisée qui y faisait face, en manière de présentation à l’assemblée en bloc, il s’approcha du dressoir sur lequel on avait disposé des carafes, et se versa à boire. Il prit aussi un cigare et en coupa la tête ; le havane entre les dents, il se retourna vers la salle et, derechef, parcourut rapidement les visages. Nul ne paraissait le moins du monde s’intéresser à lui. C’était tout ce qu’il demandait. Il s’arrogea l’unique fauteuil libre, alluma son cigare et se carra contre le dossier en poussant à part lui le soupir de celui qui croit, pour une fois, avoir plus que mérité ses petites aises quotidiennes.

Sa satisfaction fut de courte durée. Il eut à peine allongé les jambes en les croisant aux chevilles (le sel avait séché sur son pantalon en y dessinant en blanc des lignes de marée des plus contrariantes), que son voisin de droite se pencha en avant sur son siège et l’interpella en ferraillant dans le vide avec un bout de cigare :

— Dites donc… Vous avez affaire ici, à la Couronne ?

Le tour de phrase était un peu brusque, mais si Moody s’y arrêta, sa physionomie n’en laissa rien paraître. Il inclina courtoisement la tête et expliqua qu’en effet il avait pris une chambre à l’étage, étant arrivé en ville le soir même.

— Tout frais débarqué du bateau, c’est ça ?

Moody salua de nouveau, confirma que tel était bien le sens de ses propos et ajouta, pour ne pas paraître trop sec, qu’il arrivait de Port-Chalmers, dans le dessein de tenter sa chance sur les placers.

— C’est bien, approuva l’autre. Très bien. On a trouvé de nouveaux gisements sur la côte… un peu plus loin, les plages en regorgent. Les sables noirs : voilà le nouveau cri de ralliement ; les sables noirs, du côté de Charles-Town ; au nord d’ici, vous savez… Charles-Town. Mais il y a encore de quoi faire dans les gorges. Vous êtes avec un associé ou vous jouez solo ?

— Je suis tout seul.

— Pas d’accointances ?

— Eh bien ! répondit Moody, à nouveau surpris de ce langage, disons que je veux être l’artisan de ma propre fortune. Cela me suffit.

— Pas d’accointances donc. Et pas d’affaires. C’est bien ça, vous n’avez rien à faire ici, à la Couronne ?

Poser une seconde fois la même question, c’était de l’impertinence. Pourtant, l’homme paraissait bien disposé, jovial, même distrait, tambourinant des doigts sur le revers de son gilet. Peut-être Moody n’avait-il pas été assez clair. Il reprit donc :

— La seule affaire que j’aie dans cet établissement, c’est de me reposer. Dans les jours qui viennent, je compte m’informer de la situation sur le terrain… quelles sont les rivières qui rapportent, les vallées à sec… et m’initier, pour ainsi dire, à la vie du chercheur d’or. Je resterai huit jours à la Couronne avant de me lancer dans l’arrière-pays.

— Ce sera donc votre première expérience sur les diggings ?

— Oui, monsieur.

— Vous n’avez jamais vu la couleur ?

— Seulement chez les bijoutiers… dans une montre ou une boucle. Jamais d’or pur, à l’état natif.

— Mais vous l’avez rêvé pur ! Vous l’avez rêvé… à genoux dans l’eau, le métal qui brille au milieu des graviers tamisés !

— Peut-être bien… ou plutôt non, pas vraiment, avoua Moody.

Le discours expansif de son voisin le frappait comme plutôt insolite : malgré ses airs distraits, l’homme parlait avec passion, et même avec une fougue presque importune. Moody promena ses yeux sur l’assemblée, espérant échanger avec l’un ou l’autre un regard de sympathie. Sans succès. Ils semblaient ne pas le voir. Il se racla la gorge et s’expliqua :

— Je dirais que j’ai rêvé plutôt de ce qui vient après… ce à quoi l’or pourrait mener, voyez-vous, ce qu’il pourrait devenir.

— L’alchimie à l’envers, approuva son interlocuteur, manifestement ravi de la réponse. Voilà comment je l’appelle, moi. La prospection, entendons-nous… toute l’affaire. C’est de l’alchimie à l’envers. Il s’agit toujours d’une transmutation… non plus pour faire de l’or avec autre chose, mais pour faire autre chose de son or…

— Vous avez bien de l’esprit, monsieur, repartit Moody, sans penser d’abord à rapprocher le trait de sa propre idée d’un panthéon inversé.

— Et ces informations que vous comptez recueillir, poursuivit l’autre en hochant vigoureusement la tête. Vous allez donc faire votre petite enquête… sur les pelles et les berceaux… et les cartes et cætera.

— Oui, c’est ça. Je veux faire les choses comme il faut.

Son interlocuteur se laissa aller dans son fauteuil et le regarda d’un air amusé.

— Une semaine de pension à la Couronne… pour poser des questions ! Puis quinze jours dans la boue pour rentrer dans vos frais ! résuma-t‑il avec un petit rire explosif.

Moody décroisa et recroisa ses chevilles, l’une sur l’autre. Son état d’âme ne lui permettait guère de se mettre au diapason de pareille exubérance, mais il était trop bien élevé, et ses principes trop rigides, pour manquer à la politesse. Réduit à quia, il aurait pu s’excuser en s’avouant en proie à un malaise… l’homme se-mblait plutôt sympathique, avec ses doigts tambourineurs et le rire qui bouillonnait dans sa gorge… mais Moody n’était pas accoutumé à se dévoiler devant des inconnus, moins encore à confesser une faiblesse. Il se secoua intérieurement et reprit d’un ton plus chaleureux :

— Et vous, monsieur ? Vous avez ici une position solide, si je ne me trompe ?

— En effet. L’Agence maritime Balfour, vous aurez vu l’établissement, juste après le parc à bestiaux, un excellent emplacement… Wharf-street, rien de moins. Balfour, c’est moi. Thomas de mon prénom. Un prénom, il vous en faudra un sur les diggings : dans les mines il n’y a pas de « monsieur » qui tienne.

— Il faudra donc m’entraîner à me servir du mien, dit Moody. C’est Walter. Walter Moody.

— Oui, et on vous donnera de tout plutôt que ça, enchaîna -Balfour en se frappant la cuisse. « Walt l’Écossais », peut–être. « Walt Plein-les-Mains », peut-être bien. « Wally la Pépite ». Ha !

— C’est là un nom que je vais devoir mériter.

— Le mérite n’y est pour rien, rétorqua Balfour hilare. Grosses comme un pistolet de dame, quelques-unes de celles que j’ai eues sous les yeux. Comme la chose d’une de ces dames… mais, c’est moi qui vous le dis, pas moitié aussi difficiles à mettre la main dessus.

À cinquante ans passés, Thomas Balfour avait un corps trapu et robuste. Ses cheveux, entièrement gris, étaient coiffés en arrière, dégageant le front pour retomber autour des oreilles. Il arborait une barbe taillée en pointe qu’il caressait du creux de la main, de haut en bas, quand il était amusé… geste auquel il se livra à présent, réjoui par sa propre plaisanterie. Il portait bien sa prospérité, pensa Moody, reconnaissant chez son vis-à‑vis l’assurance facile de celui dont l’optimisme invétéré a reçu le sceau du succès. Il était en manches de chemise ; sa cravate, en soie et d’une facture élégante, était pourtant tachée de sauce et mal nouée. Moody le prit pour un libertaire… d’esprit rebelle, mais sans malice, dont les épanchements étaient marqués au coin de la bonne humeur.

— Je suis votre débiteur, monsieur, dit-il. Ce n’est, j’en suis sûr, que la première de bon nombre de coutumes dont je devrai constater ma complète ignorance. J’aurais certainement commis l’impair de me présenter dans les gorges sous un nom de famille.

L’idée qu’il se faisait des fouilles néo-zélandaises était, de fait, des plus vagues, formée surtout par des images des placers de la Californie… des cabanes en rondins, des vallées à fond plat, des roulottes dans la poussière des chemins… et par un vague sentiment (venu il ne savait d’où) que la colonie était en quelque sorte l’ombre portée des îles Britanniques, le contre-pied sauvage et informe du cœur et siège de l’Empire. En doublant l’extrémité de la péninsule d’Otago quinze jours auparavant, il avait été surpris de découvrir des manoirs sur les hauteurs, des quais, des rues et des jardins tracés… comme il s’étonnait à présent de voir un gentleman bien mis passer ses allumettes à un Chinois, puis se pencher sans façon par–dessus ce voisin pour récupérer son verre.

Né à Édimbourg de parents jouissant d’une fortune modeste, dans une maison servie par trois domestiques, Moody avait fait ses études à Cambridge. Les milieux qu’il avait fréquentés au collège de la Trinité et, plus récemment, dans les auberges du Temple, n’avaient pas la rigidité de la noblesse titrée, dont les fils partagent tous une même histoire et un même cadre d’existence, sans autre différence que du plus au moins ; ce nonobstant, son éducation avait circonscrit son horizon en lui enseignant que le moyen de bien comprendre une société, quelle qu’elle soit, serait de la regarder toujours de haut. Avec ses condisciples (la cape sur l’épaule, la tête prise de vin du Rhin), il avait plaidé le principe de la fusion des classes avec toute la verve et le feu oratoire de la jeunesse, mais il se laissait déconcerter chaque fois qu’il s’y heurtait dans la pratique. Il ne connaissait pas encore les mines d’or : règne de la boue et du hasard, où chacun était un étranger pour son voisin, étranger aussi au sol qu’il foulait ; où le berceau d’un épicier pouvait crouler sous le métal et celui d’un homme de loi rester stérile ; où la vie ne reposait pas sur une division hiérarchique. De vingt ans le cadet de Balfour, Moody lui parlait avec déférence, mais en même temps il demeurait conscient que Balfour était d’un rang social inférieur au sien, conscient aussi de l’étrange bigarrure de cette assemblée d’hommes dont rien ne décelait la naissance ou l’état. Sa courtoisie avait donc une certaine roideur, de même que celui qui n’a que rarement affaire aux enfants et ne sait à quelle aune mesurer le langage à tenir aura tendance à rester à distance et à s’enfermer dans l’austérité, malgré la meilleure volonté du monde de se montrer gentil.

Thomas Balfour sentait bien cette condescendance, et s’en délectait. Nourrissant un dégoût taquin pour ceux qu’il appelait les « trop beaux parleurs », il prenait plaisir à les provoquer… non à la colère (chose assommante), mais à la vulgarité. Il regardait la roideur de Moody comme un col élégant, taillé selon une mode aristocratique, qui imposait un carcan insupportable à celui qui le portait (il considérait du même œil les bienséances du beau monde en général, les tenant pour autant d’enjolivures inutiles), et le spectacle du malaise que son interlocuteur devait à son propre raffinement avait de quoi le réjouir.

Balfour était en effet, comme Moody l’avait deviné, un homme d’humble origine. Fils d’un sellier du Kent, il aurait sans doute marché sur les pas de son père, si celui–ci n’avait disparu dans un incendie, avec l’écurie où il était employé, lorsque le petit Thomas avait onze ans… mais, enfant remuant, aux manches incorrigiblement râpées, il était habité d’une impatience qui faisait mentir son habituel air rêveur, à moitié perdu dans le vague, et une besogne aussi fastidieuse n’aurait pu lui convenir. En tout cas, le cheval ne pouvait lutter de vitesse avec le chemin de fer, comme il aimait à dire, et le métier n’avait pas résisté à l’allure effrénée de l’époque nouvelle. Balfour se flattait de se trouver à l’avant–garde de son temps. Il parlait du passé comme si chaque décennie antérieure à l’année en cours n’était rien de plus qu’une mauvaise chandelle, désormais consumée et brûlée. Il n’avait pas de nostalgie pour le décor de son enfance… la liqueur sombre des cuves à tanner, les peaux suspendues, la pochette de cuir où son père gardait ses aiguilles et son alène… et il était rare qu’il s’en souvînt, sinon pour établir une comparaison avec des industries plus modernes. La métallurgie, voilà où il y avait de l’argent à ramasser. Les houillères, les aciéries et l’or.

Il avait débuté dans le verre. Après quelques années d’apprentissage, il avait fondé sa propre verrerie, fabrique modeste qu’il avait ensuite cédée contre une participation dans une mine de charbon qui, étendue à tout un réseau de puits et vendue en temps voulu à des spéculateurs londoniens, avait rapporté gros. Il ne s’était pas marié. Le jour de ses trente ans, sans se soucier du retour, il était monté à bord d’un clipper en partance pour Veracruz… première étape d’un voyage de neuf mois qui allait le conduire par voie de terre jusqu’aux champs aurifères de la Californie. Si la vie de chercheur d’or ne tarda pas à perdre de son prestige à ses yeux, il n’en fut pas de même de la fièvre et de l’inextinguible espoir des placers. Ses premières paillettes avaient servi à acheter des actions dans une banque, il avait bâti alors trois hôtels en l’espace de quatre ans, et ses affaires avaient prospéré. Les gisements une fois épuisés en Californie, il avait réalisé son avoir et fait voile pour la colonie de Victoria… nouveau filon, nouvelle terre à mettre sur les cartes… puis, de là, entendant une fois de plus l’appel porté sur les ondes comme les notes d’une flûte enchantée sur une brise exquise, pour la Nouvelle Zélande.

Depuis seize ans qu’il vivait la vie des mines dans sa crudité, Thomas Balfour avait croisé une foule d’hommes semblables à Walter Moody ; qu’il eût conservé, pendant tout ce temps, une sympathie profonde et une estime intacte pour la virginité de ces novices encore inexpérimentés, c’était tout à l’honneur de son tempérament. Balfour voyait l’ambition d’un bon œil et, parti lui-même de rien, faisait preuve d’une largeur d’esprit peu orthodoxe. L’initiative était une qualité qu’il appréciait ; le désir, non moins. Il aurait été prêt à prendre Moody en amitié simplement parce que l’autre s’était lancé dans une entreprise dont il espérait tant et à la fois savait manifestement si peu.

Ce soir cependant, Balfour n’était pas maître de son temps. L’apparition de Moody avait pris au dépourvu la douzaine d’hommes réunis là, qui pourtant n’avaient pas lésiné sur les précautions pour ne pas être dérangés. Le grand salon de la Couronne était fermé au public pour toute la soirée, loué pour une réception privée, et ils avaient mis un gamin en faction sous le porche pour détourner les passants qui se seraient mis en tête de se payer un verre au fumoir… éventualité peu probable, le local n’étant réputé ni pour la compagnie qu’on y rencontrait ni pour le charme de son décor, au point de rester souvent désert même en fin de semaine, lorsque les diggers dévalaient en foule des collines pour échanger leur poudre d’or contre de l’alcool dans les débits de la ville. Le gamin en sentinelle appartenait à Dick Mannering et avait été muni d’un beau paquet de places au paradis à distribuer gratis. Le spectacle… Sensations d’Orient !… était tout nouveau tout beau, fait pour plaire à chacun, et des caisses de champagne attendaient déjà au foyer du théâtre, offertes par Mannering en personne, pour fêter la première. Retranché derrière ces manœuvres de diversion, croyant de surcroît qu’aucun navire ne s’aviserait d’accoster entre chien et loup par un temps aussi inclément (les arrivées annoncées dans les nouvelles du port du West Coast Times étaient, à cette heure, toutes à quai), le groupe n’avait pas cru nécessaire de se prémunir contre l’inconnu à qui le hasard pouvait avoir fait prendre une chambre à l’hôtel une petite demi–heure avant le crépuscule… qui était donc déjà dans la place lorsque le gamin de Mannering avait été posté sous le porche ruisselant de pluie, face à la rue.

Walter Moody, malgré ses airs rassurants et son expression de détachement poli, était néanmoins un intrus. Les autres ne savaient comment l’amener à les laisser entre eux, sans lui faire comprendre l’importunité de sa présence et trahir par là la conspiration qui les réunissait. Thomas Balfour avait pris sur lui de le sonder en vertu du hasard qui les avait placés côte à côte devant le feu… conjonction heureuse, car Balfour, avec toute sa faconde et sa bravacherie, était persévérant, et habile à faire tourner une rencontre à son profit.

— Eh mais ! on apprend les coutumes assez vite, répondit–il à présent, et tout le monde commence forcément où vous en êtes aujourd’hui… dans la peau de l’apprenti qui ne sait rien de rien. Mais qu’est–ce qui a semé le bon grain, si je puis me permettre ? Cela m’intéresse, à titre privé… Qu’est–ce qui pousse les gens à prendre leurs cliques et leurs claques et à partir au bout du monde ? D’où vient l’étincelle ?

Moody aspira une bouffée de son cigare avant de répondre :

— Mon objectif était complexe. Une question de famille, une querelle plutôt, pénible à raconter, qui explique que j’aie fait la traversée seul.

— Oh ! là vous n’êtes justement pas seul, lança Balfour gaîment. Tous les gars que vous rencontrerez par ici ont voulu échapper à quelqu’un ou quelque chose… pas de doute là-dessus !

— Ah ?

Moody semblait s’alarmer de cette perspective.

— Chacun vient d’ailleurs, reprit Balfour. Eh oui, voilà le fond de l’affaire. Il n’y en a pas deux qui soient du même endroit. Mais pour ce qui est de la famille : vous trouverez dans les gorges des frères et des pères, en veux-tu, en voilà.

— Je vous remercie de ce réconfort. Vous êtes bien aimable.

Le sourire de Balfour s’élargit. Agitant son cigare avec une fougue qui fit tomber une pluie de cendres sur son gilet, il repartit :

— Voilà un beau mot. Dans votre « réconfort », j’entends « confort » ! Si vous pouvez trouver là du confort, c’est que vous êtes un vrai puritain, jeune homme.

À court pour produire une réplique dans le même esprit, Moody s’inclina derechef… puis, comme pour récuser tout soupçon de puritanisme, souleva son verre et but à longs traits. Au dehors, une rafale vint interrompre le rhythme cinglant de la pluie, projetant une trombe d’eau contre les vitres au couchant. Balfour examina le bout de son cigare sans cesser de rire dans sa barbe ; Moody inséra le sien entre ses lèvres et se détourna en aspirant doucement.

Au même instant, l’un des onze qui n’avaient encore rien dit se leva, plia en quatre le journal qu’il lisait et traversa la salle jusqu’au secrétaire pour échanger la feuille contre une autre.

Il portait une redingote noire sans col et une cravate blanche… le costume d’un pasteur, Moody s’en rendit compte soudain, non sans surprise. Voilà qui était étrange. Pourquoi un ecclésiastique choisirait-il, pour se tenir au courant de l’actualité, le fumoir d’un hôtel vulgaire, à une heure aussi avancée, un samedi soir ? Et pourquoi garderait-il, ce faisant, un tel silence envers les autres hôtes de la salle ? Moody observa le pasteur, qui passa en revue la pile de gazettes, rejetant plusieurs numéros du Colonist en faveur d’un Grey River Argus qu’il dégagea du tas avec un murmure de contentement et tint à bout de bras en l’exposant à la lumière d’un air approbateur. Ou peut-être n’y avait–il là rien de si insolite, pensa-t‑il en se raisonnant : la nuit était extrêmement humide, et les tavernes et autres salles publiques, sans doute, bondées. Peut-être le pasteur avait-il été obligé de s’abriter provisoirement de la pluie en ces lieux, pour une raison à lui inconnue.

L’instant d’après, Balfour le relançait, comme s’il lui avait promis un récit alléchant, dont il eût ensuite oublié de conter le premier mot :

— Vous vous êtes donc disputé.

— J’ai été impliqué dans une dispute, précisa Moody. Comprenez-moi bien : le désaccord n’était pas de mon fait.

— Un désaccord avec votre père, je présume.

— Il m’est pénible d’en parler, monsieur.

Moody se retourna vers son interlocuteur, pensant d’un regard sévère lui imposer silence, mais Balfour réagit en se penchant plus près encore, la gravité même de la physionomie de Moody le poussant à croire son histoire d’autant plus digne d’être entendue.

— Allons donc ! Cela vous pèse. Soulagez-vous.

— Ce n’est pas un poids qui peut se partager, monsieur Balfour.

— Ne dites pas cela, mon ami, c’est impossible.

— Je vous demande pardon, mais parlons d’autre chose…

— Pas de ça ! Vous m’avez appâté ! Vous avez appâté mon attention ! protesta Balfour avec un grand sourire.

— Souffrez que je me récuse, dit Moody tout bas, soucieux de dérober leur échange aux autres personnes présentes. Que je ne trahisse pas mon intimité. Je n’ai d’autre motif que le désir que vous ne preniez point de moi une piètre idée.

— Pourtant, c’est vous qui avez subi l’injustice, si je vous ai bien compris… la dispute n’était pas de votre fait.

— En effet.

— Eh bien, alors ! Ce n’est pas quelque chose qui exige le secret ! se récria bruyamment Balfour. N’est–ce pas que je dis vrai ? Il n’y a pas de raison de faire un mystère du mal commis par un autre ! Vous n’avez tout de même pas à rougir pour lui, des… péchés d’autrui !

— Admettons, s’agissant d’une honte personnelle, concéda Moody dans un murmure. Je pense, moi, au déshonneur qui rejaillit sur toute une famille. Je ne veux pas traîner le nom de mon père dans la boue ; il est aussi le mien.

— Votre père ! Mais je vous dis que vous trouverez autant de pères que vous voudrez sur les diggings ! Ce n’est pas là une simple façon de parler… c’est l’usage par ici, qu’on le veuille ou non… ainsi va notre petit monde ! Laissez-moi vous dire ce qui passe pour une honte sur le terrain. Faire courir de faux bruits, crier au filon dans une fouille blanche… pour ça oui, parlons-en. Disputer les bornes d’une concession… pour ça oui, parlons-en. Voler, arnaquer, tuer un homme… pour ça oui, parlons-en. Mais une tache sur le blason familial ! Mettez ça dans la hotte des crieurs publics, qu’ils le clament de haut en bas de la grand’rue… ils y verront une nouvelle ! Qu’est–ce qu’une tache sur le blason familial, là où il n’y a pas de famille ?

Balfour conclut son exhortation en abattant vivement le fond de son verre vide sur l’accoudoir du fauteuil. Le visage épanoui, il leva la main, la paume en dehors, comme pour indiquer que, s’il allait de soi qu’il n’y avait rien ni à ajouter ni à retrancher à son discours, il n’en apprécierait pas moins une marque d’approbation. La tête de Moody esquissa de nouveau, comme d’elle-même, un bref hochement, et il répondit d’un ton qui, pour la première fois, laissait percer son épuisement nerveux :

— Vous êtes un orateur persuasif, monsieur.

Balfour refusa la flatterie tout en gardant le sourire ; il avait l’air de s’amuser comme un roi :

— La persuasion, c’est de la tricherie, c’est de l’astuce. Moi, je parle sans détour.

— Je vous en remercie.

— Oui, oui. Mais maintenant, monsieur Moody, il faut me raconter votre querelle de famille. Que je puisse juger si, au bout du compte, votre nom est, oui ou non, déshonoré.

— Dispensez–m’en, je vous en prie.

Moody, qui persistait à ne pas hausser la voix au-dessus d’un murmure, regarda rapidement autour de lui, notant que le pasteur avait regagné son siège et paraissait de nouveau absorbé dans sa lecture. Son voisin, un individu aux cheveux roux et au teint fleuri, arborant une moustache à l’impériale, avait l’air de dormir. Thomas Balfour, loin de se laisser décourager, s’exclama en reprenant ses gesticulations :

— La liberté et la sécurité ! Tout se ramène à cela, n’est-ce pas ? Je la connais déjà, voyez–vous, votre dispute ! Les grandes lignes, les voilà ! La liberté qui prime la sécurité et vice versâ… une pension assurée par le père, c’est la liberté pour le fils. Évidemment, il y a des pères qui tiennent la bride trop serrée, comme il y a des fils gaspilleurs, prodigues… mais le fond est toujours le même. Les bisbilles des amoureux aussi, ajouta–t‑il face au silence de Moody… Taillées toutes sur le même patron.
Au fond des fonds, c’est chaque fois la même dispute.

Moody n’écoutait pas. Un instant, il avait oublié la cendre de son cigare qui menaçait de se détacher, l’eau-de-vie chaude au fond du verre qu’il ne remuait plus. Il avait oublié le lieu où il se trouvait, ce fumoir d’hôtel, dans une ville qui ne comptait même pas cinq ans d’existence, au bout du monde. Son esprit était absent, revenu encore là : à la cravate ensanglantée, à la crispation de cette main d’argent, au nom, répété encore et encore, dans un souffle entrecoupé au sein des ténèbres, « Magdalena, Magdalena, Magdalena ». La scène lui était revenue d’elle-même, en un éclair, telle l’ombre qui nous glace en passant sur la face du soleil.

Moody avait quitté Port-Chalmers à bord du trois-mâts barque Adieu-vat, petit bâtiment solide dont la proue élégamment inclinée s’ornait d’une figure en bois de chêne peint : un aigle, emblème de saint Jean. Sur la carte, la traversée dessinait la forme d’une épingle à cheveux : le navire mettait d’abord le cap au nord, enfilait le détroit exigu reliant deux mers, puis virait au sud pour gagner les gisements. Le prix du passage donnait droit à un petit recoin sous le pont, mais l’air y était tellement fétide et irrespirable, que Moody préféra faire presque tout le voyage en haut, tapi à l’abri des plats-bords, serrant le cuir humide de sa mallette sur sa poitrine, le col relevé contre les embruns. Ramassé ainsi, le dos à la vue, il n’eut qu’un aperçu tronqué de la côte : les plaines jaunes de l’Est, s’élevant doucement vers des hauteurs plus verdoyantes, dominées à leur tour par les lointains bleuâtres des sommets ; plus au nord, les fjords glauques, où l’eau dormante imposait silence ; enfin, dans l’Ouest, les torrents aux multiples bras anastomosés qui perdaient de leur éclat en débouchant sur les plages pour tailler des failles dans le sable.

Lorsque l’Adieu-vat doubla la pointe nord et changea de cap, le baromètre se mit à baisser rapidement. S’il avait été moins sujet au mal de mer, moins malheureux en général, peut-être Moody aurait-il eu alors assez peur pour se remettre à Dieu : à ce que racontaient les gars sur le port, la noyade était le mal endémique de la côte Ouest, et la question de savoir s’il pourrait ou non se regarder comme un favori de la fortune serait tranchée bien avant qu’il eût atteint les champs d’or et mis genou en terre pour prélever un premier échantillon de graviers dans sa batée. Il y avait autant d’hommes perdus en mer que de débarqués. De son poste sur le gaillard arrière, le maître du navire… le capitaine Carver, tel était son nom… avait vu tant d’empotés emportés à leur mort qu’il pouvait qualifier son vaisseau de tombeau flottant… ces derniers mots prononcés avec une sourdine solennelle dans la voix, et en ouvrant grand les yeux.

La tempête était portée sur des vents verdâtres. Elle débuta par un goût cuivré au fond de la bouche, comme d’une sourde douleur métallique qui alla ensuite s’intensifiant, à mesure que les nuées s’avançaient en s’assombrissant, et lorsqu’elle frappa, ce fut une gifle d’une fureur insensée. Le pont ballotté par une houle démontée, fouaillé par l’étrange clair-obscur des voiles qui ployaient et craquaient au-dessus, la peur matérielle des matelots qui luttaient pour garder le cap… c’était l’étoffe même dont est fait le cauchemar, et Moody avait le sentiment cauchemardesque que c’était le navire qui, en approchant des gisements, de plus en plus près, appelait sur lui cette tourmente infernale.

S’il s’amusait volontiers des superstitions d’autrui, Walter Moody n’était pas pour sa part superstitieux, ni aisément dupe des impressions reçues, quoiqu’il ne perdît jamais de vue l’impression que lui-même désirait produire. Cette attitude était cependant moins le fruit de son intelligence que de son expérience… et l’expérience de Moody, avant son départ pour la Nouvelle Zélande, manquait à la fois d’envergure et de variété. Sa vie jusque-là ne lui avait fait connaître le doute que sous ses espèces calculées et sécurisantes. Il était familier de la suspicion, du cynisme, du probabilisme… non de l’horrifique à-vau-l’eau qui vous entraîne lorsque vous cessez de croire en votre propre faculté de croire en quoi que ce soit ; non de la panique redoutable qui suit ; non du vide blafard qui vient en dernier. Jusqu’à tout récemment, il avait eu le bonheur d’ignorer ces sortes d’incertitude. Il n’avait pas une imagination portée au vagabondage et aux envolées fantasques, et il s’aventurait rarement sur le terrain de la théorie, sinon dans un but pratique. Sa propre mortalité n’était pour lui qu’un objet de spéculation intellectuelle, au lustre aride ; et, étant sans religion, il ne croyait pas aux revenants.

Le récit détaillé de ce qui arriva lors de cette dernière étape du voyage n’appartient qu’à Moody et doit être laissé à son bon vouloir. Qu’il nous suffise pour l’instant de dire qu’il y avait huit passagers à bord de l’Adieu-vat lorsque le navire appareilla de Dunedin, mais qu’en accostant sur la côte Ouest, il en comptait neuf. Le neuvième n’était pas un enfant né au cours de la traversée ; il n’était pas un clandestin ; pas davantage un naufragé que le matelot de vigie eût aperçu, accroché à un débris d’épave à la dérive dans les vagues, et fait repêcher en le signalant par un cri à ses camarades. Mais même ces quelques mots priveraient Walter Moody de l’histoire qui est la sienne… d’autant plus injustement qu’il était pour l’instant incapable de se souvenir pleinement de l’apparition, à plus forte raison d’en tirer un récit fait pour plaire à un tiers.

À Hokitika, les pluies n’avaient pas cessé depuis quinze jours. Moody entrevit pour la première fois la ville nouvelle sous la forme d’une traînée fuyante qui avançait et reculait au gré du va-et‑vient du vent et des brumes. Il n’y avait qu’un mince couloir de plaine entre la côte et les montagnes abruptes, une terre battue par le ressac sans fin qui s’évanouissait en fumée sur la grève ; terre qui paraissait d’autant plus plate et close sur soi du fait du nuage qui coupait les montagnes très bas sur la pente et formait un plafond gris au-dessus de la grappe compacte des toits de l’agglomération. Le port se trouvait au sud, niché dans la bouche tordue d’une rivière, riche en or, qui moussait en rencontrant le bord salé de l’océan. Là, sur la côte, elle coulait morne et boueuse, mais en amont les eaux étaient fraîches et claires, étincelantes même, à ce qu’on racontait. L’embouchure proprement dite était calme, un petit lac hérissé de mâts et des grosses cheminées des vapeurs dans l’attente du beau temps ; ils en savaient trop pour risquer la barre cachée sous la surface de l’eau et qui se déplaçait à chaque marée. Les débris de l’armada de vaisseaux échoués sur ces sables mouvants étaient là, épars, triste mémento du péril en bas. On comptait une bonne trentaine d’épaves en tout, dont certaines très récentes. Les carcasses fracassées formaient comme une digue, dont la masse désolée semblait étrangement défendre la ville contre la haute mer.

Le capitaine du trois-mâts, n’osant entrer au port par si mauvais temps, fit venir une allége pour porter les passagers à travers les brisants jusqu’à la plage. Les six rameurs… Charons funèbres, tous tant qu’ils étaient… dévisagèrent en silence les voyageurs descendus sur des chaises le long du flanc secoué de l’Adieu-vat. Il était confondant de se tapir au fond de cette coquille de noix en levant le regard à travers le gréement impossible… le bâtiment projetait une ombre noire en roulant sur la houle, et lorsque l’allége largua les amarres et s’en éloigna, Moody sentit la clarté comme un attouchement sur sa peau. Les autres passagers étaient pleins d’entrain. Ils s’exclamaient devant le climat, célébraient la traversée réussie en temps de tempête, se perdaient en conjectures au spectacle de chaque épave, cherchaient à en déchiffrer le nom, puis passaient aux mines d’or et péroraient sur l’Eldorado que chacun était certain d’y trouver. Leur bonne humeur était odieuse. Une femme enfonça un flacon de sels dans les côtes de Moody et l’exhorta à en profiter… « discrètement, pour ne pas faire de jaloux »… mais il repoussa la main tendue. Elle n’avait pas vu la même chose que lui.

La pluie semblait tomber de plus en plus dru à mesure que l’allége approchait du rivage. L’écume des brisants faisait embarquer de tels paquets de mer, que Moody dut aider à écoper. Sans mot dire, un homme qui avait perdu toutes ses dents, sauf les molaires du fond, lui mit entre les mains un seau de cuir, et il se laissa faire sans broncher. Enfin, une déferlante à la crinière blanche porta l’embarcation par-dessus la barre, dans les eaux tranquilles de la rivière. Moody ne ferma pas les yeux. Lorsque l’allége vint s’amarrer au wharf, il fut le premier à débarquer, trempé jusqu’à l’os et si bien pris de vertige, qu’il trébucha sur l’échelle et le bateau fit une grosse embardée. Tel un homme traqué, il tituba, boitant presque, le long de l’appontement, jusqu’à la terre ferme.

Lorsqu’il regarda en arrière, il distingua à peine l’allége fragile se cabrant contre ses amarres au bout de la plate-forme. Le trois–mâts avait disparu depuis un bon moment déjà dans les brumes qui, semblables à des plaques de verre trouble, dérobaient les épaves, les paquebots dans la rade et la haute mer au delà. Moody chancelait sur ses jambes. Il avait vaguement conscience des rameurs déchargeant sacs et valises, des autres passagers courant de-ci de-là, des porteurs et débardeurs lançant leurs cris sous la pluie. La scène était comme voilée, les figures gazées… comme si la traversée, avec tout ce qui y tenait de près ou de loin, eût déjà été avalée par le brouillard gris de son esprit défaillant ; comme si sa mémoire, rentrant en elle-même dans un mouvement de recul, s’y fût heurtée à son contre-pied, la faculté d’oubli, faisant tomber par enchantement ces brumes et cette pluie battante, comme elle eût tiré un rideau, spectral, pour le protéger des ombres de son passé récent.

Moody ne s’attarda pas, mais tourna le dos et remonta rapidement la plage, passant devant les abattoirs, les latrines publiques, la rangée de cabanes brise-vent au bord de la grève, les tentes grises alourdies par quinze jours de pluie. Il marchait tête basse, sa mallette serrée étroitement contre son corps, sans rien voir de tout cela : ni les parcs à bestiaux, ni les hauts pignons des entrepôts, ni les fenêtres des bureaux donnant sur Wharf-street avec les vagues formes humaines qui évoluaient dans les locaux éclairés derrière les petits carreaux. Moody avançait toujours, péniblement, s’enfonçant jusqu’aux jarrets dans la boue, et lorsqu’il vit se dresser la fausse façade de l’hôtel de la Couronne, il s’y précipita et jeta sa mallette à terre pour tirer des deux mains la porte à lui.

La Couronne était un établissement simple et spartiate, qui n’avait en sa faveur que son peu de distance du débarcadère. Si cet emplacement n’était pas sans commodité, il pouvait toutefois difficilement passer pour un mérite : là, si près des parcs à bestiaux, le fumet sanglant de l’abattage s’associait à l’âcre odeur saline de l’océan dans un mélange obsédant qui faisait penser à un garde-manger mal entretenu, où on aurait oublié une pièce de viande avariée. Pour cette raison, Walter Moody aurait pu dédaigner d’emblée l’endroit et choisir plutôt de s’aventurer plus au nord, dans Revell-street, où les façades des hôtels s’élargissaient, affichaient des couleurs plus claires, s’ornaient de porches à colonnes et paraissaient, avec leurs hautes fenêtres et leurs boiseries finement chantournées, offrir les garanties de richesse et de confort auxquelles il était accoutumé en tant qu’homme à son aise… mais Moody avait laissé toutes ses facultés de discernement dans le ventre tangant du trois-mâts Adieu-vat. Il ne cherchait qu’un abri et la solitude.

Le calme du hall désert agit d’abord sur son physique, dès qu’il eut refermé la porte derrière lui, imposant une sourdine au battement de la pluie. Nous avons dit que Moody était d’une physionomie avantageuse, dont il savait se prévaloir habilement : il ne pouvait être question pour lui de se présenter dans une ville inconnue sous l’aspect d’un halluciné. Il secoua l’eau de son chapeau, passa une main dans ses cheveux, tapa du pied pour faire cesser le tremblement de ses genoux et fit jouer énergiquement les muscles de sa bouche, comme pour en éprouver l’élasticité. Tous ces mouvements furent exécutés avec un sans-gêne expéditif. Lorsque la femme de chambre se montra enfin, son visage avait repris son expression accoutumée, et il contemplait avec une indifférence bienveillante l’assemblage en queue d’aronde du comptoir de la réception.

La femme de chambre était une fille à l’air peu dégourdi, aux cheveux incolores et aux dents aussi jaunes que son teint. Elle récita le tableau des prix pour le gîte et le couvert, soulagea le client de dix shillings qu’elle fit tomber avec un bruit morne dans un tiroir (aménagé sous le comptoir et muni d’une serrure à clef) et, d’un pas las, le conduisit à l’étage. Moody, pour se faire pardonner la traînée d’eau qui marquait son passage et la grosse mare qu’il savait avoir laissée sur le carreau du hall, lui mit alors un six-pence dans la main ; elle l’accepta de mauvaise grâce et parut sur le point de repartir, mais se ravisa soudain, comme regrettant de ne s’être pas montrée plus aimable. Elle rougit, laissa passer un instant puis, relevant les babines dans un sourire jaune, proposa de lui faire monter à souper de la cuisine, « pour sécher aussi le dedans ».

L’hôtel de la Couronne, de construction récente, présentait le teint de miel poussiéreux auquel on reconnaît le bois fraîchement raboté, avec des cloisons où la sève perlait toujours, goutte à goutte, le long de chaque rainure, et des cheminées vierges encore de cendres et de suie. La chambre de Moody était meublée d’une façon très sommaire, comme dans les spectacles de pantomime, où une chaise unique suffit à évoquer une riche et ample demeure. Le traversin était chichement rembourré de ce qui semblait être, au toucher, de vieux chiffons entortillés et roulés ; les couvertures trop grandes, dont les bords traînaient sur le carreau, donnaient au lit, tapi sous la pente du toit, un air étriqué. Ce dénûment avait quelque chose d’inachevé et de fantomatique, qui aurait pu être inquiétant, si la perspective qui s’offrait de l’autre côté de la vitre gondolée avait été celle d’une autre rue et d’une autre époque. Sur l’âme de Moody cependant, le vide agissait comme un baume. Il déposa sa mallette trempée sur la petite étagère au chevet du lit, essora et sécha ses vêtements du mieux qu’il le put, absorba le contenu d’une théière et quatre tartines de pain bis au jambon et, après avoir passé un moment à la fenêtre, à sonder en vain les ruisselants remous de la chaussée, résolut de remettre au lendemain les affaires qui l’appelaient en ville.

La femme de chambre avait posé la théière sur le journal de la veille… une feuille de grand format, au prix de six pence, mais d’une maigreur étique ! Moody sourit en l’ouvrant. Il avait un faible pour la presse populaire et se réjouit de noter que la « DANSEUSE LA PLUS PIQUANTE » des environs proposait également ses services en qualité d’« ACCOUCHEUSE* LA PLUS DISCRÈTE ». Une colonne entière était consacrée aux avis de recherche de prospecteurs disparus (« dans l’éventualité où ceci tomberait sous les yeux d’EMERY STAINES ou de quiconque connaîtrait son lieu de séjour actuel… ») et une page entière aux « SERVEUSES DE BAR DEMANDÉES ». Moody parcourut tout le journal deux fois, y compris les nouvelles du port, les réclames et annonces de chambres garnies et de tables d’hôte, et quelques discours électoraux, particulièrement ennuyeux, reproduits intégralement. Il en fut déçu : le West Coast Times se lisait comme une feuille de chou de sous–préfecture. Mais que s’imaginait–il donc ? Que les mines d’or seraient une fantasmagorie exotique, faite de clinquant et de grandes espérances ? Que les prospecteurs seraient tous de rusés coquins… du premier au dernier homme, un ramassis de voleurs et d’assassins ?

Moody replia lentement les pages. Le cours de ses pensées le ramenait à l’Adieu-vat et à la caisse sanglante dans sa cale, et il sentait de nouveau son cœur s’emballer. Il tenta de se raisonner :

— Suffit.

En vain. Confus de parler ainsi tout haut, il se releva aussitôt et rejeta le journal. De toute manière, le soir tombait, et il n’aimait pas lire dans le demi-jour.

Quittant sa chambre, il redescendit au rez-de-chaussée et trouva la femme de service enfermée dans la niche sous l’escalier, occupée à cirer une paire de bottes de cavalier. Il lui demanda s’il n’y avait pas dans l’établissement un salon où il pourrait passer la soirée. La traversée avait été des plus éprouvantes pour ses nerfs, et il avait grand besoin d’un verre d’eau-de-vie et d’un lieu tranquille où reposer ses regards.

La fille était à présent plus obligeante… elle ne devait pas toucher souvent des six-pence, se dit Moody en se promettant de s’en souvenir, s’il se trouvait avoir à l’avenir besoin de ses offices. Elle expliqua que le salon de la Couronne avait été réservé pour toute la soirée par un groupe privé, « l’Amicale catholique »… elle prononça le nom avec un nouveau sourire, proposant toutefois, s’il le voulait bien, de lui montrer plutôt le chemin du fumoir.

Rappelé brutalement à l’instant présent, Moody vit que Thomas Balfour le regardait toujours, les traits empreints d’une attente intriguée.

— Je vous demande pardon, s’excusa–t‑il, confus. Je crois que je me suis perdu dans mes pensées… Un instant de distraction…

— À quoi pensiez–vous ? demanda Balfour.

À quoi, en effet ? À rien, sinon à cette cravate, à cette main d’argent, à ce nom, souffle étranglé dans le noir. La scène était comme un petit monde, pensa Moody, doté de ses propres dimensions. Lorsque son esprit l’y ramenait, il demeurait insensible au passage du temps ordinaire. Il y avait le grand monde, fait d’un temps qui roulait vers l’avant et de lieux qui se succédaient, et ce petit monde, figé dans l’horreur et l’intranquillité ; l’un se casait au sein de l’autre, une sphère dans une sphère. Comme c’était étrange, que Balfour l’eût observé ; que le temps réel eût continué à couler… à graviter autour de lui pendant ce même temps…

— À rien de particulier, dit–il finalement en réponse à la question. La traversée a été difficile, c’est tout, et je suis bien las.

Dans son dos, l’un des amateurs de billard joua un coup : il y eut un double heurt, une chute feutrée, un murmure admiratif de la part de ses adversaires. L’ecclésiastique secoua bruyamment son journal ; un autre toussa ; un autre encore s’épousseta la manche et remua sur son siège.

— J’avais posé la question de votre dispute, reprit Balfour.

— La dispute…

Moody resta de nouveau silencieux. Il se sentait soudain trop épuisé même pour parler.

— La querelle, répéta Balfour pour l’aider. Entre vous et votre père.

— Je suis désolé. Les détails sont scabreux.

— Une affaire d’argent ! J’y suis ?

— Non. Excusez-moi, se défendit Moody en se passant la main sur le visage.

— Il ne s’agit pas d’argent ! Bon, alors… une affaire d’amour ! Vous êtes amoureux… mais votre père n’approuve pas l’élue de votre cœur…

— Non, monsieur. Je ne suis pas amoureux.

— Dommage, dommage. Allons ! J’en tire la conclusion : vous êtes déjà en puissance d’épouse !

— Je n’ai pas d’épouse.

— Vous êtes peut-être un jeune veuf !

— Je n’ai jamais été marié, monsieur.

Balfour éclata de rire et leva les deux mains au ciel, façon de dire qu’il trouvait la réserve de Moody gentiment exaspérante et tout à fait absurde.

Pendant qu’il riait, Moody se souleva à la force des poignets et fit pivoter son corps pour regarder, par-dessus le haut dossier de son fauteuil, la partie du local à laquelle il tournait le dos. Il voulait faire en sorte d’engager d’autres dans la conversation et ainsi, peut-être, détourner Balfour de son idée. Mais aucun de ces hommes ne leva le regard pour rencontrer le sien ; ils paraissaient même faire exprès de l’éviter. C’était étrange. En attendant, sa posture était incommode, et toute son attitude discourtoise. À contrecœur, il se carra de nouveau sur son siège et croisa les jambes.

— Je ne voudrais pas vous décevoir, dit-il lorsque l’hilarité de Balfour se fut calmée.

— Me décevoir… mais non ! se récria l’autre. Il s’agit bien de cela ! Vous avez vos secrets !

— Je ne me fais pas bien comprendre. Je n’ai rien à cacher. Le sujet m’est personnellement pénible. C’est aussi simple que cela.

— Ah ! mais il en va toujours ainsi, monsieur Moody, quand on est jeune… chez tout le monde, croyez-moi… chacun souffre de sa propre histoire et la trouve pénible… chacun aurait envie de l’enfermer à double tour… et de ne jamais la partager… en société masculine, s’entend.

— La remarque est judicieuse.

— Judicieuse ! Rien de plus ?

— Je ne vous entends pas, monsieur Balfour.

— Vous êtes déterminé à contrarier ma curiosité !

— J’avoue que j’en suis surpris.

— Allons, monsieur, nous sommes ici dans une ville de chercheurs d’or ! s’exclama Balfour.

Il faut pouvoir compter sur ses camarades… il faut de la confiance… dame, oui !
C’était plus étrange encore. Pour la première fois… grâce peut-être à la contrariété croissante qui avait pour effet de fixer plus franchement son attention sur ce qui l’entourait… Moody éprouva un frisson d’intérêt. Le silence insolite régnant au fumoir ne témoignait guère de la sorte de fraternité où l’on partage tout, et où tout devient facile… D’ailleurs, pour quelqu’un qui aurait voulu inspirer lui-même la confiance qu’il prêchait, Balfour avait très peu dit de sa propre personne et de sa situation en ville ! Le regard de Moody glissa sur le côté, vers le fauteuil le plus près du feu et son occupant obèse, dont les paupières closes tremblaient sous l’effort de feindre le sommeil, puis derrière lui, vers cet autre, aux cheveux blonds, qui faisait passer sa queue de billard d’une main dans l’autre, mais ne semblait plus se soucier de la partie.

Quelque chose se préparait : tout à coup, il en était certain. Balfour parlait pour les autres : pour leur donner l’occasion de le jauger, lui, Moody. Mais pourquoi ? Il y avait un système derrière ce feu roulant de questions, un dessein, habilement brouillé par cela même qui, chez Balfour, pouvait paraître excessif, par le charme et la sympathie formidable que dégageait sa personnalité. Malgré la nonchalance apparente qu’ils mettaient tous à feuilleter leur journal ou à simuler un petit somme, les onze autres étaient aux écoutes. En s’en rendant compte, Moody vit soudain plus clair dans l’assemblée, comme lorsqu’un semis fortuit d’étoiles se rassemble pour dessiner à nos yeux une constellation. Balfour ne paraissait plus joyeux et expansif, comme il l’avait cru d’abord ; au contraire, il avait la mine d’un homme tendu, à bout ; on aurait pu dire même aux abois. Moody se demanda si, pour avancer ses propres affaires, il n’avait pas plutôt intérêt à le contenter.

Walter Moody était très expérimenté dans l’art des confidences. Il savait que faire une confession à quelqu’un, c’est implicitement se mettre en droit de recevoir la sienne. Secret pour secret, histoire pour histoire ; l’attente discrète de la pareille rendue était une sorte de pression qu’il s’entendait fort bien à exercer. Il en apprendrait plus en paraissant s’ouvrir à Balfour qu’en lui opposant une attitude ombrageuse, simplement parce que, s’il se confiait à lui, librement et sans réserve, l’autre se sentirait tenu de répondre de même. Hormis le désagrément de se remémorer l’histoire de sa famille, il n’avait aucune raison de ne pas la conter pour se ménager la confiance de son interlocuteur. Certes, il ne comptait rien divulguer des événements survenus à bord de l’Adieu-vat ; mais, pour cela, il n’avait nul besoin de dissimulation, car ce n’était point là ce que Thomas Balfour désirait entendre.

Ces réflexions faites, Moody changea de tactique.

— Je vois qu’il me reste à gagner votre confiance, dit-il. Je n’ai rien à cacher, monsieur. Je vous conterai mon histoire.

— Va pour l’histoire ! s’exclama Balfour, la mine épanouie, en se mettant à l’aise dans son fauteuil. Mais si elle est bien de ces histoires qui se content, je m’étonne qu’il n’y soit question ni d’amour ni d’argent !

— Seulement de l’absence de l’un et de l’autre, hélas.

— L’absence… ah ! je vois.

Souriant toujours, Balfour invita d’un geste Moody à continuer. L’autre obtempéra :

— Je dois d’abord remonter un peu dans mon passé.
Mais, ces mots prononcés, il retomba dans le silence, les yeux plissés, les lèvres pincées.

Le fauteuil qu’il occupait faisait face à l’âtre, si bien que près de la moitié des hôtes de la salle se trouvaient derrière lui, assis ou debout, requis par leurs divers simulacres d’occupations. Durant les quelques secondes de répit qu’il s’assura en affichant l’air de celui qui rassemble ses pensées, Moody laissa errer ses regards à droite et à gauche pour bien noter les témoins les plus proches, dans le cercle autour de la cheminée.

La place la plus près du feu était donc dévolue à l’homme obèse qui faisait semblant de dormir. Il avait de loin la mise la plus voyante de toutes les personnes présentes : la chaîne de montre qui lui barrait la poitrine, entre le gousset d’un gilet de velours et le plastron d’une chemise de batiste, était en or massif, épaisse comme son propre doigt boudiné et ornée, en guise de breloques, de pépites d’or grosses comme les os des jointures. L’homme assis à son côté, de l’autre côté de Balfour, était en partie caché par l’appuie-tête de son fauteuil, si bien que Moody ne voyait qu’un reflet de son front et le bout luisant de son nez. Son habit était taillé dans un tweed épais à chevrons, beaucoup trop chaud pour la proximité du feu, et sa transpiration démentait l’attitude de repos dans laquelle il paraissait se prélasser. Il n’avait pas de cigare, mais tournait et retournait entre ses mains un étui à cigarettes en argent. À la gauche de Moody se trouvait encore une bergère à oreilles, si près de son propre siège qu’il pouvait entendre le sifflement nasillard de la respiration de son voisin. L’homme était brun, d’une stature nerveuse et svelte, si grand, qu’il semblait plié en deux, assis là, les genoux joints, les semelles collées au sol. Il lisait un journal et, dans l’ensemble, présentait une façade d’indifférence bien plus convaincante que les autres, mais son regard était un peu vague, comme s’il ne déchiffrait pas les caractères imprimés, et il y avait un moment qu’il n’avait plus tourné la page.

Enfin, Moody se lança :

— Je suis le cadet de deux fils. Mon frère, Frederick, est de cinq ans mon aîné. Notre mère est morte alors que je touchais à la fin de mes années d’études… je suis retourné à la maison très brièvement, pour l’enterrer… et mon père s’est remarié peu après. Je ne connaissais pas alors sa seconde épouse. Elle était… ou plutôt elle est une femme douce et raffinée, facilement effrayée et souvent souffrante. Par sa délicatesse, elle est l’antipode de mon père, homme grossier et très porté sur la boisson.

« Le couple était mal assorti ; je crois bien que les deux parties regrettaient le mariage et y voyaient le fruit d’une erreur, et je suis désolé de dire que mon père traita très mal sa nouvelle épouse. Il y a trois ans, il disparut en l’abandonnant à Édimbourg sans aucun moyen de subsistance. Elle aurait pu finir à l’hospice, ou dans un lieu pire encore, si profond était le dénûment dans lequel elle se voyait plongée, du jour au lendemain. Elle fit appel à moi… par courrier ; j’étais alors à l’étranger… je rentrai aussitôt au pays. Je la pris sous mon aile, dans la mesure modeste de mes moyens. Je trouvai pour elle un arrangement qu’elle accepta, avec une certaine amertume, il est vrai ; sa fortune était bien changée…

Gêné, Moody ponctua son récit d’une toux sèche et reprit :

— Comprenez-moi. Je lui fis obtenir une place qui lui assurait de quoi vivre. Cela fait, je me rendis à Londres pour chercher mon père. J’essayai par tous les moyens de me procurer des renseignements, j’y dépensai des sommes considérables… En vain. Finalement, je pensai plutôt à mettre à profit le capital de mon instruction, car je savais ne plus pouvoir emprunter sur mes espérances, et mon crédit dans la Cité avait beaucoup souffert.

« Mon frère aîné ne savait rien de l’abandon de notre belle-mère : il était parti chercher fortune dans les mines d’or d’Otago quelques semaines avant la disparition de notre père. Son expatriation était un de ces coups de tête dont il avait l’habitude… c’était un esprit aventureux, si l’on veut, encore que j’avoue mal le connaître ; nous n’avions jamais été proches, une fois sortis de l’enfance. Les mois succédaient aux mois, les années aux années ; il ne revenait pas, et je n’en avais aucune nouvelle. Les lettres que je lui écrivais restaient sans réponse. À dire vrai, j’ignore à ce jour s’il les a même reçues. Enfin, je pris moi aussi mon passage pour la Nouvelle Zélande, dans l’idée d’informer mon frère de la situation changée de notre famille et… si je le trouvais encore en vie… de le rejoindre peut-être, pour un temps, dans les mines. Il ne me restait rien de ma propre fortune, j’avais mangé mon capital depuis belle lurette, et j’étais criblé de dettes. Durant mes années à Londres, j’avais étudié le droit au Temple intérieur. Sans doute, j’aurais pu y rester en attendant d’être appelé au barreau… mais je n’ai pas vraiment d’amour pour la profession d’avocat. La perspective m’était insupportable. Je préférai partir pour la Nouvelle Zélande.

« En débarquant à Dunedin, il n’y a même pas quinze jours, j’appris que l’or d’Otago avait été pour ainsi dire éclipsé par de nouveaux gisements ici, sur la côte. J’hésitais, ne sachant où tenter d’abord ma chance, lorsque je fus récompensé de ma procrastination de la manière la plus inattendue : je retrouvai mon père.

Balfour émit un murmure, mais n’interrompit pas le conteur. Le regard braqué sur le feu de la cheminée, les lèvres pincées d’un air sagace autour de son cigare, il caressait d’une main molle le pied de son verre. Les onze autres aussi se tenaient cois. La partie de billard semblait avoir été abandonnée, car Moody n’entendait plus derrière lui le cliquetis des billes. Il sentait pourtant le silence tendu comme un ressort, comme si ses auditeurs guettaient… ou redoutaient… une révélation très particulière.

— Nos retrouvailles ne furent pas heureuses, reprit-il d’une voix assez forte pour dominer le tambourinement de la pluie (assez pour être entendu de chacun dans la salle, mais sans donner à croire qu’il se savait écouté). Il était ivre, et très fâché d’avoir été dépisté. Devenu extraordinairement riche, à ce qu’il m’a dit, et de nouveau marié, à une femme qui ignorait vraisemblablement tout de sa vie passée et du fait qu’il était déjà uni par le sacrement à une autre épouse. J’avoue à regret que je n’étais pas étonné. Je n’ai jamais eu beaucoup d’affection pour mon père, et ce n’était pas la première fois que je le surprenais dans une situation compromettante… encore que, je m’empresse de le reconnaître, jamais aussi ouvertement criminelle que celle-là.

« L’étonnement me saisit ensuite, lorsque, m’enquérant de mon frère, j’appris qu’il avait été dès le départ l’agent et le complice de mon père : ils avaient tramé ensemble l’abandon de ma belle-mère et pris de concert la route de l’hémisphère Sud. Sans attendre d’avoir parlé aussi à Frederick… je n’aurais pas supporté de les voir tous deux ensemble… je fis mine de quitter mon père. Lui, se montrant agressif, tenta de me retenir de force. Je m’échappai et résolus de gagner sur-le-champ les gisements de la côte Ouest. J’avais de quoi payer directement mon retour à Londres, si je l’avais voulu, mais mon chagrin était tel, que…

Moody marqua une pause et esquissa de la main un geste d’impuissance avant de conclure :

— Je ne sais pas. J’ai pensé que le dur travail des placers me ferait peut-être du bien, pour un temps. Et je ne veux pas finir avocat.

Suivit encore un silence général. Moody secoua la tête, s’avança jusqu’au bord de son siège et parla d’un ton plus énergique :

— C’est une triste histoire. J’ai honte de mon sang, monsieur Balfour, mais je ne veux pas remâcher le passé. Je compte refaire ma vie.

— Bien triste, en effet ! s’exclama Balfour, ôtant enfin le cigare de sa bouche pour de nouveau ferrailler dans le vide. Je suis navré pour vous, monsieur Moody, mais en même temps j’applaudis à votre choix. Qu’est-ce après tout que la vie du mineur sur les gisements d’or ? Une réinvention ! Je dirais même une révolution ! Pour celui qui veut refaire sa vie… se refaire de fond en comble… pour de vrai… c’est ici ou jamais !

— Voilà qui est encourageant, dit Moody.

— Votre père… s’appelle lui aussi Moody, je présume.

— En effet. Adrian, de son nom de baptême. Auriez-vous entendu parler de lui ?

— Non, se récusa Balfour, ajoutant aussitôt, en réponse à la déception qu’il devinait chez son interlocuteur : Ce qui, bien sûr, n’a rien de concluant. Je suis agent maritime, comme j’ai eu l’honneur de vous en informer ; ces derniers temps, je ne côtoie plus guère les gars sur le terrain. J’ai vécu à Dunedin. J’y suis resté dans les trois ans. Mais si votre paternel a fait fortune sur les diggings, il se trouvait sûrement à l’intérieur. Dans le haut pays. Il a pu être n’importe où… du côté de Tuapeka, de Clyde… vraiment, n’importe où. Mais, dites-moi… pour ce qui est de l’ici et maintenant… vous ne craignez pas qu’il vous suive ?

— Non, dit à son tour Moody. J’ai pris mes mesures pour faire croire que j’étais reparti sur-le-champ en Angleterre, le jour même où je l’ai quitté. J’ai trouvé sur le port un homme qui cherchait passage pour Liverpool. Je lui ai exposé ma situation, et après un marchandage expéditif, nous avons échangé nos papiers. Il a donné mon nom en embarquant, et moi le sien. Si mon père se renseigne à la douane, les préposés pourront lui fournir la preuve que j’ai déjà quitté ces îles pour rentrer au pays.

— Il se pourrait cependant que votre père… et votre frère… se laissent attirer sur la côte par les derniers gîtes signalés.

— Je ne saurais prédire l’avenir, reconnut Moody. Mais, d’après ce que j’ai cru comprendre de leur situation actuelle, ils ont trouvé tout l’or qu’ils voulaient à Otago.

— Tout l’or qu’ils voulaient !

Balfour semblait sur le point de se mettre à rire de nouveau. Moody haussa les épaules et reprit d’un ton froid :

— Eh bien, je me préparerai évidemment à l’éventualité de leur venue. Mais je l’estime peu probable.

— Eh !… oui, bien sûr. Bien sûr. Mais passons à des sujets plus riants, proposa Balfour en lui tapotant la manche de sa grosse patte. Dites-moi, que comptez-vous faire de votre magot, une fois que vous aurez ramassé une jolie somme ? Retournerez-vous en Écosse pour dépenser votre fortune là-bas ?

— Je l’espère. À ce que j’ai entendu dire, on peut amasser de quoi, et de quoi vivre à l’aise jusqu’à la fin de ses jours, en quatre mois ou moins. Je pourrais donc quitter ces contrées avant les pires mois d’hiver. Serait-ce là une perspective vraisemblable, à votre avis ?

— Tout à fait, répondit Balfour, le sourire aux lèvres, le regard de nouveau plongé dans les braises. Des plus vraisemblables, en effet… oui, vous pouvez avoir bon espoir. Vous n’avez donc pas d’amis en ville ? Personne pour venir vous accueillir au débarcadère, tenter sa chance avec vous ? Pas de vieilles connaissances ? Des gars du pays ?

— Personne, répéta Moody pour la troisième fois déjà. C’est seul que j’ai fait le voyage jusqu’ici et, comme je vous l’ai dit, je compte être moi-même le seul auteur de ma fortune, sans l’aide de quiconque.

— Eh oui ! Enfin, auteur ou chercheur… de nos jours, c’est chacun comme il l’entend. Mais l’associé du chercheur d’or est comme son ombre… ça aussi, c’est une chose à savoir… son ombre, ou sa femme…

La boutade fit courir un murmure amusé dans la salle ; non un rire franc, mais un simple souffle discret, émanant de plusieurs côtés à la fois. Moody regarda autour de lui. Il avait perçu un relâchement de l’atmosphère, comme un soulagement collectif à la conclusion de son récit. Ces hommes craignaient quelque chose, pensa–t‑il, et son discours leur avait donné lieu d’ajourner leurs craintes. Pour la première fois, il se demanda si leurs appréhensions pouvaient avoir un rapport avec l’horreur dont il avait été témoin à bord de l’Adieu-vat. L’idée était étrangement déplaisante. Il ne voulait pas croire que son souvenir privé pût avoir un sens pour d’autres, moins encore qu’un autre pût le partager. (La souffrance, se dirait–il plus tard, a le pouvoir de nous dépouiller de notre faculté d’empathie, de faire de nous des égoïstes en nous dressant contre tous les autres souffrants. Le fait, une fois compris, fut pour lui une surprise.)

Balfour souriait de toutes ses dents. Regardant Moody avec un hochement de tête approbateur, comme pour lui prêter le mot, il répéta :

— Oui-da… son ombre ou sa femme.

Il se caressa plusieurs fois la barbe, du creux de la main, en riant tout bas. Il était réellement soulagé. Un héritage perdu, une infidélité conjugale, une femme bien née contrainte de se placer chez des étrangers… c’étaient là les méfaits d’un tout autre monde : monde de salons et de cartes de visite et de toilettes à la mode. Balfour trouvait charmant que de tels revers de fortune pussent passer pour des tragédies… que ce jeune homme pût s’en confesser avec le quant-à-soi et l’embarras farouche de quelqu’un qui, dès le berceau, avait appris à regarder son rang comme inviolable. Parler de ces choses-là, ici… dans ce poste avancé de la civilisation ! Hokitika poussait comme un champignon, plus vite encore que San Francisco, à en croire les journaux, et littéralement à partir de rien… à partir de la vie ancestrale de la jungle en décomposition… à partir des vasières et des ravins mouvants et des brumes… à partir des eaux sournoises, chargées de minerai. Ici, les hommes n’étaient pas les fils de leurs œuvres ; cela viendrait, mais pour l’instant, accroupis afin de laver la terre sous leurs pieds, ils en étaient encore à accoucher d’eux-mêmes. Balfour leva de nouveau les doigts au revers de son gilet. Pathétique, l’histoire de Moody lui inspirait une indulgence quasi paternelle… en effet, Balfour prenait plaisir à tout ce qui lui rappelait ses propres qualités d’homme moderne (entreprenant, libre de toute attache), à l’opposé de ceux qui restaient empêtrés dans l’apparat d’une époque révolue.

Un tel jugement était, bien sûr, plus révélateur de celui qui le portait que de celui qui en faisait l’objet. Balfour avait trop de volonté pour admettre une autre philosophie que l’empirisme le plus terre à terre, et trop de largeur de vues pour comprendre un désespoir qu’il voyait sous les espèces d’un puits sans fond : profondeur sans ampleur, confinement étouffant, un espace dans lequel on ne pouvait s’orienter qu’au toucher, dans une totale incuriosité. Il ignorait la fascination qu’exercent les choses spirituelles, y trouvait, au mieux, matière aux mystères… autrement grands, autrement entraînants… de l’humour et de l’aventure ; sur les nuits et les ténèbres de l’âme, il était sans opinion. Il disait souvent que le seul abîme intérieur à mériter peu ou prou son attention était celui que creusait l’appétit ; il en riait lui-même, comme d’une bonne blague, mais il était de fait qu’il témoignait rarement de la sympathie dans les situations où l’on s’y serait attendu. Il voyait d’un bon œil les espaces ouverts de l’avenir de ses semblables, mais ne supportait pas les huis-clos de leur passé.

— En tout cas, poursuivit-il, écoutez bien ce que je m’en vais vous dire, monsieur Moody, c’est le second conseil que je vous donne : trouvez-vous un associé. Il y a pas mal de partis dans le coin qui ne demanderaient pas mieux que d’avoir une paire de bras de plus. C’est comme ça que ça marche, voyez-vous… on se trouve un ami et on s’associe. Je n’ai jamais vu personne réussir seul. Vous êtes déjà équipé ? Vous avez votre tenue de digger ? Votre paquetage ?

— Sous ce rapport, je dépends malheureusement des caprices de votre climat, répondit Moody. Ma malle est restée à bord du navire ; il faisait trop mauvais pour hasarder ce soir le passage de la barre, mais on m’a dit que je pourrais récupérer mes bagages à la douane demain après-midi. Moi, c’est une allége qui m’a mené à terre… un petit équipage a eu le courage de sortir à la rame pour débarquer les passagers.

— Eh oui, fit Balfour d’un ton plus grave. Rien que le mois dernier, nous avons eu trois bâtiments de perdus au passage de la barre. C’est horrible ! Bien sûr, cela peut rapporter gros. On ne se soucie guère des arrivants, mais les partants sont une autre histoire… les navires qui repartent d’ici sont lestés d’or.

— Je me suis laissé dire que les approches du port de Hokitika sont connues pour être particulièrement périlleuses.

— Tristement connues, oui. Et il n’y a rien à faire, si le bateau mesure plus de cent pieds. Il aura beau pousser les feux, mettre la vapeur, il ne forcera pas le passage. Ça jette feu et flammes… un beau spectacle, ma foi ! Mais, enfin, il ne s’agit pas que des vapeurs. Et pas que des gros. C’est une vraie loterie, Walter, que la barre de Hokitika. Ce sable-là peut être fatal à une goélette, si la marée s’y met.

— Je vous crois, dit Moody. Notre navire était un trois-mâts barque… un fin voilier, pas trop grand, assez robuste pour résister à la pire tempête… et pourtant, le capitaine n’a pas voulu tenter le passage. Il a préféré jeter l’ancre dans la rade et attendre le matin.

— Le Waterloo, c’est ça ? On le voit régulièrement sur la ligne entre Chalmers et ici.

— Celui-ci n’est pas un bateau de ligne. Il s’appelle l’Adieu-vat.

Comme s’il avait brandi un pistolet, telle fut la stupéfaction occasionnée par l’énoncé de ce nom. Moody (la physionomie toujours bénigne) promena son regard alentour et constata que l’attention de la salle était désormais fixée sur lui sans feinte. Plus d’un lecteur avait posé son journal ; les dormeurs ouvraient les yeux ; l’un des joueurs de billard fit même un pas pour se rapprocher, entrant en plein dans le cercle de la lampe.

Balfour avait lui aussi tressailli au nom du trois-mâts, mais ses yeux gris rencontrèrent ceux de Moody sans émotion.

— Je vous avouerai, monsieur Moody, dit-il d’un ton très loin de la faconde suffisante qu’il avait déployée jusque-là, que le nom de ce vaisseau ne m’est pas inconnu… en effet, il ne m’est pas inconnu… mais j’aimerais m’assurer aussi du nom du capitaine, si vous le voulez bien.

Pendant qu’il parlait, Moody scruta ses traits, cherchant à y démêler une certaine nuance d’expression… une qualité que, mis en demeure, il eût pourtant été en peine de nommer tout haut. Balfour n’avait-il pas l’air d’un homme hanté ? Si quelque chose lui avait remis en esprit la sorte d’horreur surnaturelle à laquelle il s’était pour sa part heurté à bord de l’Adieu-vat, l’effet ne serait que trop visible, il en était certain. Balfour cependant paraissait simplement sur ses gardes, tel l’homme qui apprend le retour d’un créancier et s’applique à rassembler des excuses et à chercher des échappatoires… son aspect n’était ni tourmenté ni effrayé. Et pourtant, il n’était plus le même… il y avait dans son regard une rouerie, une acuité jusque-là absente. Moody se sentit enhardi par ce changement. Son cœur se mit soudain à battre plus fort. Il comprenait qu’il avait sous-estimé cet homme.

*Les mots et phrases en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. (N.d.T.)