Au péril de la mer

Extrait | Par Dominique Fortier

Antonio del Pollaiuolo

La première fois que je l’ai vu, j’avais treize ans, un âge dans les limbes entre l’enfance et l’adolescence, alors qu’on sait déjà qui l’on est mais qu’on ignore si on le deviendra jamais. Ce fut une sorte de coup de foudre. Je ne m’en rappelle pas grand-chose de précis hormis une certitude, signe d’un émerveillement si profond qu’il en ressemblait à de la stupeur : j’étais arrivée à un endroit que j’avais cherché sans le connaître, sans même savoir qu’il existait.

J’ai passé vingt-cinq ans sans le revoir. Quand le temps est venu d’y retourner, j’ai commencé par suggérer que nous n’y allions pas : nous avions peu de temps avant de rentrer à Paris ; on annonçait de la pluie ; il y aurait sans doute des hordes de touristes. En vérité, j’avais peur, comme chaque fois qu’on revient sur les lieux de son enfance, de les trouver diminués, ce qui signifie de deux choses l’une : ou bien ils ne nous étaient apparus grands que parce que nos yeux étaient petits, ou bien nous avions perdu en route la faculté d’être ébloui, deux constatations également accablantes. Mais il n’avait pas changé, et moi non plus.

***

Quel que soit l’angle sous lequel on le regarde, il est impossible de voir précisément où s’arrête le roc et où commence l’église. On dirait que c’est la montagne elle-même qui se resserre, se redresse et s’affine, sans intervention humaine, pour donner forme à l’abbaye. La pierre qui décide un matin de grimper vers le ciel et s’arrête mille ans plus tard. Mais il n’a pas toujours eu l’allure qu’on lui connaît aujourd’hui ; la silhouette familière qui fait l’objet d’innombrables « photographies, coiffée de la flèche où danse l’archange, date du XIXe siècle seulement.

Avant le VIIe siècle, il n’y avait pas même de Mont-Saint-Michel ; l’îlot rocheux où se dresse aujourd’hui l’abbaye était connu sous le nom de « Mont-Tombe » – deux fois mont, donc, puisqu’il semblerait que ce tombe ne désigne pas une sépulture, mais une simple éminence.

Vers le VIe siècle, deux ermites vivaient sur ce Mont-Tombe, où ils avaient érigé deux petites chapelles, l’une dédiée à saint Étienne (le premier martyr chrétien), l’autre à saint Symphorien (à qui l’on doit cette phrase à la fois étrange et lumineuse, prononcée lors de son supplice : le monde passe comme une ombre). Leur existence se déroulait dans un isolement parfait, ils consacraient leurs jours à la prière et leurs nuits à de saintes visions. Ils vivaient avec rien : possédaient chacun une coule, un manteau et une couverture, un couteau pour deux. Quand ils étaient à court de nourriture, ils allumaient un feu de mousses et d’herbes humides. Depuis la berge, les habitants apercevaient la fumée et chargeaient un âne de victuailles. La bête prenait seule le chemin de l’îlot pour ravitailler les saints hommes, qui ne désiraient pas se souiller au contact de leurs semblables. Ils déchargeaient les provisions un peu à contrecœur, ils auraient bien voulu n’avoir besoin d’autre nourriture que leur foi. L’âne revenait par le même chemin, ses paniers vides claquant sur ses flancs, le pas léger dans le sable de la baie.

Une légende, ou une certaine variation de la légende, veut que l’âne ait un jour croisé le chemin d’un loup, qui l’a dévoré. À partir de ce jour-là, c’est le loup qui a porté à manger aux ermites.

***

Pendant le premier été de ma fille, tous les matins nous partions en promenade. Après quelques minutes, elle s’endormait dans sa poussette, je m’arrêtais au parc Joyce ou au parc Pratt pour regarder les canards. C’était un moment de grand calme, souvent le seul de la journée. Je m’asseyais sur un banc à l’ombre d’un arbre, je sortais du sac de la poussette un petit Moleskine et un stylo-feutre, et je poursuivais comme en rêve cet homme vieux de plus de cinq siècles, qui vivait entre les pierres du Mont-Saint-Michel. À son histoire venaient se mêler les cris des canetons, le souffle du vent dans les deux ginkgos, mâle et femelle, la course des écureuils dans le grand catalpa aux feuilles larges comme des visages, les papillotements de paupières de ma fille livrée au sommeil. Je les jetais aussi pêle-mêle sur le papier parce qu’il me semblait que ces moments étaient d’une importance cruciale et qu’à moins de les consigner, ils m’échapperaient à tout jamais. Ce calepin était moitié roman et moitié carnet d’observations, aide-mémoire.

Souvent, le soir, je n’avais pas l’énergie de rentrer la poussette avant de me coucher. Une nuit, il y a eu un fort orage qui a tout détrempé. Au matin, le carnet avait doublé de volume et ressemblait à une éponge gorgée d’eau. Ses pages se gondolaient, la moitié des mots avaient disparu – pour être précise : le milieu, soit la moitié de droite des pages de gauche et la moitié de gauche des pages de droite. Le reste se lisait encore clairement, mais à mi-chemin les mots se brouillaient, pâlissaient, se délavaient, finissaient par disparaître. C’est peut-être comme cela, en mêlant leur encre, que mon histoire en est venue à se fondre dans celle du Mont. Maintenant, je ne saurais plus les dénouer.

Cette anecdote ressemble beaucoup à la scène finale du Bon usage des étoiles, où lady Jane renverse une tasse de thé sur les cartes géographiques qu’elle a mis des heures à dessiner et dont les couleurs se diluent sous ses yeux. Je n’y peux rien. Si je l’avais inventée, je l’aurais écrite autrement. Mais voilà, tous les jours les mots se noient dans la pluie, les larmes, le thé, les histoires se confondent, le passé et le présent s’emmêlent, les pierres et les arbres se parlent au-dessus de nos têtes.

Comment ces 2 hommes qui n’ont
jamais existé mais que j’essaie
d’inventer en mê temps
mt qu’ils habitent
feront-ils pour
rejoindre au bord
parc Pratt
je sais qu’ils
à écrire
J’ai rêvé cette nuit que l’abbaye
partait à la dérive sur une mer
de tempête, frôlant les
essuyant des vagues hautes comme

***

En cet an de grâce 14**, le Mont se dressait au milieu de la baie ; en son centre s’élevait l’abbaye. Au milieu de celle-ci était nichée l’église abbatiale autour de son chœur. Au milieu du transept un homme était couché. Il y avait dans le cœur de cet homme un chagrin si profond que la baie ne suffisait pas à le contenir.

Il n’avait pas la foi, mais l’église ne lui en tenait pas rigueur. Il est des peines tellement grandes qu’elles vous dispensent de croire. Étendu sur les dalles, bras écartés, Éloi était lui-même une croix.

À certaines heures l’abbaye est silencieuse et les salles désertes. Entre matines et laudes, il descend une lumière bleue, le temps s’arrête pour reprendre son souffle. Cette heure n’est pas pour le commun des hommes, qui ronflent tranquillement : elle appartient aux malades, aux fous et aux amoureux. C’est l’heure où je me réveillais aux côtés d’Anna assoupie pour écouter sa respiration légère. Elle avait pour dormir les postures les plus improbables : bras repliés, jambes en croix, comme si le sommeil s’était amusé à la faire aussi poser pour moi en rêve. Par la croisée, je voyais le ciel bleu océan foncer encore. Quelques minutes plus tard il s’éclaircirait et la journée commencerait pour tout le monde, mais ce moment n’appartenait qu’à moi.

Je me réveille encore à cette heure indistincte entre nuit et jour, et plus d’un an après, je cherche toujours près de moi son corps endormi. Chaque fois il me faut quelques secondes avant que me rattrape ce simple fait : elle n’est plus. Je la perds à nouveau chaque matin, avant le lever du Soleil. On pourrait croire qu’une même douleur éprouvée chaque jour va en s’atténuant, comme la lame d’un couteau finit par s’émousser à force de trancher dans les chairs, mais ce n’est pas vrai. Chaque jour, je la perds pour la première fois. Elle n’en finit pas de mourir.

Je ne suis pas un homme de Dieu, je ne suis pas un homme de sciences. J’étais peintre et ne le suis plus. Le peu que je connais du monde, je le dois aux récits de plus savants que moi. Voici ce que je sais : j’aimais une femme et elle est morte.

Cette femme n’était pas la mienne. Elle était mariée à un autre, mais elle n’appartenait à personne. Elle avait des cheveux de jais et des yeux d’une couleur que je n’ai jamais vue ailleurs, ni avant ni depuis. Elle est aujourd’hui sous terre, rongée par les vers. Robert répond de mauvaise grâce aux interrogations que je lui fais sur le séjour des morts. Je voudrais croire comme lui qu’elle se trouve aux côtés de Dieu le Père en son royaume en compagnie des justes. J’ignore comment concilier ces deux idées. Se peut-il que le royaume de Dieu soit envahi par les vers et que chacun s’y promène à tâtons, défiguré, les orbites vides? Ces questions me dépassent et j’essaie de ne point y penser, mais elles viennent me hanter en songe. Et puis on sonne laudes, les moines se lèvent et se rendent en une longue file à la chapelle où ils chantent l’arrivée du jour nouveau.