De synthèse

Extrait | Par Karoline Georges

Karoline Georges

Chaque semaine, je montais l’escalier qui menait à l’appartement de mes grands-parents avec la vélocité d’un guépard pour aller découvrir les nouveaux numéros du Magazine illustré et du Lundi que ma grand-mère déposait au centre de sa cuisine, sous son lustre de cristal, sur sa table antique recouverte d’une nappe de dentelle italienne. Il n’y avait aucun livre chez mes aïeux. Que les magazines de fesses de mon grand-père. Qui affichait son amour pour les pin-up avec un mélange de fierté et d’espièglerie et qui prenait plaisir à me faire découvrir sa flamme du moment, bien en vue dans son calendrier Snap-on accroché au mur de la cuisine, à côté du buffet, telle une oeuvre d’art en renouvellement constant. Les ingénues blondes semblaient se transformer en brunes pulpeuses qui s’illuminaient le mois suivant en rouquines coquines pour retrouver ensuite leur blondeur souvent platine. Chaque mois, mon grand-père commentait la nouvelle recrue : regarde cette courbe-là, c’est de la vraie poésie, tu ne verras jamais dans la rue une chute de reins aussi précise, déjà les lèvres de cette belle poupée pourraient suffire en gros plan, mais avec la délicatesse de ses aréoles pour compléter son portrait, on atteint le sommet de l’art. Et ma grand-mère éclatait d’un grand rire amusé alors que ma mère semblait chaque fois résignée et peut-être même un peu honteuse.

Ma grand-mère raffolait des potins de stars, dont elle ne connaissait rien, ni l’oeuvre ni le talent, que leur présence dans les magazines. Elle n’écoutait ni la télévision ni la radio, elle ne savait rien du cinéma, mais elle découvrait les vedettes en lisant des entrevues éclair. Elle était aussi abonnée à Nous deux, un étrange magazine avec des romans-photos qui racontaient de très courtes histoires sentimentales soporifiques incarnées par des actrices italiennes qui auraient pu se retrouver dans les calendriers de mon grand-père tellement elles se ressemblaient toutes. La fascination de mon grand-père pour ses pin-up et celle de ma grand-mère pour les stars de Hollywood forment la base du legs de ma culture familiale. J’ai appris très tôt la valeur sacrée des images de la féminité.

Les femmes les plus célèbres du monde étaient toutes immobiles entre les pages des magazines. Ou divines à l’écran. Ou encadrées pour l’éternité dans les musées, j’allais le découvrir un peu plus tard.

Moi, je suis devenue une image sans m’en rendre compte.

Nous étions au milieu des années quatre-vingt, en pleine ère du spectaculaire, de la material girl, de la mode pour absolu. Il y a eu ce concours de mannequins, à l’école secondaire. Le grand prix consistait à se retrouver sur une affiche de Vrai Coton, une chaîne de boutiques dont tout le monde parlait au pays, une multinationale qui ne vendait que des t-shirts, des camisoles et des leggings, aux couleurs fluo du jour.

Je n’aurais jamais participé à ce genre de concours. J’étais timide, presque muette, et je passais mes journées à trouver des stratégies pour ne susciter ni moqueries ni jalousie, ni rien. J’avais deux amies, tout aussi silencieuses, avec qui j’observais ceux et celles qui savaient se faire remarquer. Nous nous tenions à distance des attroupements nerveux, où filles et garçons se défiaient dans une suite d’échanges narquois, arrogants, ponctués de cascades de fous rires bruyants et de provocations humoristiques qui frôlaient l’intimidation.

J’étais invisible. La proximité des autres m’indisposait ; je ne savais pas interagir, je n’avais pas de répartie. Je ne savais qu’observer. Entendre sans bouger. Idéalement installée devant un écran de télévision. Mais je savais me fondre dans la masse pour y disparaître. Et comme je me repliais un peu sur moi-même pour éviter d’être vue, on pouvait difficilement remarquer que j’étais plus grande que la moyenne, et plus mince, aussi.

C’est pour me fondre dans la masse que je me suis inscrite au concours, pour faire exactement comme toutes les autres filles. De la même manière que je m’acharnais chaque matin à faire monter ma tignasse crêpée sous un nuage de fixatif, puis à m’asperger le corps entier de similiparfum Impulse. Alors j’ai suivi la vague et je me suis retrouvée sans enthousiasme sous les projecteurs de la salle de spectacle de l’école secondaire.

Plus tard, j’ai su que mon expression faciale d’une neutralité absolue avait charmé le jury. Comme j’évitais tous les regards, je semblais ailleurs, sans véritable personnalité. J’avais un visage qui pouvait prendre toutes les couleurs sans imposer les siennes. Et, à force de fixer l’écran de la télévision sans bouger, la mâchoire détendue et le regard grand ouvert en mode hypnotique, j’avais atteint une qualité de présence quasi minérale.

Je n’étais déjà plus tout à fait vivante ; je ressemblais à une image statique qui glissait sans bruit sur la passerelle.

***

Je voulais être une image bien avant de comprendre que j’allais devoir choisir un métier et peut-être même étudier pour l’apprendre.

Être née deux cents ans plus tôt, j’aurais su dès l’enfance ce que je devais devenir, ma grand-mère me le répétait souvent. J’aurais appris à cultiver la terre de mes ancêtres, à entretenir une maison, à jouer à la poupée pour déjà tenir entre mes mains plus petit que moi. Être née princesse, j’aurais certainement imité la reine, à tourner en rond jusqu’à l’épuisement avec une couronne sur la tête, isolée dans la forteresse imprenable de mon futur royaume.

Mais je suis née en banlieue, dans une ville-dortoir. J’ai grandi dans un bungalow avec une gamme complète d’électroménagers. Et ma mère restait là, assise à la fenêtre sous le vacarme du lave-vaisselle, à observer l’horizon de bungalows identiques, en fumant une cigarette. Elle était presque aussi statique que les images de femmes dans les magazines de ma grand-mère, mais sans maquillage ni coiffure, et sans vêtements griffés. Elle s’activait forcément à un moment de la journée, pendant mes heures de classe, ou peut-être la nuit ; je n’ai jamais su. Or, en fin d’après-midi, à mon retour de l’école, elle était déjà à la fenêtre, à fumer, en silence. Et, plus tard en soirée, elle descendait au salon dans le sous-sol, s’installait sur le canapé devant la télévision, avec un verre de vin, et parfois un livre, sans plus bouger. L’été, quand elle était enceinte, elle sortait sur le perron pour prendre l’air ; nous allions faire le tour du bloc, elle en fumant une cigarette et moi en mangeant un Mr. Freeze. Puis elle faisait une fausse couche et elle retournait au salon, avec son verre de vin.

Ma mère a été enceinte toute ma jeunesse.

Son ventre gonflait pendant trois ou quatre mois, puis elle pleurait toute une semaine. Je l’entendais murmurer à mon père qu’elle ne comprenait pas pourquoi. Et mon père avalait un grand verre de gin.

J’aurais pu avoir neuf frères et soeurs. Peut-être plus.

J’ai plutôt eu des poupées de la même grandeur que moi, que j’installais au salon, face à l’écran. Je pensais que ça consolait ma mère. Qu’au milieu de notre assemblée elle allait se sentir comblée. Mais rien ne pouvait venir à bout de sa tristesse, qui la rendait léthargique, avec un regard presque aussi fixe que celui de mes poupées.

S’il n’y avait pas eu la télévision trônant dans le salon avec sa suite ininterrompue d’émissions et de films qui créait l’impression d’une activité permanente dans le bungalow et devant laquelle je m’immobilisais le plus souvent possible, j’aurais pu croire que j’avais déjà rejoint la sphère de l’image.