La servante aux corneilles

Extrait | Par Dan Vyleta

Reflektorium

Vienne, 1948. Le jeune Robert Seidel rentre du collège pour découvrir une maisonnée transformée : son beau-père a été victime d’un mystérieux accident, sa mère endort son mal à coups d’opiacés, une servante bossue amie des corneilles hante les couloirs de la grande demeure. À son retour de Paris, Anna Beer, quant à elle, retrouve un appartement vide et part à la recherche de son mari, fait prisonnier pendant la guerre. Tous deux nous entraînent à leur suite dans une ville marquée par les cicatrices de son passé.

Le train était en retard.

Il avait commencé à prendre du retard avant Nancy et avait fait plusieurs arrêts non prévus entre Bâle et Zurich. Près d’Innsbruck, il était carrément tombé en panne, ou plutôt il s’était immobilisé, et l’on avait pu voir des hommes courir tout au long, dehors, pour inspecter les rails et les roues, en se lançant des cris. Après quoi il avait repris de la vitesse et traversé une vallée longue et étroite avant de s’arrêter à nouveau dans un crissement métallique. Le soleil se couchait, un morne crachin glissait le long de la vitre. Malgré la saison – on était déjà en juillet –, le compartiment se refroidissait et était traversé de courants d’air dès que le train se mettait en mouvement, pour devenir étouffant quand il s’arrêtait en tremblant.

Il y avait maintenant près de quatorze heures qu’elle était à bord.

Pendant les premières heures de leur voyage, le chef de train avait pris soin de s’arrêter à son compartiment avec une grande régularité pour offrir ses services, l’abreuver d’un thé à la fois sucré et amer qu’il versait d’une théière en émail bleue et pour l’informer des raisons du retard. C’était un homme empâté, qu’on aurait dit maintenu en place par son uniforme mal ajusté. Chaque fois qu’il se penchait pour arranger le coussin sous sa tête ou pour triturer la valise suspendue dans un filet au-dessus de son siège, ses petites mains potelées laissaient des traces de sueur. Par-dessus tout, il aimait jacasser. Ses explications étaient aussi inconsistantes que sa démarche de crabe. Il avait tout d’abord dit à « mademoiselle*1 » (ainsi qu’il insistait pour l’appeler, même si elle n’était plus toute jeune, et même s’ils parlaient en allemand, lui avec un fort accent viennois, elle avec la roide formalité d’une personne qui n’utilisait plus couramment cette langue) que le retard du train était dû à un concours de circonstances, « plutôt étrange, par-dessus le marché », suite auquel l’entreprise avait été incapable de retrouver le conducteur du train à Paris, d’où partait le convoi. On avait fini par le découvrir, ivre mort, dans une pissotière non loin de la gare, assis par terre, serrant dans ses bras une oie plumée au cou cassé. Toutes les tentatives pour le ranimer étant restées vaines, on avait finalement conclu qu’il fallait lui trouver un remplaçant.

Une heure plus tard, le chef de train semblait avoir oublié le conducteur dont il s’était donné tant de mal pour décrire l’oie. Il soutenait désormais qu’on avait trouvé un arbre couché en travers des rails dans des circonstances rien de moins que suspectes, puisque les arbres se trouvaient trop loin de la voie ferrée pour que cela ait pu être le fruit du hasard et que, par ailleurs, le tronc en avait été scié plutôt que brisé, « et avec une vraie scie, par-dessus le marché ». Trente kilomètres plus loin, c’étaient les activités des fonctionnaires suisses qui retenaient le train. Des documents avaient été mal remplis et ils – « c’est-à-dire les Suisses » – avaient appelé à la gare suivante en donnant l’ordre d’arrêter le train « quel qu’en soit le coût ».

Pendant chacune des longues explications du chef de train, la femme écoutait avec un air d’ennui manifeste tout en lui souriant néanmoins et en acceptant ses tasses de thé sucré-amer. Dès que le chef de train sortait du compartiment, la femme abandonnait ce sourire mielleux et reportait son attention sur le pensionnaire assis devant elle. Lui, de son côté, ne cessait jamais de la dévisager avec une curiosité non déguisée. Il y avait maintenant six heures qu’ils étaient seuls dans le compartiment et ils n’avaient pas encore échangé une parole.

Il n’avait pas grand‐chose de remarquable : c’était un jeune homme vêtu de noir, avec une chemise blanche amidonnée et une cravate sombre à motifs, qui tenait un livre fermé sur ses genoux. Il pouvait avoir dix‐huit ans; trop délicat encore pour être considéré comme un homme; riche (comment aurait-il pu se permettre le billet de première classe autrement?) ; un garçon très pâle, avec un masque de taches de son posé légèrement sur son visage; les cheveux presque noirs, épais, et tombant bas sur son front; les sourcils longs et droits, s’incurvant doucement aux tempes. Son œil avait quelque chose qui clochait – celui qui faisait face à la fenêtre et trouvait son propre reflet dans l’obscurité de la vitre. On aurait dit qu’il avait été battu, brisé, reconstitué. Le blanc était décoloré et s’affaissait à l’intérieur de l’orbite, donnant au visage du garçon une nouvelle expression, un air de reproche belliqueux. Ses chaussures faites de cuir noir et brillant semblaient n’avoir jamais été portées.

En fait, rien dans sa personne ou ses vêtements n’aurait laissé deviner qu’il était élève d’un pensionnat – il aurait pu être clerc, ou apprenti embaumeur – si le cartable et la casquette rangés dans le filet au-dessus de sa tête n’avaient proclamé que c’était précisément là ce qu’il était : un étudiant ou un jeune diplômé d’une institution qui avait une assez haute opinion d’elle-même pour se doter d’un blason orné de lions et d’une devise en latin cicéronien. Il possédait aussi un sac à dos et ce qui semblait être une boîte à chapeau pour dames. Périodiquement, il se levait sur son siège et sortait un sandwich de cette dernière, puis se rasseyait pour le manger avec un délice évident. Il était soigné, beau et vraiment très petit.

La nuit tomba et le train continuait d’avancer dans un bruit de ferraille. Le garçon semblait désireux d’entamer une conversation mais ne pas savoir par où commencer. De temps en temps ses lèvres rouges se fendaient pour adresser à la femme un sourire innocent, et il la regardait esquisser à son tour un sourire, adulte, prudent, gracieux et rapide. Une fois, il sortit un calepin et un crayon de son sac à dos et s’assit comme s’il avait l’intention de la dessiner, puis il rougit et arracha la page. Il glissa le crayon derrière son oreille, où il resta quelques minutes avant de se libérer et de tomber sur le siège près de lui. Il l’attrapa, sourit, le mit dans sa poche, puis découvrit qu’il faisait une bosse dans son pantalon bien repassé, le sortit à nouveau pour le poser en équilibre sur le rebord de deux centimètres sous la fenêtre, d’où il était assuré de tomber quand ils atteindraient la prochaine courbe. Ses ongles, remarqua-t-elle, étaient fraîchement taillés, et il n’avait pas défait un seul bouton de sa chemise. Il y avait sur son majeur un cal tel qu’il s’en forme à l’usage régulier d’une plume; et un petit bouton rouge où le nez se plantait dans la joue. Cela, et son œil était brisé à l’orbite; son iris coulait dans le blanc.

La femme avait du mal à détourner le regard de son oeil. Celui-ci était beaucoup plus vieux que le reste de sa personne, une trace de violence sur son joli visage animé qui ne le gâchait pas, et n’altérait pas sa beauté, mais était posée là tel un fragment d’un autre visage qui serait remonté à la surface. Il semblait ne pas avoir le contrôle de sa paupière. Elle se fermait de temps en temps, s’abaissait comme la ligne d’horizon sur l’œil éveillé, et il levait une main sans tenter de dissimuler son geste, attrapait ses cils épais, repoussait la paupière et l’enfonçait dans son repli sous l’os. Il souriait à ce moment-là, et elle se rendait compte qu’elle le dévisageait peu discrètement. Sous le regard observateur du garçon, elle se ressaisissait, s’efforçant de détourner la vue. Mais quelques minutes plus tard ses yeux s’étaient reposés sur le sien, sur l’œil brisé, et elle se prenait à se demander s’il lui restait quelque vie.

« J’ai eu une altercation. » Il avait parlé abruptement, sans introduction, d’une voix aiguë et douce, sa langue rose frappant contre ses dents.

« Pardon?

— Une altercation, répéta-t-il en se penchant en avant, les mains étendues sur les genoux. Presque une bagarre, en fait, avec un garçon de ma classe. C’est pour ça qu’il a l’air bizarre. Il a quelque chose. Une lésion à un nerf. Les médecins disent que ça ne guérira jamais tout à fait. Mais quand même, je vois très bien. »

Il s’adossa, heureux d’avoir brisé la glace, à un point tel qu’il rit tout haut, un gloussement de bonne humeur, bref, aigu et juvénile.

« Avez-vous gagné? demanda-t-elle après une pause.

— Gagné?

— Votre altercation. »

Il secoua la tête et sourit; tristement, gaiement, sa bonne humeur intacte.

« Savez-vous, j’ai failli gagner. J’ai été surpris moi-même. Le garçon était beaucoup plus grand que moi. Mais il faut dire que j’ai toujours eu du talent pour les sports.

— Du talent pour les sports. Le football, je suppose.

— Le tennis. » Il sourit, et montra la poignée d’une raquette pointant hors de son sac à dos.« Champion de l’école trois ans d’affilée. Et vous?

— Moi? » Elle rit. « J’ai presque quarante ans – trop vieille pour les sports. Mais quel drôle de petit bonhomme vous êtes! »

Nullement offusqué par cette estimation, le garçon se mit bientôt à rire avec elle, tendit la main et se présenta comme « Robert, Robert Seidel ».

Elle lui serra la main et pour sa part ne donna aucun nom.

1. Les mots ou les passages en italiques suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original. (Ndlt)