Fenêtres sur la nuit

Extrait | Par Dan Vyleta

Reflektorium

1939. Tandis que l’étau nazi se resserre autour de Vienne, une série d’assassinats sordides plonge les résidents d’un immeuble dans l’angoisse. C’est toutefois pour élucider le meurtre de son chien que Speckstein, professeur déchu et espion à la solde du Parti, fait appel au docteur Anton Beer, qui a étudié la psychologie juridique. À une époque où la présomption d’innocence dépend de la maîtrise de l’art du déguisement et de la dissimulation, il arrive que les fenêtres se transforment en miroirs…

Il n’avait pas tout à fait fini de s’habiller quand il entendit frapper à la porte. Il était onze heures et quart, trente minutes plus tôt que l’heure convenue. Il ouvrit rapidement, une réprimande au bord des lèvres, puis s’empourpra en découvrant que la personne qui se tenait devant lui n’était pas celle qu’il attendait.

« Qu’y a-t-il ? marmotta-t-il, tentant d’atténuer son impolitesse par une ombre de sourire.

— C’est la jeune fille, Herr Doktor, dit la femme en le dévisageant et en lorgnant avec une curiosité non déguisée l’entrée de l’appartement qui lui servait aussi de cabinet. Mais je vois que vous êtes habillé pour sortir. »

Maintenant que ses yeux s’étaient ajustés à la pénombre de la cage d’escalier, il reconnaissait Frau Vesalius, la veuve du commis des postes, qui travaillait comme femme de charge dans l’appartement du premier.

« Quelle jeune fille ? » demanda-t-il en sortant sur le palier, fermant à demi la porte derrière lui. Frau Vesalius ne s’effaça pas, et leur soudaine proximité créa un malaise. Il nota distraitement qu’elle ne portait qu’une robe de chambre nouée par-dessus une chemise de nuit en coton, à quoi elle avait ajouté un collier de perles pour se rendre plus présentable. Des mèches de cheveux émergeaient de son filet, d’un gris acier. Il était surtout frappé par la rudesse de ses traits, et par la froideur systématique avec laquelle elle s’acquittait de sa tâche de solliciteuse.

« Elle est malade et elle n’arrive pas à dormir. Elle a le souffle court et elle délire. C’est très inquiétant, Herr Doktor. J’ai peur qu’elle ait la fièvre. J’ai voulu lui appliquer un cataplasme, mais elle a hurlé et m’a dit de courir chercher un médecin. Je crains pour sa vie. »

Les yeux de la femme cherchaient les siens ; il y lut une expression moqueuse. « Mais si vous vous apprêtez à sortir…

— Allez-y, je vous suis à l’instant », l’interrompit-il, puis il rentra dans son appartement en lui fermant la porte au nez. Il songea un moment à enlever sa bonne chemise et son gilet pour remettre les vêtements qu’il avait portés pendant la journée, mais se contenta d’aller chercher sa trousse et de s’assurer que tous les instruments nécessaires s’y trouvaient. Il avait pour nom Beer. Il était âgé de trente-quatre ans.

En rouvrant la porte, il découvrit, irrité, que Frau Vesalius n’avait pas bougé d’un iota. Elle l’attendait sur le carré de l’escalier avec la même présence imposante, insolente que lorsqu’elle lui avait exposé la situation, ses fausses perles accrochant la lumière de l’ampoule.

« Passez devant », dit-il, et elle descendit les marches devant lui d’un pas traînant, lentement, comme si elle souffrait de rhumatisme, même s’il remarqua qu’elle n’éprouvait pas le besoin de se tenir à la rampe.

« Vous êtes bien bon », murmurait-elle comme une litanie, mais dénuée de toute émotion. Quand elle s’arrêta sur le palier pour reprendre théâtralement son souffle, il perdit patience et passa devant elle.

« Je n’ai pas beaucoup de temps », dit-il.

Elle lui emboîta le pas, plus rapidement, chuchotant dans son dos de serviles mercis.

Une fois dans l’appartement, la veuve du commis des postes refusa d’allumer la lumière.

« Le professeur s’est couché il y a une heure », expliqua-t-elle sur un ton d’aparté mais sans baisser la voix, et elle alluma plutôt une chandelle posée près de la porte. Elle le guida le long d’un corridor sombre, passa devant la puanteur de la toilette pour s’enfoncer plus loin dans l’appartement.

« C’est ici », dit-elle en joignant le geste à la parole, s’arrêtant devant la porte comme si elle était trop délicate pour entrer. Elle tendit la chandelle dans sa petite soucoupe de métal. Il la lui prit des mains et s’aventura à l’intérieur, puis alluma la lampe de chevet avant d’approcher une chaise du lit de sa patiente. Celle-ci était si bien enveloppée dans ses couvertures que seul son visage était visible, un petit visage blême aux prunelles d’un marron profond. Elle avait les yeux ouverts mais regardait droit devant elle sans bouger la tête ni aucune partie de son corps. La fenêtre était fermée et l’atmosphère était étouffante.

« Depuis combien de temps est-elle dans cet état ? demanda le médecin à la veuve qui s’attardait derrière lui, observant ses gestes avec une servilité étudiée.

— Il y a des jours qu’elle se plaint de maux de tête. Et puis, hier soir, elle a dit qu’elle ne sentait plus ses jambes et elle s’est mise à gémir dans son sommeil. Ce soir, elle nous a tous gardés réveillés. »

Et de nouveau elle répéta sa phrase vide et moqueuse : « J’ai craint pour sa vie.

— Oui, fit-il sans tourner la tête. Laissez-nous un moment. »

Il l’entendit remuer derrière lui, puis se leva pour fermer la porte qu’elle avait laissée entrebâillée et ouvrir la fenêtre sur la nuit. Les odeurs de fin d’été entrèrent par bouffées, avec la chaleur de la ville. Les branches du marronnier de la cour touchaient presque le carreau. En étendant le bras, il aurait pu en cueillir une feuille.

« Elle va revenir », dit la malade. Elle avait parlé à voix si basse que pendant une seconde il se demanda s’il l’avait vraiment entendue. Ç’aurait pu être lui qui avait parlé.

« Je n’ai pas beaucoup de temps », lui dit-il.

Le visage et le corps de la jeune fille ne trahirent aucune réaction. Elle avait dix-huit ou dix-neuf ans, pas une ride sur sa peau blanche et souple.

La porte s’entrouvrit. C’était de nouveau Frau Vesalius, qui se glissa dans l’embrasure jusqu’à ce que tout le haut de son corps semble être entré dans la chambre.

« Avez-vous besoin de quelque chose, Herr Doktor ? Un verre d’eau, peut-être ? Ou du thé ?

— Rien, dit-il. Simplement qu’on me laisse examiner la patiente tranquille.

— Vous êtes bien bon… »

Il retraversa la pièce pour fermer la porte puis revint au chevet de la malade. Lentement, posément, il sortit une montre de son gousset, l’ouvrit, puis tendit le bras pour prendre le poignet de la jeune fille, enfoui sous son drap.

« S’il vous plaît, dit-il. Je dois prendre votre pouls. »

Elle ne fit pas un geste. Il fit passer sa montre dans l’autre main, saisit le bord du drap, qu’il rabattit suffisamment pour exposer une épaule nue et les plis d’une chemise de nuit humide de sueur ; sous l’étoffe se dessinait un sein rond, l’aréole grande comme un œil de vache. Il hésita, et s’étonna lui-même de son hésitation. La jeune fille ne bougeait pas, les yeux toujours fixés sur un point du plafond, un agrégat de stuc repeint à de trop nombreuses reprises. Il chercha les mots pour la rassurer, lui dire qu’il n’y avait pas de raison d’avoir peur, mais les paroles d’usage semblaient déplacées avec elle. Ils restèrent assis un moment dans un silence rompu uniquement par le tic-tac de la montre du médecin, avec entre eux les effluves de son eau de Cologne. Il regarda les narines de la jeune fille se dilater au rythme de sa respiration et l’imagina identifier l’odeur ; il était conscient d’en avoir trop mis, et du frottement incessant là où son col mordait dans sa peau rasée de frais.

« J’ai oublié quelque chose », bafouilla-t-il soudain, la main toujours pliée sous le rebord du drap, le dessus de ses doigts tout juste au-dessus de son sein. Il se leva trop rapidement, trébucha quand son pied heurta la patte de la chaise, et pendant une seconde il crut qu’il allait s’affaler sur elle.

« Je reviens dans une minute. »

Il avait prononcé ces mots depuis la porte où il avait battu en retraite. Il sortit dans la cage d’escalier avant d’avoir pu remarquer que sa fuite avait été saluée par un léger gloussement de gamine.

À l’étage, le docteur Beer se défit de sa cravate et jeta son col dans un coin. Il attrapa une feuille de papier où il griffonna une note, puis la glissa sous sa porte de l’extérieur en s’assurant de n’en laisser voir qu’un coin. Il avait déjà franchi la dernière courbe du grand escalier en spirale quand il se rendit compte qu’il n’avait rien pris qu’il aurait pu prétendre avoir oublié : ni stéthoscope ni pommade qui auraient pu masquer son embarras. Il aurait de nouveau tourné les talons pour remonter n’eût été la veuve qui l’attendait devant la porte de l’appartement, guettant son pas. Elle avait les yeux brillants de triomphe.

« Vous êtes bien bon, Herr Doktor… » commença-t-elle, mais il passa devant elle d’un pas vif, sans un mot. Un moment désorienté par la disposition des pièces de l’appartement, il se vit rappelé après un ou deux pas, comme un laquais, ou un chien.

« Par ici, Herr Doktor. »

Dans le vestibule encombré, entre le portemanteau et la garde-robe, il semblait impossible de se glisser devant la veuve sans lui effleurer la poitrine. Elle s’écarta théâtralement puis lui emboîta le pas dès qu’il fut passé.

« Il ne faut pas nous déranger », annonça-t-il dans l’espoir de la dissuader, puis il se dépêcha de gagner la chambre de sa patiente pour y entrer en hâte. Cette fois, ce fut le ricanement de la veuve qui le suivit : une sorte de rire reniflé qui lui parvint par l’embrasure de la porte tandis que le battant se refermait.

Beer se dirigeait vers le lit — sa montre déjà à la main, les manches de sa chemise et de son veston roulées au-dessus des poignets — quand il remarqua que la malade n’était plus allongée sous son drap de coton, mais debout à la petite fenêtre, à demi dissimulée dans l’ombre. C’était une jeune fille longiligne au teint laiteux ; la lumière de la lune dansait sur sa chemise de nuit et donnait du relief à ses épaules arrondies, ses cuisses trop longues, ses hanches étroites et ses fesses de garçon. Dans un an ou deux, ce serait peut-être une vraie beauté ; il lui faudrait d’abord apprendre à se tenir, dénouer ces jambes aux genoux cagneux. Il remarqua qu’elle regardait dehors, au-delà des branches du marronnier, de l’autre côté de la cour. Il traversa la chambre et se plaça à ses côtés ; estima l’angle de son œil. Elle semblait regarder la fenêtre presque exactement de l’autre côté, dans l’aile arrière de l’immeuble d’appartements, qui ne possédait pas d’accès direct à la rue et où les loyers étaient moins chers.

« Vous la voyez ? demanda-t-elle enfin sur le même ton chuchoté que tout à l’heure, un timbre enfantin mais aussi sûr de lui, la voix de quelqu’un qui aime à parler.

— Qu’est-ce que je regarde ? demanda-t-il.

— Là », fit-elle. Comme elle pointait du doigt, il aperçut une silhouette menue passer devant des rideaux et puis, l’espace d’un instant, un petit visage se presser contre le carreau à moitié ouvert avant de disparaître à nouveau dans l’obscurité. La fillette avait les cheveux blonds.

« Elle est timide, chuchota sa patiente, et pendant une seconde il crut qu’elle parlait d’elle-même.

— Qui est-ce ? »

Elle ne se retourna pas pour répondre, garda les yeux fixés sur la cour devant eux.

« Lieschen. Vous l’avez sans doute déjà vue. Elle a neuf ans et vit avec son père. Elle porte une robe violette avec un col marin blanc.

— La petite bossue ?

— Oui. Sa mère les a quittés quand elle avait trois ans et son père boit. Il m’arrive de le regarder s’asseoir à table et siffler une bouteille entière, à lui tout seul. Il s’assoit à huit heures tapantes, pose une bouteille sur la table et se met à boire. Parfois il continue passé minuit. Ce qui est étrange, c’est qu’il se sert toujours d’un verre, ou plutôt d’une timbale. C’est un petit verre, semblable à ceux qu’on utilise pour le schnaps, mais il est en métal, comme un accessoire d’église. Il luit quand il accroche la lumière. Il me semble que si je buvais de la sorte, je ne me servirais pas d’un verre. Ça m’intrigue. »

Elle s’interrompit et se tourna à demi pour l’observer. C’était la première fois qu’ils échangeaient un regard, et celui-ci ne dura qu’un moment. Elle se retourna aussitôt vers la fenêtre, la lueur de la lune sur sa poitrine trop plantureuse pour sa fine ossature.

« Et la fillette ? demanda-t-il quand le silence fut devenu trop lourd.

— On discute parfois. Après la tombée du jour. Par gestes, je veux dire. Je lui raconte une histoire pour l’endormir, le conte du renard plus futé que l’ours. Et elle… elle me raconte combien elle se sent seule. »

Elle sourit comme si cela aussi était un conte tiré d’un livre et, à ce titre, touchant.

« Tout ça en quelques gestes ?

— Vous pensez peut-être que je fabule. Là… » Elle pointa à nouveau du doigt des cheveux blonds qui chatoyaient entre les plis d’un rideau, puis disparaissaient. « Elle est plus timide que d’habitude aujourd’hui. C’est parce que j’ai un visiteur. »

Beer garda l’image d’une épaisse tignasse nattée sur les côtés de la tête, d’un nez rond et d’une petite lèvre rose retroussée sur les dents. Il était difficile de savoir comment il avait réussi à distinguer ces détails depuis l’autre côté de la cour. On aurait dit qu’ils naissaient du récit de la jeune fille, du rythme de ses paroles. Elle passait sa langue sur ses lèvres entre deux phrases.

Beer l’avait observée du coin de l’œil pendant qu’elle parlait ; il avait regardé ses lèvres prononcer les mots et ses joues s’échauffer au fil de son récit. Les yeux de la jeune fille étaient cependant occupés à autre chose : à de multiples reprises, elle avait lancé des regards vers une autre fenêtre, plus à gauche, dans l’aile latérale de l’immeuble, une structure étroite et décrépite coincée entre le devant et l’arrière, là où les loyers étaient les moins chers de tout l’immeuble. Il n’aurait su dire si elle s’intéressait au premier ou au deuxième étage. Il n’y avait pas de lumière aux fenêtres ; dans l’une, tout au bout de la courte rangée, un bout de rideau négligé flottait sur le rebord, l’ourlet emmêlé dans une série de pots à fleurs vides.

« Et qui habite là ? demanda-t-il en surprenant de nouveau son regard attiré par l’obscurité à leur gauche.

— Personne », répondit-elle avec un sourire qui signifiait qu’il ne devait pas la croire.

« Vous devriez m’examiner, reprit-elle. Vous êtes pressé. »

Avant qu’il ait pu répondre, elle était retournée au lit en courant et s’était glissée sous le drap qu’elle avait remonté jusqu’à son menton, comme une fillette de six ans qui veut impressionner sa mère. Elle souriait gaiement, une fossette à la joue ; le rose fleurit sur sa peau cireuse.

« Vous êtes sûre que vous êtes malade ?

— Oh oui, répondit-elle, maintenant sérieuse. Je suis vraiment très malade, docteur Beer.

— D’accord », dit-il en se rasseyant. Il se rendit compte qu’il avait gardé sa montre à la main pendant tout ce temps.

Il prit le pouls de la jeune fille puis rabattit le drap pour l’ausculter et palper ses ganglions sous la mâchoire et les aisselles afin de voir s’ils étaient sensibles, après quoi il tâta son abdomen.

« Vous ne devriez pas me demander ce que j’ai ? »

Elle avait la voix claire, dénuée de coquetterie, et pourtant il eut l’impression qu’on le surprenait à poser quelque acte illicite. Il interrompit son geste, les mains toujours sur le corps de la jeune fille.

« Je croyais, dit-il après réflexion, que vous ne désiriez pas me le dire. Votre… gouvernante (elle plissa le nez à ce mot) a mentionné que vous aviez des maux de tête et de la fièvre, des crises de paralysie. Est-ce que ça fait mal quand je… ? » et il enfonça deux doigts dans son flanc, sous la cage thoracique. « Des problèmes avec vos menstrues ? »

Elle observa son examen avec grand intérêt, livra des réponses courtes et précises lorsqu’il l’interrogeait, et proposa à un moment d’ôter sa chemise de nuit si cela pouvait lui faciliter la tâche. Il lui assura que cela n’était pas nécessaire. Il avait les mains sûres, expérimentées ; la peau de la jeune fille était fraîche et souple sous ses doigts. Il était maintenant presque certain qu’elle n’avait rien mais, curieusement, n’était pas irrité qu’elle ait menti et se contentait de poursuivre sa tâche. Elle ne l’interrompit que lorsque — faisant étalage de sa diligence — il dirigea une petite lumière dans son oreille et en examina les profondeurs avec une concentration qu’il savait calculée. Il avait la main en coupe autour de la joue de sa patiente, comme toujours lorsqu’il faisait cet examen : un doigt tendu suivait le contour de la mâchoire, le reste replié sous le menton, et le pouce pointant vers le haut, en travers de la douce plaine entre la pommette et la bouche.

« Est-ce que c’est bizarre, demanda-t-elle, la mâchoire bougeant sous les doigts du médecin, de toucher des femmes à longueur de journée ?

— Je touche aussi des hommes, dit-il avec plus de force que nécessaire, et il rougit.

— Oui », concéda-t-elle. Et elle ajouta : « Comme mon oncle. Il était docteur lui aussi.

— Il est mort ?

— Non, il habite de l’autre côté du corridor. »

Il lui fallut un moment pour comprendre ce qu’elle voulait dire et il la regarda tendre le menton au-dessus de sa paume, pointer la porte et, au-delà, l’appartement plongé dans le silence.

« Speckstein, marmonna-t-il, et il se dit qu’il aurait mieux fait d’ajouter son titre.

— Alors vous avez entendu parler de lui. »

Il haussa les épaules et sentit que les épaulettes de son veston exagéraient son geste. « Son nom est sur la sonnette. »

La jeune fille sourit et hocha la tête. Sous la pression des mains qui la guidaient, elle se retourna sur le ventre afin de lui permettre d’appuyer les jointures le long de sa colonne vertébrale. L’examen terminé, il reboutonna le derrière de la chemise de nuit de sa patiente et rassembla ostensiblement ses instruments. Elle le regarda faire avec un air à la fois attentif et amusé.

« Le diagnostic, docteur Beer ? finit-elle par demander en remontant le drap jusqu’à son menton.

— Vous savez très bien que vous êtes en parfaite santé.

— Vous pensez que j’ai tout inventé ? La fièvre et les évanouissements ? La difficulté à respirer ? Les fourmillements à l’arrière des jambes ? Hier, je me suis réveillée tôt dans la soirée et j’étais paralysée des hanches aux orteils.

— Une forme d’hystérie, peut-être. »

Elle fronça les sourcils et se mordit la lèvre inférieure. Pendant un moment, elle ressembla à la fillette qu’il avait cru voir à la fenêtre de l’autre côté de la cour. Il était impossible de dire laquelle des deux avait appris ce geste à l’autre.

« Est-ce qu’on peut en mourir ? demanda-t-elle, tout à coup très sérieuse. De cette hystérie dont vous parlez ? »

Il la regarda et affecta une légèreté qu’il n’éprouvait pas.

« J’oserais affirmer que non, lui dit-il. C’est une sorte de conte qu’on se raconte à soi-même. On ne meurt pas du grand méchant loup. »

À ces paroles, elle fit la grimace puis, par jeu, raidit une main pour former une patte griffue. Les émotions se succédaient si rapidement sur son visage qu’il avait du mal à les interpréter. Tout à coup, il en eut assez de cette jeune fille, eut envie d’une cigarette et d’un verre de brandy.

« Je dois vraiment vous quitter maintenant. »

Il s’inclina et s’apprêta à partir.

Elle l’arrêta à la porte. Il s’y était attendu, avait ralenti le pas en dépit de sa hâte supposée. Et pourtant il fut surpris par l’inflexion de sa voix et le sujet qu’elle choisit, comme si elle l’avait cueilli dans le ciel au hasard.

« Il y a quelqu’un qui tue des gens. Au couteau. En avez-vous entendu parler, docteur Beer ? »

Il secoua la tête et laissa la main sur la poignée, déjà à demi tournée.

« Il n’y avait rien dans les journaux.

— Non », opina-t-elle. Il l’imagina allongée là, derrière lui, le corps sous son drap, les yeux fixés au plafond. « Mais vous êtes quand même au courant.

— Eh bien, tout le monde est au courant. Ce doit être un patient qui m’en a parlé.

— Quatre morts au total, dit-elle. Tous à moins de quelques pâtés de maisons d’ici. J’ai dessiné une carte.

— Vraiment.

— Oui. »

Elle s’interrompit, et pendant un instant il crut qu’elle en avait fini avec lui. Mais encore une fois il ne parvint pas à faire tourner entièrement la poignée dans sa paume.

« Mon oncle, reprit-elle, quelqu’un a tué son chien. Aussi au couteau. Vendredi dernier. Vous croyez qu’il y a un lien ?

— Je ne sais pas, dit-il, puis il prit une inspiration. Les esprits dérangés sont un mystère pour la médecine. Ils sont capables de…

— Oui, l’interrompit-elle. Je le crois aussi. Mais vous devez partir maintenant. Vous n’avez pas beaucoup de temps. »

C’est cette phrase moqueuse qui le suivit jusque dans le couloir, où la veuve traînait à la lueur de la bougie, désormais muette. Elle lui montra la porte, dont les serrures se verrouillèrent dès qu’il eut passé le seuil. Il gravit les marches en silence, la tête inclinée, aux lèvres un sourire qui le disputait à ses sourcils froncés.

À l’étage, il déverrouilla la porte de son appartement et trouva sa note par terre. Beer n’aurait pu dire si elle avait été lue et remise à sa place, ou si son visiteur ne s’était jamais présenté. Il déboutonna son gilet et sortit sur le balcon étroit pour regarder dans la cour. Une lumière brillait à une fenêtre de cuisine de l’autre côté, un étage plus bas : un homme était assis à une table, une bouteille d’alcool posée devant lui. Il était en sous-vêtements, avait jeté un veston sur ses épaules pour se garder au chaud. Il buvait méthodiquement. Il était impossible de dire de quelle couleur était son verre : il gardait toujours la main autour, comme un homme agrippé à une corde. Le médecin tendit le cou pour inspecter la seconde fenêtre qu’avait étudiée la nièce de Speckstein, mais l’angle ne lui permettait pas d’y voir, et la cime du marronnier lui faisait obstacle. Il finit par aller se coucher après avoir fumé deux cigarettes à la chaîne, se demandant encore ce qui était arrivé au chien de Speckstein.