Dans le noir

Extrait | Par Claire Mulligan

Ben Cauchi

Un soir de juillet détrempé par la pluie, Maggie, à l’abri dans la pharmacie des Post, regarde fixement la fiole colorée qui illumine la devanture telle une lune verte. Près d’elle, le commis s’occupe d’une jarre de sangsues.

— Ce sont des créatures de Dieu comme les autres, dit-il à Katie.

— Ça ne se voit pas tout de suite, réplique la petite. Je les aurais prises pour des bâtons de réglisse… Enfin, jusqu’à ce qu’elles se mettent à gigoter et tout.

Maggie coule un œil vers Amy et Isaac Post, en grande conversation avec Leah à l’autre bout du comptoir. Les Post sont des gens anguleux dont les aspérités s’assemblent aisément, comme les morceaux d’un casse-tête en bois pour enfants. Mais ils n’ont rien d’enfantin, se dit Maggie. Amy porte avec fierté son absence de beauté, son visage oblong, ses cheveux d’ardoise tirés en arrière. Son regard perçant. Isaac, lui, a les yeux les plus sages du monde. En général, il arbore au-dessus de son menton barbu un sourire béat. Pas aujourd’hui. À vrai dire, Maggie ne se souvient pas de l’avoir jamais vu si troublé, si incertain.

— J’aimerais tant que m’man soit là, souffle Katie à Maggie. Je veux dire ici, précise-t-elle en désignant la pharmacie, ses étagères chargées de teintures, de poudres et d’onguents dans leurs ampoules et leurs fioles, transparentes afin de révéler leur couleur et leur nature véritables.

— Moi aussi, soupire Maggie.

La présence et le soutien sans réserve de Mère sont devenus étrangement réconfortants. Après avoir quitté Arcadia dès l’instant où elle a reçu la lettre de Leah décrivant l’amplification des phénomènes et l’appelant à l’aide, elle se trouve actuellement dans la maison de Mechanics Square avec Calvin et Lizzie, car Leah a insisté pour qu’ils restent tous les trois afin d’observer si les esprits se manifestent pendant les heures du jour. Depuis qu’ils ont assailli Calvin à coups de chandelier et de pelotes de laine cette nuit de la semaine dernière, Leah est d’avis que tout est possible.

— Ça va aller, Kat, chuchote Maggie.

— Quoi donc ? demande Katie, toujours absorbée dans la contemplation des merveilles de la pharmacie.

— Tout.

Oui, tout, se dit Maggie, car lorsque Leah aura conté aux Post les événements de Hydesville et de Mechanics Square, ils vont sûrement hocher la tête, médusés. Puis ils vont asseoir Maggie et Katie et les rassurer de leur bonne vieille parlure réconfortante :

— Ne vous tourmentez plus, petites colombes. Vous pouvez cesser à cette heure. Il n’est point trop tard. Tout cela est fort compréhensible. Vous êtes si jeunottes.

Oui, voilà ce que diront les Post. Ils ne considèrent pas l’enfance comme une maladie inévitable ni une épreuve à endurer, mais comme une phase d’innocence bénie. Voilà pourquoi ils adorent les enfants, les leurs, Maggie, Katie et tous les autres à qui ils ont affaire. Jamais ils ne fouettent ni ne tancent, parlant plutôt aux enfants comme à des êtres doués de raison et de motifs sensés. Et ils ne chargent surtout pas les enfants de corvées ou de responsabilités. Pour cela, ils ont une bonne. Machteld. Elle a les hanches larges, le visage taché de son et elle sert aussi les clients de la pharmacie.

Osant regarder de nouveau à l’autre bout du comptoir, Maggie voit Amy secouer la tête. En signe d’incrédulité ? De désaccord ? D’admiration ? Peu importe, sa réaction ne peut être que sincère. Amy Post est toujours honnête. Toujours à la défense de ce qui est bon. De la vérité. Maggie médite le mot vérité, que les quakers écrivent avec un V majuscule et considèrent comme un synonyme de Dieu, ou quelque chose d’approchant. Et Jésus est la Lumière absolue, mais un homme à part entière.

— Il n’est pas le fils de Dieu, alors ? a demandé un jour Maggie à Amy.

— Nous sommes tous enfants de Dieu, a-t-elle répondu de sa manière grave et bienveillante.

À ces mots, Maggie s’est aperçue que rien n’était aussi simple qu’elle l’aurait cru. Une chose peut très bien en être deux, ou même trois différentes en même temps.

Katie se glisse au côté de Maggie.

— Tu crois qu’ils vont nous laisser prendre un peu de réglisse ? Je n’y ai jamais goûté. Jamais jamais. Je vais mourir si je ne peux pas y goûter.

Maggie pose un doigt sur ses lèvres. Machteld s’est retournée pour les observer avec une drôle d’expression toute plissée que Maggie ne parvient pas à lire.

— Balivernes, tu as toujours le tracassin, murmure Katie.

Le trio formé par Amy, Isaac et Leah se resserre. Baisse le ton. Les Post lancent en direction de Maggie et de sa sœur des regards de plus en plus stupéfaits.

— Kat, Kat, tu te souviens du nom des deux petiots d’Amy et d’Isaac, tu sais, ceux qui sont morts. C’était quand, il y a six ans ? Pense vite.

— Mildred ? Non, attends. Matilda et… Henry. Et réglisse.

Elle sourit.

— Ce n’est pas un nom. Mais j’en veux vraiment un bout.

— Pour l’amour du ciel, demande au commis… Mais souviens-toi de tes bonnes manières, hein.

Ce que fait Katie. L’employé lui en tend deux tresses. Katie s’enroule la sienne autour du poignet et en mâchonne l’extrémité :

— Êtes-vous un esclave évadé, m’sieur ?

— Katie, tes manières, siffle Maggie.

Le commis s’esclaffe. Il est plutôt jeune, grand, mais tordu d’un côté.

— Non, mam’zelle, je suis un homme libre. Voulez-vous examiner mes papiers ? Non ? Excusez-moi, alors.

Il s’occupe d’un garçon qui vient d’entrer dans la pharmacie en chantonnant :

— Du remède universel Coverton. De la lotion tonique pour les cheveux. Une pinte d’huile de ricin. Une autre de sirop vermifuge. Une plaque de tabac à chiquer. Un bâton de menthe poivrée.
Il hoche la tête pour montrer qu’il a terminé, l’air aussi fier que s’il avait nommé tous les anges de l’armée du bon Dieu.

On voit souvent une file d’enfants dans la pharmacie des Post. Nul besoin de marchander, cet art adulte. Les Post seraient aussi incapables de demander trop cher que de se faire bandits de grand chemin, un pistolet dans chaque main. Ils marquent toutes leurs marchandises d’un prix honnête. Ils n’ont pas cloué sur le comptoir une pièce à comparer avec la fausse monnaie, ni caché dessous de l’argent mis en gage. Voilà pourquoi leur pharmacie est si prospère. Apparemment, l’honnêteté, ça rapporte. À cette idée, Maggie sent sa gorge se serrer.

— Celui-là, vous aimez ?

Maggie lève les yeux, voit Machteld lui tendre, dans sa main ouverte, un bonbon à la menthe pelucheux. Machteld parle anglais avec un accent, bien qu’elle vive avec les Post depuis plusieurs années. Toute sa famille a été emportée par la fièvre sur le bateau qui les emmenait en Amérique. Maintenant, les Post sont sa seule famille.

— Non, merci, Machteld. La menthe me rappelle le sirop pour la toux, et je déteste ça.

Machteld referme son poing d’un air si désolé que Maggie a presque envie de s’excuser. Mais pour l’amour du ciel, pourquoi Machteld se sent-elle constamment obligée de lui offrir des cadeaux dont elle ne veut pas ? D’insister pour qu’elles deviennent amies alors que Maggie, de toute évidence, n’apprécie même pas sa façon de respirer ?

— Mais quelle preuve avez-vous ? C’est trop remarquable, dit Amy à Leah, assez fort pour que Maggie l’entende sans difficulté.

Katie, en proie à une vive inquiétude, mâchonne sa réglisse de plus belle. Maggie devine ce qu’elle pense : comme Amy n’élève jamais le ton, impossible de savoir ce que cela peut augurer.

— Amy et Isaac, ils vont comprendre, chuchote-t-elle à Katie. Eux entre tous, c’est sûr. Et tout sera comme avant, Kat, promis. Parce que c’est allé trop loin, tout ça. Je veux dire, c’est clair pour tout le monde.

— Tout ce que je veux, c’est retourner à Mechanics Square. M’man a dit qu’elle ferait de la mousse aux pommes. Et Lizzie est chanceuse, elle va aider Calvin à préparer du chocolat, à boire, je veux dire.

Maggie soupire. Mousse aux pommes. Chocolat. Plaisirs enfantins.

— Je crois qu’elle me manque, notre bonne vieille campagne endormante, ajoute Katie, perplexe. Comment est-ce possible ?

— C’était si simple, réplique Maggie tout en séparant en deux sa tresse de réglisse.

Katie regarde anxieusement pendouiller les deux brins.

— M’man dirait que c’est mauvais signe. Vraiment très mauvais.

— Ne fais pas ta girouette, ne sois pas si…

Maggie ne finit pas sa phrase car Amy et Isaac se hâtent dans leur direction, Leah sur les talons.

— Assoyez-vous, petites colombes, assoyez-vous, dit Isaac.

Il mène Maggie et Katie vers la banquette de la vitrine, couverte d’une résille de reflets verts projetés par la fiole colorée.

— Votre chère sœur vient de nous apprendre ce que vous avez fait.

Maggie écarquille les yeux vers Leah.

— Ah bon ?

— Ah, petits anges, soupire Amy. Nous vous avions toujours soupçonnées d’être spéciales d’une manière ou d’une autre. Sans doute le moment est-il venu.

— Spéciales ? demande Maggie. Comment ?

— Quel moment ? veut savoir Katie.

— Celui de l’avènement de l’Esprit universel, mes chéries, annonce Amy. Où le monde sera rétabli dans l’unité et dans les desseins du Christ. Les affamés nourris. Les démunis vêtus. Où la compassion régnera. Oh, je vous en ai déjà parlé.

— Ah oui, ça, soupire Maggie.

— Ça me revient maintenant, ajoute Katie.

Amy s’agenouille devant Maggie, une expression étrange sur le visage :

— Si c’est… si c’est la vérité et non, disons, un phénomène de l’air, du vent ou de pareille sorte, alors nous pourrions nous entretenir de nouveau avec eux.

— Qui ça ? Enfin… avec qui ? demande Maggie, sachant très bien de quoi il s’agit.

— Voyons, avec nos enfants montés au ciel. Notre cher Henry. Notre douce Matilda.

— Henry. Matilda, répète Maggie, impassible.

Oui, Kat avait bien retenu leur nom. Maggie comprend mieux l’expression d’Amy à présent : l’espoir ranimé. Isaac a exactement la même. Il pose une main sur l’épaule d’Amy.

— Nous prions incessamment pour eux, mais cela ne souffre pas la comparaison avec leur chère présence.

Leah se tourne vers Maggie, puis Katie.

— Je leur ai expliqué, mes chéries, comment nous avons devisé non seulement avec le colporteur, mais ensuite avec d’autres esprits, que c’est votre innocence à toutes deux qui les attire, que si vous appelez l’un ou l’autre des esprits, ils viennent plus souvent qu’autrement, particulièrement si leurs chers vivants sont présents eux aussi.

— Oui, les esprits nous aiment ben fort, répond Katie.

— On dit « bien fort » mon trésor, la reprend Leah.

Maggie a beau ouvrir et fermer la bouche, les mots qu’elle voudrait prononcer sont impossibles à émettre. Elle fait une nouvelle tentative, mais juste au moment où ils vont prendre forme, la porte de la pharmacie s’ouvre à toute volée.

Calvin. Le visage grave, ruisselant de pluie. Lizzie, en larmes, s’accroche à son bras. Calvin leur apprend la triste nouvelle. Leur petite nièce Ella brûle d’une forte fièvre. On ignore si elle survivra. Mère est déjà partie pour Arcadia. Tout le monde doit l’y rejoindre. Maggie s’aperçoit à peine que Leah les guide vers la porte de la pharmacie, mais elle entend Katie balbutier :

— C’était vraiment très mauvais signe que Mag divise sa réglisse. Je le savais.

— Sors-toi cette idée de la tête, Katherina, lui ordonne Leah. Les relations de cause à effet ne manquent pas en ce monde.

***

Je vous ai dit à quel point ils étaient honnêtes ? Les Post ? s’enquit ma patiente.

— Oui, ma caille, d’ardents défenseurs de la vérité, rien de moins.

— Permettez-moi de me rétracter. Ils n’étaient pas parfaitement francs.

— On l’est ou on ne l’est pas, ai-je marmonné (à cette époque, je n’avais aucune patience pour les positions de conscience équivoques).

— Voyez-vous, une nuit où nous dormions chez les Post, à Rochester — cela se déroulait avant notre déménagement à Hydesville, avant la venue du colporteur — , toujours est-il que cette nuit-là, j’ai été tirée de mon sommeil par des bruits de pas étouffés, des chocs, des voix confuses. Cela venait d’en haut, du grenier. Terrifiée, j’étais convaincue que les fantômes de Matilda et d’Henry Post jouaient à l’échelle de Jacob, aux osselets ou à quelque chose du genre. Persuadée qu’ils allaient descendre subrepticement m’étrangler avec leurs petites mains froides. Aucun des autres enfants ne s’est réveillé, Katie non plus, mais j’ai passé la nuit les yeux ouverts comme une chouette. Le matin venu, j’ai découvert la véritable source de ces bruits.

Puis elle se replongea dans ses pensées.

— Eh bien ?

— Oh, il s’agissait d’esclaves évadés cachés au grenier. La maison des Post faisait partie de l’Underground Railroad2. C’était la première fois que j’entendais cette expression et toujours, par la suite, je me le suis représenté comme un réseau de tunnels creusé sous les rues et les avenues ordinaires, existant comme dans une dimension féérique, avec des gares en déclive, aux couleurs vives, parcourues d’êtres d’une grande beauté qui montaient et descendaient de trains bruissants, emplis d’une résolution joyeuse. J’imaginais des murs incrustés de pierres étincelantes. Sous terre, voyez-vous, l’obscurité perdait tout son pouvoir. Et il était parfois bon de garder un secret. Nécessaire. Vertueux.

— Quelle imagination débordante vous avez, ma caille. Vous auriez pu être poétesse. Défendre les bonnes causes. Comme une Samaritaine.

Elle eut un petit rire sec comme si, à ce moment-là, elle voyait défiler devant elle toutes les occasions ratées de sa vie. J’en maudis ma langue incontrôlable. Je suis franche de nature. Je ne dissimule pas, je ne maquille pas la vérité des choses, je veux dire par là que je suis souvent brusque et manque parfois de tact.

— Oh, mais vous avez bien raison en ce qui concerne les lois des hommes, poursuivis-je. Elles ne sont pas toujours bonnes, ni justes. Et elles se trouvent souvent en désaccord avec les lois du Ciel. Quelle honte.

Je poursuivis en dépeignant l’esclavage comme un mal d’une profondeur abyssale. Je parlai de conscience morale et de tout ce qui s’ensuit. Ma patiente, cependant, semblait à peine écouter mon bavardage philosophique.

— Bon Dieu, qu’il fait chaud ici, gémit-elle, bien qu’il fît frais dans la mansarde ce jour-là.

Elle réarrangea les couvertures et revint aux Post, sans le moindre encouragement de ma part. Ce qui ne m’empêcha pas d’écouter.

***

Doux Jésus, allons-nous finir ? Cela va-t-il jamais se terminer ? se demande Maggie. Le repas de midi chez les Post dure une éternité en ce jour caniculaire de la mi-juillet. Coincée entre Mère et Leah, Maggie étouffe au milieu de visions où elle se voit fondre en bloc de glace couvert de bran de scie, emporté par la carriole du glacier. Elle envie presque les quatre enfants des Post, qu’on a renvoyés à l’école. Pense à de la glace, articule-t-elle à l’intention de Katie qui sue tout autant, ainsi qu’au milieu d’une forge. La petite hausse les épaules en se tamponnant les yeux, qu’elle a gris cendre aujourd’hui, et rougis par les larmes.

Lizzie, qui trône en bout de table, remue ce qui reste de son repas avec les pointes de sa fourchette. Leah tapote la table lentement, délibérément, comme si elle entendait un chant funèbre. Mère tripote sa manche en reniflant. Elle porte le noir du deuil, tout comme Maggie, comme Katie, Lizzie et Leah. Trois semaines se sont écoulées depuis la mort de la petite Ella.

— Les esprits nous honoreront-ils de leur présence, crois-tu ? demande Amy à Leah.

— Ils semblent préférer notre maison, mais si nous nous comportons normalement, ils nous honoreront peut-être amplement.

Ce qu’elles font : elles finissent leurs assiettes en parlant de tout et de rien. Maggie suit la conversation sans en avoir l’air, habitude qu’elle a récemment perfectionnée et que Katie a adoptée elle aussi. Enfin les convives, quatorze en tout, passent à la salle de séjour en évitant comme des trappes les carrés de soleil. Maggie embrasse la pièce du regard. Pas de pompons, de fanfreluches ni de papier peint. Ni de lambrequins aux fenêtres. Tout est simple. Fonctionnel. Dépouillé. Les murs sont blancs comme le lin. Pour tout motif, des tapis striés de rayures. Pourtant le salon a une beauté intrigante, quelque chose d’apaisant. Pourquoi ne suis-je pas apaisée, alors ? se demande-t-elle. Elle décide que c’est la chaleur, cette damnée chaleur omniprésente. Elle ne semble pas déranger Abigail Bush, cependant.

Potelée, sereine comme une poule qui couve, Abigail penche son menton rebondi sur son ouvrage de broderie. Henri, son mari, enlève nonchalamment des miettes de la moustache qui orne son visage rond et bilieux. Les Bush sont très liés avec les Post. Tout comme eux, ils sont quakers hicksites. Si Maggie se souvient bien, monsieur Bush vend des poêles à bois et Abigail est chef de file des suffragettes. Récemment, elle a même présidé la fameuse convention de Seneca Falls. Quel tapage cela a causé : qui a jamais entendu parler d’une femme choisie pour présider quoi que ce soit ? Maggie s’assoit sur le canapé à côté de Katie qui sirote son verre de cidre doux. Muette comme une carpe depuis la mort d’Ella, elle lui a avoué s’inquiéter constamment de dire ce qu’il ne faut pas au bon moment, ou ce qu’il faut au mauvais.

— … et ce bourdonnement qui ne cessait pas, lance Ruth Culver à personne en particulier. Il m’a rendue quasiment folle. Il voulait dire quelque chose. Quelque chose de très important, à mon avis. Vous n’avez qu’à demander à mon Norman. Pas vrai, Norman ?

— Normand ? Nord ment ? susurre Maggie à Katie, imitant le ton revêche de Ruth.

La petite plonge un doigt dans son verre, ne sourit pas. Pendant ce temps, la silhouette malingre de « Nord ment » se glisse jusqu’à l’harmonium près duquel Calvin discute avec George Willets, un cousin des Post dégingandé aux cheveux carotte, criblé de taches de rousseur. Sensiblement du même âge que Calvin mais pas aussi beau, et de loin. Maggie et Katie se sont vite mises d’accord là-dessus.

— Non, non, Cal, proteste George d’une voix forte. Ce n’est pas Horace Greeley qui a dit « Go West, young man », mais Soule, du Terre Haute Express.

— Cela me semble une brillante stratégie, peu importe qui c’était, rétorque Calvin. Quelle aventure ce serait, non ? Partir aussi loin.

Norman Culver, tout en lorgnant sa femme Ruth, l’approuve sans réserve.

— Et les jeunes femmes, alors ? murmure à nouveau Maggie à l’oreille de Katie. Pourquoi on ne pourrait pas partir au loin, nous aussi ?

— On a… enfin, nous n’avons pas le droit, réplique Katie, comme si Maggie parlait sérieusement.

La voix de Leah s’élève au-dessus de la conversation générale.

— Le vote, Lemira ? Croyez-vous vraiment que nous l’obtiendrons bientôt, nous autres femmes ? Mon doux Seigneur, j’imagine difficilement que les femmes aient la vaillance requise pour la politique et autres activités masculines.

Leah s’adresse à madame Lemira Kedzie, quaker hicksite elle aussi et dont Maggie trouve qu’elle ressemble à un pivert avec son chignon démodé, son long nez effilé, ses petits yeux noirs et sa manière énergique de hocher la tête.

— Mais qu’est-ce que Lemira est venue faire ici, donc ? chuchote-t-elle à Katie, presque sans remuer les lèvres. Ou George. Ou même les Bush.

Katie hausse les épaules, si faiblement qu’on croirait qu’elle frissonne. Maggie poursuit :

— Enfin, les esprits qui parlent, on était censés garder ça pour la famille et les amis intimes, c’est ce qu’avait dit Leah. Ah, bonté divine, nos aînés sont pires que des bambins, à la façon dont ils jasent, jasent, jasent. S’ils ne font pas attention, tout Rochester sera bientôt au courant du retour en force des morts.

Elle prend une grande lampée du cidre de Katie. À peine fermenté, il a un goût fade, aigrelet.

Tout près, Leah, libérée de Lemira, promet à Isaac :

— Nous entendrons Ella quand le moment sera venu. Nous nous y sommes pris trop tôt, vois-tu. Il leur faut du temps, aux esprits, pour passer de l’autre bord, surtout ceux des enfants, qui ont tendance à lambiner. Oui, je ne fais que commencer à découvrir comment tout cela fonctionne. Au vrai, c’est comme entendre l’œuvre d’un nouvel orchestre de chambre audacieux.

Leah ne cherche pas à attirer l’attention, mais sa voix porte et tout le monde l’écoute. Pourquoi toujours elle ? se demande Maggie, surprise par ce léger accès de jalousie.

— Oui ! Voilà, s’exclame Isaac. Voilà qui explique pourquoi nos chers Henry et Matilda n’ont toujours pas manifesté leur présence. Ils étaient… sont… d’un âge si tendre qu’ils ont sans doute oublié le chemin du retour. Pourrais-tu les guider, possiblement ? Leur fournir des indications ?

— Des indications ? répète Leah à Isaac, comme pour mieux écouter le timbre de ce mot. Sans doute.

Isaac esquisse un de ses sourires béats.

— J’ai tout vidé, annonce Katie à Maggie en désignant sa tasse.

Puis elle se précipite sans un mot de plus vers le bol de cidre qui trône sur le buffet. Maggie remarque qu’elle ressemble à une ombre errante dans ses habits de deuil trop grands pour elle. Elle aimerait bien que les siens soient trop grands eux aussi. Leurs coutures frottent contre ses aisselles, son corset l’empêche de respirer. Elle tire sur ses manchettes, voit des bracelets de teinture noire sur ses poignets, revoit le petit cercueil d’Ella descendre dans sa tombe.

— Ta petite Ella est toujours avec nous, avait soufflé Leah à leur sœur Maria plus tard, à la veillée. Elle est heureuse, maintenant et pour toujours. Qui parmi nous peut en dire autant ?

Malgré tous ses efforts pour évoquer l’esprit d’Ella ce soir-là, Leah n’avait obtenu que le silence.

— Sens-tu la présence de notre chère Ella, Margaretta ? avait demandé Leah.

— Non, avait répondu Maggie.

C’était la vérité. Au milieu de tous ces gens en habits de deuil usés, Maggie ne ressentait qu’une peine immense.

Maggie sent quelque chose frôler ses jupons. Retenant son souffle, elle se risque à regarder sous le canapé. Pas de visage aux yeux énormes ni de miss Nettie serrée dans les bras d’Ella. Non, puisque Katie l’a déposée dans le cercueil avec Ella. Il n’y a rien ici, rien que les pieds des vivants luttant pour un peu d’espace. Ruth se glisse à côté de Maggie :

— Notre Katie a trouvé un admirateur. Enfin, telle est mon opinion.

Maggie lance un coup d’œil à Katie, qui a atteint le bol de cidre et discute de très près avec monsieur John Robinson, avocat et ami de tous. Pour un homme dans la force de l’âge, il n’est pas vilain du tout. Il a toutes ses dents, tous ses cheveux, et porte un gilet de soie très chic.

— Ils ne font qu’échanger des politesses, rétorque Maggie à Ruth. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure à sa façon machinale de hocher la tête. Par-dessus le marché, c’est un vieux. Il a au moins trente ans.

Ruth, qui a elle-même largement dépassé la trentaine, fait la moue et s’éloigne. Quel don vaut-il mieux avoir, se demande Maggie : celui d’évoquer les esprits des morts ? Ou d’éviter les vivants assommants ?

— Henry, John, venez, lance Isaac. Il faut que vous voyiez mon invention.

Il entraîne Henry Bush et John Robinson, frôlant au passage Maggie, puis Lizzie, absorbée dans la contemplation du cadran solaire du jardin. Elle s’évente avec un éventail en papier de sa confection, telle la marquise de Carabas. Depuis l’enterrement d’Ella, Lizzie est froide avec Maggie et Katie, et même avec Leah. Réticente à se joindre à leurs jeux, quels qu’ils soient, elle préfère se plonger dans ses livres français, ses accessoires de couture et ses carnets à dessin. Les natures mortes, voilà ce qu’elle préfère : bols de fruits, fleurs, enfilades de portes. Elle a même déclaré que les sujets imaginaires ou artificiels représentent une ridicule perte de temps, idée que Maggie ne saurait entièrement désavouer.

Quatre heures sonnent à l’horloge normande. Henry, John et Isaac reviennent du bureau de ce dernier. Isaac porte une planche rectangulaire de la taille d’un plateau de service. Sur la partie supérieure sont inscrites les lettres de l’alphabet ; sur la partie inférieure, les nombres de un à vingt, et en dessous, des mots simples : et, donc, toi, elle, lui, nous, eux, et ainsi de suite.

— Invention, c’est sans doute un bien grand mot, déclare Isaac aux deux hommes avec sa modestie habituelle. Cette tablette ne fait qu’aider les esprits à communiquer en leur permettant de parler très longtemps, sans fatigue ni souci. Voyez-vous, il leur suffit de frapper lorsqu’on indique la lettre, le mot ou le nombre voulu. C’est bien plus expéditif que notre ancienne méthode consistant à épeler chaque mot en récitant l’alphabet, tout en attendant qu’un coup soit frappé une fois chaque lettre atteinte.

— Peut-on espérer plus de clarté ? veut savoir John Robinson. Ils s’expriment souvent en termes assez vagues.

— Oh, j’espère que les esprits pourront maintenant nous donner une description complète de l’au-delà ainsi que de la nature de Dieu et du Paradis, répond Isaac.

— C’est monumental, ce phénomène du retour des morts, intervient Henry Bush, une expression ravie sur son visage bilieux. Un tournant de l’Histoire.

Maggie, qui écoute la conversation, sent son cœur couler à pic, lourd comme un fil à plomb. Il fait encore plus chaud que tout à l’heure.

— Quelqu’un veut jouer aux gages ? demande-t-elle à la ronde. Ou à cache-tampon ?

Personne ne répond à l’offre de Maggie. Pas plus sa mère, toujours la première à trouver l’endroit où est caché l’objet, que Leah, pourtant imbattable aux gages.

— Aux charades, alors ? insiste Maggie en regardant Katie, dont c’est le jeu favori.

La petite hausse les épaules. Maggie suggère ensuite l’épreuve du rire en pensant à Ruth Culver qui gagne la plupart du temps, elle qui n’a jamais souri de toute sa sainte vie.

— Sois patiente, chère, lui enjoint Amy avec sa gentillesse et sa fermeté coutumières. Les jeux risqueraient de distraire notre esprit de notre objectif.

Machteld fait son apparition, déclare « Je verse thé maintenant » et s’exécute pour tout le monde, sauf Maggie. Après le départ de Machteld, Maggie la suit dans l’arrière-cuisine. Elle sourit. Pour toute réponse, Machteld fronce les sourcils.

— Vous n’allez pas… Allez-vous ? hésite Maggie.

Machteld pose la théière d’un geste brusque. La semaine dernière, elle a accompagné Amy et Isaac à un cercle de spiritisme dans la maison de ville de Leah, en bordure du parc Mechanics Square. Maggie se trouvait dans le salon du rez-de-chaussée avec Katie lorsque Machteld s’était encadrée dans l’embrasure de la porte. Maggie avait abaissé le balai qu’elle tenait brandi au-dessus de sa tête.

— J’étais… nous, enfin, ce plafond est vraiment très sale. Et je me suis dit, je croyais que vous étiez là-haut avec Amy, Isaac, et… avec Leah.

Machteld avait serré ses mains boudinées en leur jetant un regard furieux.

— J’étais à l’étage, et les esprits, ils frappent des bruits.

— C’est ainsi qu’agissent les jeunes filles par chez nous, voilà tout, avait lancé Katie en désespoir de cause.

— Elle a raison, Machy, avait rapidement ajouté Maggie. Nous nous faisons du ménage un jeu encore plus amusant que colin-maillard. C’est rigolo. Tenez. Tenez !

Elle avait tendu le balai à Machteld. Lizzie était arrivée sur ces entrefaites. Après avoir observé la situation, elle avait lancé d’un ton condescendant :

— Eh bien, tant mieux*.

Absolument pas, avait pensé Maggie. Peu importe dans quelle langue, ce n’est pas mieux du tout. Se forçant à sourire, elle avait lancé :

— Machy, nous irons demain voir Calvin défiler avec la milice. Nous allons fabriquer un étendard et tout. Leah dit que nous avons besoin de nous égayer après le départ d’Ella. Accompagnez-nous. Amy vous donnera congé. J’en suis sûre.

Machteld avait réfléchi un long moment avant de prendre le balai des mains de Maggie.

— Attendez, je montre vous à nettoyer.

Aujourd’hui, dans l’arrière-cuisine des Post, Machteld rouspète :

— Après le défilé vous disez : demain nous allons promener dans un bateau sur canal, alors je viens au canal avec ma robe nouvelle. Elle est blanche. Jamais une robe blanche je ne porte. Mais ce jour je porte blanc parce que je vais promener avec mes « amies ». Oui ? Mais mes amies sont pas là. J’attends sur le quai et j’attends et j’attends. Et les cornes font vacarme. Alors je m’en vais.

— J’avoue, Machy, nous avons complètement oublié. Je suis désolée, je vous prie de me croire.

Machteld grommelle en allemand et sort de la pièce, frôlant Maggie au passage, chargée d’un plateau de petits gâteaux. Maggie ne fait rien pour l’arrêter. De retour dans le salon des Post, elle grignote une tartelette aux pommes à laquelle elle trouve soudain un goût de cendres. Fort bien, se dit-elle, c’est ainsi que tout va se terminer. Elle éprouve un étrange alliage d’appréhension mêlée de soulagement. Derrière Maggie, Amy s’écrie à l’intention de Leah :

— Quelle joie d’apprendre de la bouche des esprits que l’Enfer n’existe pas. Oh, j’avais des doutes. En vertu de quoi un Dieu juste damnerait-il des enfants innocents pour la seule raison qu’ils ne sont pas baptisés ? En quoi est-ce leur faute ? Et au nom de quoi les païens devraient-ils endurer les flammes éternelles sous prétexte qu’ils n’ont jamais entendu parler des Évangiles ? Pour quelle raison la possibilité d’une rédemption cesserait-elle avec la respiration ? Pourquoi ne serions-nous pas tous destinés à la Gloire, sans exception ?

— Pourquoi, effectivement, opine Leah. Si nous essayions le petit salon, chère Amy ? poursuit-elle. Il y fait beaucoup plus frais. Les esprits le trouveront sans doute plus invitant.

— Judicieuse idée, répond Amy. Machy, chère, de la limonade, je te prie. À moins que tu ne désires te joindre à nous.

Machteld lance à Maggie un regard hostile et secoue la tête. Il fait plus frais, effectivement, dans le petit salon, et aussi plus sombre. Les fenêtres sont drapées de veloutine d’un marron uni. Sur la table ovale est posé un simple candélabre. Les Bush y prennent place, imités par John Robinson. Katie s’assoit près de lui. Lizzie murmure « Merde* » et s’installe en face d’elle. Ruth Culver ordonne à Norman de s’asseoir, puis donne l’exemple. Maggie se glisse entre Leah et George Willets. Les voilà tous assis autour de la table. Chacun prend la main de ses voisins. Ce doit être un des quakers qui l’a suggéré, car Maggie observe que cela ressemble de plus en plus à l’un de leurs étranges services où ils attendent, parfois très longtemps, que le Saint-Esprit pousse l’un des leurs à parler. Amy récite une sorte de prière :

— … ou le monde est Dieu, et la Gloire est Dieu, tout ce qui est chair, tout ce qui est vert et Dieu ne sont pas une seule et même chose, mais tout contient sa portion.

Amen. Amen. Amen.

Machteld fait son entrée, apportant la limonade qu’elle dépose sur un buffet en dévisageant Maggie. Puis Amy.

— Désires-tu te joindre à nous, chère ? lui demande Amy. As-tu quelque chose à exprimer ? Sens-toi bien libre de le faire.

Va au diable, Machteld, pas maintenant, pense Maggie. Ne t’exprime pas. Pas maintenant que tout le monde est là. S’il te plaît. Par pitié. Maggie imagine l’expression de déception atterrée, le sentiment de trahison et même de haine qui se peindrait sur le visage de ces gens qu’elle aime. Pourquoi donc s’est-elle imaginé qu’elle éprouverait le moindre soulagement ? Après avoir jeté un regard oblique à Maggie, Machteld s’adresse à Amy :

— Je sais… je sais qu’il faut qu’au marché j’aille.

— Mais bien sûr, chère, répond Amy, perplexe.

— Esprits, veuillez maintenant vous joindre à nous, invoque Leah tandis que Machteld sort de la pièce.

Ils attendent en silence jusqu’à ce que la main de Maggie — fermement tenue par Leah d’un côté et George Willets de l’autre — devienne aussi chaude qu’un fer à repasser. Finalement, au moment où Maggie ne peut plus le supporter — ni l’attente, ni le désir, ni les œillades meurtrières de Leah —, le premier coup léger se fait entendre, accueilli par une acclamation étouffée tout autour de la table.

— C’est le colporteur, à mon avis, décrète Ruth.

Un seul coup énergique. Non.

— Est-ce quelqu’un que nous connaissons ? s’enquiert Leah.

Deux coups. Oui.

— Un enfant ?

Encore deux coups. Les Post manquent s’étouffer de joie. On essaie plusieurs noms avant de parvenir au bon : Matilda, la fille des Post. À quatre ans, le même âge qu’Ella, Matilda est morte, il y a déjà trois ans de cela. Ce qui n’empêche pas les Post de sangloter comme si leur cœur venait de se briser.

 

*En français dans le texte.