Victoria en femme

Extrait de Madame Victoria | Par Catherine Leroux

Extrait de Madame Victoria

Comme bien des choses dans sa vie, cela n’a pas commencé par un désir, mais par un devoir. Ses supérieurs lui avaient dit : « Ça prend un homme pour finir le boulot, mais il faudra une femme pour partir le bal. » Il avait ri, lui qui s’était toujours considéré comme un homme sans équivoque, sans l’ambiguïté de certains de ses collègues plus délicats; bref, un mâle-mâle impossible à dissimuler. Mais il était avant tout obéissant, aussi avait-il accepté de se prêter au jeu – de bon cœur. On allait bien rigoler.

Il devait neutraliser un traître. Un gros Moscovite vulgaire, canaille jusqu’au bout des saucisses qui lui servaient de doigts, qui sautait joyeusement d’un camp à l’autre, au bénéfice certain des Américains. Les agents qui procédèrent à la transformation de Maslo avaient soigneusement étudié les préférences de la cible – les brunes au teint mat et à la poitrine généreuse. Maslo dut apprendre les rudiments des artifices cosmétiques. D’abord, la peau. Grâce à ses lointaines origines chores, Maslo n’avait pas à simuler le bronze de son teint, mais il lui fallait masquer certaines cicatrices un peu trop éloquentes.

Ensuite, les yeux, qu’on lui enseigna à agrandir et à assombrir pour produire un regard félin, adouci par des sourcils en forme d’accents circonflexes qui lui conféraient un air surpris. L’étonnement, apprit-il, était l’arme implacable des séductrices. Le grand soir, il lui faudrait parfaire ce regard en y fixant des faux cils avec une abominable colle qui sentait le vinaigre, la seule capable de résister à la sueur qui, fatalement, couvrait jusqu’aux paupières des vrais mâles.

La bouche devait être d’un rouge onctueux et la poitrine, ample et pigeonnante. Mais la clé de voûte d’une transformation réussie avait beaucoup moins à voir avec les seins qu’avec les fesses. « Ce qui attire les hommes, c’est une bonne différence entre la circonférence de la taille et celle des hanches », avait expliqué l’agente Mikhaïlovka d’un ton docte, ajoutant que le rapport idéal était d’environ 0,7. Après quelques mesures au ruban gradué, elle avait rembourré sans ménagement le sous-vêtement atrocement serré qu’on avait fait enfiler à Maslo avant de contempler son œuvre sous les regards approbateurs des membres de la cellule d’opération. De l’homme grimé qu’il était il y a un instant, Maslo s’était métamorphosé. Il dut lui-même en convenir : il était une femme superbe.

Ramener le traître dans sa chambre d’hôtel avait été un jeu d’enfant. Mais sitôt la porte fermée, l’agent double avait brandi une lame de rasoir. Le doute avait envahi Maslo : se pouvait-il que l’homme l’ait démasqué? Il comprit rapidement que l’espion avait plutôt l’intention d’assouvir ses fantasmes sadiques sur la femme sans défense qu’il croyait avoir devant lui. Maslo n’oublierait jamais le regard de panique que son adversaire lui avait jeté lorsqu’il avait réalisé qu’il avait affaire à un agent russe. Maslo l’avait achevé lentement, de ses mains impeccablement manucurées.

Par la suite, chaque fois qu’un job requérait cent kilos de muscles sous la forme d’une femme qui semblait en peser la moitié, on envoyait Maslo. C’était le défi qui venait redonner du piquant à sa carrière. Il savait se battre, atteindre une cible à une distance de mille deux cents mètres, manier les poisons, les voitures, les ordinateurs; l’assassinat était devenu un acte pratiquement banal pour lui. Se travestir pour le faire changeait tout.

Il prenait plaisir à créer des effets, à manipuler parfums, fards et fers pour confectionner l’écran de fumée parfait. Et surtout, il aimait sa voix. Maslo avait trouvé sans effort l’octave qui effaçait son ton rocailleux pour faire place à une mélodie chaude qu’il faisait déferler sur ses cibles. Pour s’amuser, il ajoutait parfois une touche exotique en adoptant divers accents. En russe, il épousait les angles germaniques, ou encore la sensualité des socialistes françaises. En anglais, il devenait une Australienne fantasque, ou une Italienne éperdue. En allemand, il restait Russe. Cela suffisait à intriguer la plupart de ses victimes.

La rousse fulgurante, l’Asiatique incisive, la babouchka espiègle exécutèrent avec brio quelque vingt missions. Puis, les années quatre-vingt roulèrent sur l’empire soviétique, Gorbatchev hérita du pouvoir et les missions se firent de moins en moins intéressantes. Lorsque le mur de Berlin tomba, Maslo regardait l’événement depuis le téléviseur grésillant d’une chambre d’hôtel de New York. Il ne fallait pas un doctorat en science politique pour comprendre que les héros d’hier seraient bientôt des ennemis publics. La doublure de son sac de voyage renfermait deux passeports – sur quatorze – dont le KGB ignorait l’existence. Maslo ferma les yeux et en attrapa un au hasard. Canada, lut-il sur la couverture du document.

Il avait toutes les raisons du monde de ne pas retourner à Montréal, et c’est pourquoi il choisit de s’y installer. À son arrivée, il passa près de vingt-quatre heures à effectuer un petit pèlerinage, des silos du bord de l’eau aux installations olympiques, des raffineries de la pointe est à l’indulgent verdoiement du parc La Fontaine. L’automne approchait, la terre était froide et tout lui rappelait Mila. Devant le grand bassin puant, Maslo pleura comme si on l’avait enseveli vivant.

Heureusement, la ville à moitié décrépite possédait une formidable énergie capable de s’infiltrer là où ni le vent, ni même la lumière n’entraient, dans les interstices entre les édifices, par les fissures du béton, au cœur de caves bondées d’un monde désœuvré ivre de poésie et de concupiscence. Cette fois, Maslo avait le temps de goûter à ces fêtes, d’admirer les façades multicolores, de marcher dans les ruelles où débordait le tapage organique des vies collées les unes aux autres. Pour un homme qui avait voyagé toute sa vie, se sentir chez soi n’importe où était devenu une aptitude au même titre que le fait de parler plusieurs langues. À Montréal, cette habileté lui était à peine nécessaire. La ville l’accueillait avec une merveilleuse nonchalance.

Il trouva un appartement qui se payait en bouchées de pain, non loin du parc et des bars, dans un quartier partagé entre étudiants, junkies et homosexuels où il savait qu’il dormirait bien. Quand les tempêtes frappaient, les vitres tremblaient dans leur châssis et les courants d’air venaient pincer les grands pieds de Maslo à travers ses pantoufles valenki. Il buvait un café sirupeux qui cuisait ses lèvres et faisait frémir ses mains, et dévorait des portions démesurées de bines, une mixture qu’il découvrait avec bonheur. Il passait ses journées à lire et, le soir, il enfilait son survêtement à l’effigie du GUGB, un acronyme qui ne possédait aucune signification pour les rares passants qu’il croisait lors de ses courses nocturnes.

Avec des précautions minutieuses, il achemina une lettre encodée à sa vieille mère et sa sœur. Cette dernière lui écrit en retour que leur mère ne reconnaissait plus personne et qu’elle-même s’efforçait d’oublier ce frère qui avait abandonné la patrie. Il cessa d’écrire en Russie pour de bon.

Au printemps, il changea de logement, élisant domicile rue Ontario, au-dessus de l’étal d’un marchand de fruits d’où les premières odeurs de vie s’échappaient en mai, et où les voix des clients faisaient pleuvoir l’éclat ensoleillé de l’accent québécois. À quelques reprises, en étirant ses promenades jusqu’aux luxueuses avenues d’Outremont, il avait cru reconnaître Mila, sa démarche de tueuse romanche et le bruit catégorique de ses talons sur le béton. Mais il s’était ressaisi. Il devait tenir les mirages en respect s’il ne voulait pas devenir fou dans cette ville où il avait en si peu de temps trouvé et perdu l’amour.

L’idée fit son apparition un soir d’été, alors que Maslo revenait d’un jogging le long du fleuve. Sa course avait tiré de lui des quantités inouïes de sueur, et il remontait la rue de la Visitation en s’épongeant le front lorsque des rires fusèrent d’un trou dans le mur. Interloqué, il glissa sa tête ruisselante par l’embrasure de la porte pour apercevoir une femme longue comme un couteau coiffée d’une extravagante perruque orange. Elle susurrait les paroles d’une chanson indiscernable qui, à en juger par l’émoi de l’assistance, ne pouvait être que grivoise. Il observa le spectacle depuis le trottoir jusqu’à ce que le travesti l’interpelle. « Heille! Toi, là, le gorille! Si tu veux écouter, il faut payer! » Devant l’absence de réaction de son interlocuteur, la dame quitta la scène et traversa la salle de table en table, enjambant les cocktails pastel et les têtes frisottées pour lui lancer des projectiles tirés de son ample soutien-gorge. Maslo s’éloigna, songeur.

Le lendemain soir, il mit une éternité à se préparer. Il n’avait pas touché à sa trousse de cosmétiques depuis longtemps, et jamais il n’avait eu à lutter contre une chaleur aussi poisseuse. Le fond de teint semblait se dissoudre à mesure qu’il l’appliquait, et son rimmel coulait comme s’il pleurait à chaudes larmes. Il résolut donc d’adopter un maquillage minimaliste, structuré par quelques coups de fard. Une somptueuse perruque blonde et une robe à paillettes vinrent compléter l’illusion. Lorsqu’il sortit, la musique qui l’accompagnait dès qu’il se transformait en femme prit le dessus.

Sur un tableau placé à l’entrée du bar, les mots open mike lui sourirent. Ni le barman ni la drag queen ne parurent reconnaître en lui le curieux de la veille. Satisfait, Maslo tira un porte-cigarette de son décolleté et demanda du feu d’une voix alourdie de volutes russes. Fasciné, le serveur approcha une flamme de son visage. Maslo se tourna vers le ventilateur et, avec une moue sauvage, souffla la fumée dans le courant d’air. Depuis les tables, on lui lançait des regards admiratifs. L’ancien espion sourit intérieurement. Il était belle et il le savait.

La soirée s’amorça sur une chanson d’Édith Piaf interprétée par une voix dévouée, mais aigre. Deux jumelles, l’une blanche, l’autre noire, exécutèrent un tango langoureux. Puis, Romy Bruchési vint amuser l’assistance avec quelques blagues salaces. Vers une heure du matin, lorsque l’assemblée eut atteint son zénith éthylique, Maslo se laissa glisser de son tabouret. Dès ses premiers pas, l’éclat de ses paillettes illumina la salle.

Il s’empara du micro et laissa peser un regard dur sur l’assistance jusqu’à ce que le silence se fasse. Puisant dans l’air vicié du bar une respiration suave, il articula les premières notes des Yeux noirs, la chanson la plus connue et la plus brûlante que la brûlante Russie ait produite. Pendant les quelques minutes de sa prestation, les souffles furent suspendus, les rires aspirés, les cigarettes se consumèrent entre les doigts des spectateurs. La voix de Maslo secouait les amours éteintes des noctambules, leurs passions éphémères, leurs deuils incomplets. Lorsque les dernières notes moururent sur ses lèvres, l’assistance fondit en applaudissements.

« Ton nom! Comment tu t’appelles? » cria quelqu’un. Maslo se retourna. « Victoria Volga », répondit-elle gravement Les applaudissements reprirent et elle quitta l’estrade en lançant son micro derrière elle.

Il ne fallut que deux semaines pour que Victoria Volga obtienne sa propre affiche au cabaret. On lui octroya les jeudis, ce qui lui convenait parfaitement : ni un soir creux de semaine ni une nuit folle de week-end. L’anticipation vorace qui précède le congé, mais le désespoir d’un jour comme les autres. Les clients du cabaret étaient en partie des femmes prises dans des corps d’hommes, hommes d’affaires, camionneurs et pères de famille venus respirer un peu avant de replonger dans le monde anoxique où ils s’étaient construit de petites prisons insupportables. Ces malheureux qui rêvaient d’une autre vie côtoyaient des homosexuels épanouis qui faisaient mousser leur ivresse avant de commencer leur vraie nuit dans les clubs du village, et des matrones venues d’aussi loin que la Rive-Nord pour s’amuser auprès des drags qui les comprenaient mieux que leurs sœurs, leurs voisines, leurs maris.

Dans cette foule, Victoria Volga détonnait comme un coup de gong. Pas de plaisanteries de bas étage avec la stoïque Soviétique – rien que des sentiments vifs comme la lave, rien d’autre que la Grande âme de la Russie qui coulait de ses lèvres jusque dans les verres. Grâce à un répertoire que le rideau de fer avait rendu relativement exotique, elle offrait quelque chose d’unique et le bar lui payait cette originalité en espèces sonnantes et trébuchantes. En bonifiant son jeudi de quelques soirs à brasser des cocktails derrière le bar, elle n’eut plus besoin de toucher à ses économies pour vivre. Elle avait un emploi.

Elle achetait des tenues extravagantes dans les friperies de l’avenue du Mont-Royal, dans les sous-sols des églises des beaux quartiers. Bientôt, ses vêtements d’homme lui parurent inadéquats et, même lors de ses jours de congé, elle restait vêtue de jupes serrées et de chandails pelucheux. Dans la rue, elle attirait des regards curieux et admiratifs, et fut plus d’une fois abordée par des hommes très insistants. Mais elle aimait toujours les femmes avec la même entièreté.

La seule chose qui venait troubler l’harmonie de son quotidien était l’apparition récurrente de Mila. Dans la foule survoltée du last call, au moment où Victoria s’apprêtait à chanter Kalinka, le visage de Mila émergeait, tout au fond de la salle, ses traits sévères et gracieux, son regard noir comme le canon d’un neuf millimètres. Parfois, Victoria ne l’apercevait même pas, mais sentait sur elle le jugement implacable de son ancienne amante qui l’aurait certainement trouvée grotesque ainsi accoutrée. Elle fermait alors les yeux si fort que ses faux cils menaçaient de s’envoler, elle ouvrait les bras puis elle se mettait à chanter. Chaque fois, Mila s’évanouissait dans l’intervalle et Victoria se forçait à oublier cette hallucination.

L’URSS s’effrita comme prévu et l’ancien agent nota soigneusement chaque étape de son démantèlement, du putsch de Moscou à la création de la CEI. Si on lui avait suggéré que ses mélopées chéries par les Chœurs de l’Armée rouge lui servaient à surmonter un certain deuil, elle aurait ri. Mais elle ne pouvait nier qu’elle ne s’était jamais sentie aussi russe que depuis son exil. Elle s’était façonnée à l’image d’un cliché grossier qu’elle habitait avec une telle vigueur qu’il en devenait convaincant, touffu, insaisissable comme ses origines infusées de steppes et de rivières interminables.

Les hivers s’enchaînèrent, bien serrés entre les automnes et les printemps qui précédaient des étés élusifs où Montréal bouillait comme une grande soupe. Elle prit une ou deux rides, elle cessa de fumer trois fois pour toujours recommencer, coucha avec quelques femmes, mères de famille ou jeunes filles en quête de nouveaux continents. Une fois par année, elle retournait dans l’enchevêtrement oppressant des raffineries de l’est. Là où Mila était morte, une tache d’huile refusait de disparaître. Avoir tué cette femme après l’avoir tant aimée lui avait donné une raison de mourir, insufflant une certaine témérité à son travail. Aujourd’hui encore, ce moment demeurait le pivot de son existence. Mais elle ne voulait plus mourir. Elle voulait revenir sur les lieux de la pire mission qu’on lui ait confiée et ressentir, dans toute l’ambivalence de son corps, le genre d’homme qu’elle avait été. Dur, obéissant, imbécile. Il est certain que Mila l’aurait assassiné si Maslo n’avait pas été plus rapide.

C’est le jour de cet anniversaire qu’elle la retrouva. Un genou posé à terre, Victoria se recueillait lorsque quelque chose vint la piquer dans le dos, exactement là où la balle qui avait tué Mila était ressortie après avoir traversé son cœur de part en part. Le point était tellement précis que Victoria crut d’abord qu’elle rêvait. Puis elle entendit des talons rigides marteler l’asphalte derrière elle et elle comprit en quelques secondes qu’elle n’avait pas halluciné les apparitions de son ancienne amoureuse. Elle se retourna.

— Je t’ai peut-être tuée, Mila d’Éon, mais pas en te tirant dans le dos.

— Moi si. Moi, je tire dans le dos. Et tu ne m’as pas tuée.

— Je m’en rends compte.

— Toi, par contre, il te reste environ trois minutes avant la paralysie mortelle.

Mila arracha une fléchette du dos de Victoria et la lui remit. Calmement, Victoria contempla l’originalité de la technique choisie pour l’éliminer.

— Juste retour des choses.

— Ce n’est pas ce que tu crois. Je ne cherche pas à me venger.

— Ah bon?

Mila s’approcha de Victoria et empoigna sa chevelure blonde d’un geste rageur.

— Je veux te punir d’être si complètement ridicule!

Elle lança la perruque au loin et, tirant Victoria vers elle, l’embrassa violemment.

Bien qu’il s’agisse d’un des endroits les plus surveillés de l’île, le territoire des raffineries était désert. Mila et Victoria firent l’amour presque brutalement, clandestines, invisibles. Lorsqu’elles se rhabillèrent, Victoria observa avec amusement les traînées de rouge qu’elle avait laissées sur le cou de Mila.

— Je ne vais pas mourir, on dirait.

— Mais non. Il n’y avait que du jus de citron sur ce dard.

— Je t’aime, Mila.

Mila la fixa d’un air sévère, puis ramassa son sac Hermès qui renfermait – Victoria n’en doutait pas une seule seconde – un Glock et suffisamment de poison pour tuer un régiment. Elle disparut entre les citernes et Victoria se remit en route avec le sentiment que l’ordre du monde venait d’être renversé. Les lumières de la raffinerie clignotaient dans le soir lunaire. L’heure de son tour de chant approchait.

Elle mit d’innombrables heures et une ardeur désespérée à chercher Mila. Elle sillonna la ville, fouina dans les registres les plus obscurs pour la retracer. Retrouvant ses vieux réflexes, elle ne négligeait aucune piste, des archives des journaux aux associations russophiles, des clubs de tir au plumitif du palais de justice. En désespoir de cause, elle alla même s’adresser au consulat de Russie, l’un des quatre pays dont Mila possédait la nationalité. Dans un accent québécois impeccable, Victoria expliqua au fonctionnaire qui l’avait accueillie qu’elle était à la recherche d’une ancienne locataire partie sans payer.

— Elle m’a dit qu’elle était Russe. Elle s’appelle Mila d’Éon.

À ces mots, le regard triste du bureaucrate cessa de parcourir la page des sports pour s’arrêter sur elle.

— Quand avez-vous vu cette dame pour la dernière fois?

— Il y a six mois.

— Et elle vous a dit qu’elle s’appelait Mila d’Éon?

— Oui. Je voudrais savoir si elle est toujours au pays. S’il y a moyen de récupérer mon argent.

— Excusez-moi.

L’homme sortit du bureau. Pendant une éternité, Victoria attendit en se tortillant sur sa chaise. Depuis sa désertion, jamais elle n’avait été si proche de ses anciens maîtres. Cela la rendait nerveuse. Quand l’agent consulaire revint, il planta à nouveau son regard dans celui de Victoria.

— La femme que vous cherchez est effectivement portée disparue, madame Tremblay. Et il vaudrait mieux que vos recherches s’arrêtent ici.

Il avait parlé en russe, le plus calmement du monde, prononçant les mots « madame Tremblay » un peu plus lentement que le reste. Victoria hocha la tête et se dirigea vers la sortie avec prudence, transpercée par une multitude de lentilles qui enregistraient chacun de ses mouvements.

Cet après-midi-là, elle prit congé, emballa ses affaires et changea d’adresse. Elle jeta ses perruques blondes pour devenir brune, et se débarrassa de tout ce qui subsistait de son ancienne vie. Armée de sa trousse de maquillage, elle se composa un nouveau visage, plus fin, plus sobre, à l’image de ce qu’il lui fallait devenir : une femme discrète. Tout en doublant la dose de fond de teint, elle observa son reflet dans le miroir, cherchant dans ses traits quel ennemi intérieur avait fait de sa vie un tel échec.

Après un temps, elle retourna au cabaret, traînant son obsession et son cœur brisé. Elle aurait volontiers quitté cet emploi qui ne lui apportait plus aucune joie, si ce n’était l’espoir de revoir la moue impitoyable de Mila surgir d’entre les spectateurs. Évitant la scène, elle passait ses soirées au bar à scruter l’auditoire en quête d’un indice. L’ombre de Mila était partout, universelle et toxique.

L’agitation fit fondre ses muscles et le tonus de son visage. Même sa stature semblait s’amoindrir; ses pieds rapetissaient dans ses chaussures en toc. Sa voix grimpait plus haut, touchant à des octaves inédites, et sa pilosité se faisait de plus en plus rare. Entièrement préoccupée par sa quête, Victoria ne remarqua pas tout de suite ces changements. Mais un jour, alors qu’elle revenait d’une ronde au parc La Fontaine, elle la sentit. La différence. Une altération à la fois subtile et radicale, comme un coup de fouet sur le pivot central de son corps.

Incrédule, elle se précipita chez elle où son miroir lui confirma l’époustouflante transfiguration : là où siégeaient hier les derniers vestiges de l’homme qu’elle avait été, il y avait maintenant un sexe de femme, semblable à tous ceux qu’elle avait connus, doté de toutes les courbes, fossettes et sourires qui le rendaient unique. Sur son torse, les muscles pectoraux avaient fait place à une poitrine fatiguée mais fière, et ses flancs s’étaient sculptés pour dessiner une taille plus fine. Comme une planète qui revient dans son axe, son corps s’était renversé.

Elle s’installa dans la nouvelle géographie de son corps sans en parler à qui que ce soit, se contentant d’habiter la structure qui s’était construite pour elle. Mais au cabaret, ses collègues sentirent la différence, intuition qui se traduisit chez la plupart d’entre eux par un dédain instinctif, comme si l’authenticité qu’elle avait acquise la discréditait. Dans ce monde d’artifices et de faux-fuyants, on célébrait le fait d’être à la fois l’un et l’autre, d’être à mi-chemin, de n’arriver nulle part. Son basculement l’avait placée dans un camp d’où elle ne pouvait plus sortir.

C’est le moment que choisit Mila pour refaire surface. Un mardi, alors que Victoria regardait sur son petit téléviseur la reprise de la victoire de Julia Alexandrovna Kourotchkina au concours de Miss Monde, le téléphone sonna avec des accents miraculeux. D’une voix d’une tendresse inhabituelle, Mila fit basculer l’univers une nouvelle fois.

— Ton enfant est né, Maslo.

Victoria resta muette pendant près d’une minute, si bien que Mila répéta son message, jusqu’à ce qu’il fasse son chemin du cœur à la tête.

— Comment?

— Comme tous les enfants du monde.

— Où es-tu?

— À l’hôpital. Viens nous retrouver.

Victoria raccrocha, déploya les fines lignes de ses doigts et compta. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf. Il y avait exactement neuf mois qu’elle avait croisé Mila au pied des raffineries. Elle se précipita à l’extérieur.

Un vent fou soufflait de l’ouest, rendant sa marche laborieuse, comme dans un rêve où tout joue contre nos pas. Aux intersections, le rouge prenait les feux en otage pendant des heures. Des autobus interminables lui bloquaient la route; des avenues fermées la forçaient à des détours inimaginables. Le sang battait dans ses tempes; un minuscule cœur supplémentaire se contractait dans son corps. Elle était père. Père et mère en même temps. Elle était sur le point de devenir le ciel et la terre d’une toute petite personne que Mila, malgré sa hargne, avait mise au monde. Le vent pouvait bien souffler. Elle était une flèche, déterminée à monter vers le nord.

L’hôpital se dressait à flanc de montagne comme une chanson russe. Des tambours en roulement avaient empêché le jour de s’aplatir complètement. Victoria se dirigea vers le pavillon F, celui des Femmes, où des vies commençaient entre les jambes de femmes, accueillies par des mains de femmes, bercées par des femmes qui connaissaient les mystères des premières heures. Victoria s’approcha de l’entrée avec le sentiment d’arriver dans un temple. Mais avant qu’elle ne touche la porte, un sifflement l’interpella. Toute sa peau frémit. Elle reconnaissait ce son d’une autre époque, un signal secret décidé entre elle et Mila pour se retrouver dans le noir et le chaos. Entre sa lèvre et ses incisives, Victoria répondit, puis s’engagea sur le chemin qui s’enfonçait dans la montagne, sans se surprendre que celle qu’elle aimait ait choisi de l’attendre dans un sous-bois plutôt que dans une chambre jaunâtre. De mille manières, Mila d’Éon appartenait davantage à la forêt qu’à la civilisation.

Elle la trouva sous la voûte d’un arbre immense. Le sol était entièrement recouvert de pommes. Mila souriait, vêtue d’une couverture écrue, les cheveux défaits. « Désarmée », pensa Victoria. Elle ne put s’empêcher de l’étreindre, de la caresser, de commettre tous ces gestes de tendresse qui d’habitude irritaient Mila mais qu’elle semblait accepter aujourd’hui.

— J’avais besoin de prendre l’air. Je t’ai attendu ici.

— Et notre enfant?

— Endormi. Je t’emmènerai dans quelques instants.

— Il va bien?

— Oui.

— C’est une fille? Un garçon?

Mila secoua la tête et Victoria réalisa qu’elle ne l’avait jamais vue ainsi, chevelure au vent. Comme le reste de son âme, Mila tenait ses cheveux strictement attachés, près de son crâne, impossibles à saisir lors d’une bataille ou d’un élan d’amour. Elle mit un long moment à répondre, toisant Victoria d’un regard presque brutal, pénétrant, qui semblait voir à travers ses robes. Puis elle haussa les épaules, comme si rien de tout cela n’importait.

— Un garçon.

— Un garçon, répéta Victoria.

Mila regarda ailleurs. Le pommier était immense, sans doute très vieux. Peut-être antérieur à tout cela, ces bâtiments, ces naissances, ces amours insondables. Planté par un pauvre colon à la dent sucrée. Le sol semblait fait de pommes qui roulaient sous leurs pieds.

— Tu as choisi un nom?

Lentement, Mila secoua la tête, l’air tendre, puis soudainement féroce. Le vent se leva.

— On trouvera quelque chose ensemble, dit Victoria.

— Oui.

Victoria inspira et sa poitrine se remplit d’une confiance toute neuve. Elle se pencha pour ramasser une pomme et la frotta sur sa veste. Mila sourit, bienveillante.

— Non, pas celle-ci. Elle est piquée.

Elle lui tendit une autre pomme, plus petite, plus rouge, comme si on y avait concentré l’essence de toutes les autres pommes.

— Celle-là. Tiens.

Victoria ouvrit sa bouche et croqua dans le fruit qui émit un craquement presque joyeux. Immédiatement, elle sentit la noirceur s’abattre. Elle eut à peine le temps d’entendre, à l’est de son corps, des bruits de pas qui s’éloignaient.