Victoria à l’horizon

Extrait de Madame Victoria | Par Catherine Leroux

Antoine Tanguay

Extrait de Madame Victoria

Elle avait vu le jour dans une région où on comptait sept habitants au kilomètre carré. Au moment où elle atteignait la majorité, ce chiffre avait grimpé à près de huit, et menaçait de poursuivre son effarante escalade. Bientôt, la petite ville au bord de la rivière des Outaouais serait aussi dense qu’un lainage lavé à l’eau chaude. Or, la proximité des autres, qu’ils soient assemblés en cellules serrées ou répartis en petites solitudes, ne disait rien qui vaille à Victoria, ou plutôt à sa peau. La promiscuité lui causait des démangeaisons insupportables, des plaques et des cloques et, dans certains cas extrêmes, une effarante perte de cheveux. Plus il y avait de gens autour d’elle, plus elle se grattait.

Dès sa première journée d’école, le mal l’avait assaillie. À la récréation, son épiderme s’était mis à fourmiller, à se soulever comme une mer mécontente, produisant des humeurs si virulentes qu’il lui sembla que sa peau, par ses pores affolés, poussait mille cris douloureux. Près d’elle, des gamins riaient, faisaient rouler des ballons et dessinaient à la craie des mondes entiers. Victoria avait détaché son regard de son urticaire pour le plonger dans la masse qui dansait autour d’elle et, pendant un instant, un autre pouls que le sien avait battu dans son corps. Puis un petit groupe en pleine course folle l’avait frôlée et son flanc gauche s’était mis à brûler. Elle avait reculé jusque dans un coin désert de la cour et, en un moment de lucidité précoce, compris que ce premier et fugace sentiment de fraternité serait son dernier. Ce qu’elle n’avait pas encore osé approcher, elle serait maintenant contrainte de le fuir.

Pendant trois ans, sa mère lui avait frotté le corps de toutes sortes d’onguents et de remèdes de sorcières qui écorchaient Victoria comme l’eau bénite les démons. Dans des classes de quarante mètres carrés de superficie, la densité humaine atteignait le chiffre barbare de 694 444 personnes au kilomètre carré. Pour Victoria, l’unité de mesure de base de la démographie ne perdait jamais sa pertinence, et, douée pour les mathématiques, elle évaluait chaque situation à l’aune de cet étalon rassurant. Et une chose était certaine : 694 444 enfants par kilomètre carré, c’était beaucoup trop pour elle. Quand elle avait trouvé du sang séché dans les draps et les chemisiers de sa fille, la mère de Victoria s’était résignée à lui faire l’école à la maison.

Les années passèrent et Victoria devint une jeune femme d’une taille peu commune. Haute et large, elle paraissait creuse, comme une grand-voile que rien n’aurait pu tendre suffisamment. Lorsque vint le temps de quitter le domicile familial (45 personnes au kilomètre carré), Victoria n’eut d’autre désir que de se rendre au bout du monde. Les jointures de ses mains fendillaient pendant qu’elle feuilletait des atlas et des almanachs, ses longs doigts osseux caressant les images des lieux les plus déserts du Québec. Elle finit par déterminer qu’avec son faible taux démographique et ses paysages grandioses, la pointe de la Gaspésie constituerait un bercail idyllique. Elle calcula qu’au bord de la mer, la sensation de la densité humaine serait nécessairement moins importante puisque l’étendue d’eau, qui n’était pas compilée dans les évaluations, ne comptait pas le moindre habitant.

Elle s’engouffra donc bravement dans un autobus bondé où elle faillit s’arracher la peau tout en se retenant d’estimer le chiffre responsable de son accablement. Son voisin semblait prendre un malin plaisir à lui enfoncer son coude dans les côtes chaque fois qu’il tournait une page de son journal. Quand elle descendit, elle découvrit deux énormes ampoules violettes là où il l’avait heurtée. Se tournant vers l’immensité du ciel et de la mer, elle oublia ses blessures pour pousser un soupir d’aise. Elle était enfin loin de tout.

Les oies entraînèrent avec elles l’été, puis le froid ralentit le quotidien, le gel laqua la terre et tout s’arrêta. Dans sa petite maison dépouillée, Victoria regardait, fascinée, sa peau qui s’assainissait pour revêtir une blancheur pure et une texture veloutée qu’elle n’avait pas possédées depuis le berceau. Unique présence humaine, de rares automobiles pénétraient son champ de vision, bondissant sur les routes enneigées, trop rapides pour transmettre cette onde qui corrodait toutes les faces et surfaces du corps de Victoria. Devant sa fenêtre, elle se caressait les bras en songeant doucement au fait qu’en guise de bonheur, l’existence ne lui offrirait que du soulagement.

Pour gagner sa vie, elle réalisait des travaux de comptabilité qu’on lui livrait par la poste. De temps en temps, en s’emparant des feuilles couvertes de chiffres, elle sentait ses doigts picoter, troublés par toute l’agitation, les ambitions et les inquiétudes qui grouillaient derrière les nombres qu’on lui demandait de compiler. Elle laissait alors les liasses de documents reposer quelques heures dans le halo du poêle à bois avant de les reprendre. Elle terminait son travail percluse d’une fatigue distante, délicieusement différente de l’épuisement suscité par ses maux d’autrefois. Elle attendait le milieu de la nuit pour aller glisser ses enveloppes dans la boîte à lettres, certaine à cette heure de ne croiser rien d’autre que des vents immenses d’avoir traversé un désert de froid et d’écume pour arriver à terre.

Se croyant sauvée, elle ne se méfia pas quand la neige se mit à disparaître, que les embâcles rétrécirent, que les bateaux regagnèrent la mer et que les villageois reprirent la bourgade. Leur présence lointaine et imprécise, leurs gestes modérés et leur constant exode vers les villes les empêchaient de déstabiliser la santé toute neuve de Victoria. Elle ne se tracassa pas non plus lorsque le flux des voitures s’intensifia sur la route, perçant le paysage de couleurs rutilantes. Ce fut sa peau qui sonna l’alarme au beau milieu de la nuit de la Saint-Jean. Elle crut que ses draps avaient pris feu.

Ils étaient là, tout autour de chez elle, sur la grève, dans les sous-bois, en haut des falaises et près du torrent, ivres et affamés, entortillés dans des sacs de couchage, la bouche pleine de chansons grivoises et de crevettes, remplis de l’enthousiasme benêt qui caractérise les touristes du monde entier. À l’aurore, armée de jumelles, Victoria parvint à discerner des guirlandes annonçant des festivités qui dureraient jusqu’à l’automne. Baissant les yeux, elle observa les bubons purulents qui avaient surgi sur sa poitrine en quelques heures. Même ses ongles se hérissaient d’éclisses.

Elle tenta en vain de se frictionner avec les anciens onguents, mais ceux-ci s’évaporaient dès qu’ils touchaient sa peau. Plongée dans un bain, elle passa quelques heures à essayer de se calmer, à souhaiter que cette crise sans précédent ne soit qu’un sursaut dû à une longue période de sevrage. Mais à son grand désespoir, l’eau se mit à bouillonner avant de se teinter d’un ocre inquiétant. Elle bondit hors de la baignoire, écorchée vive, le regard voilé par une brume dont elle devinait qu’elle appartenait non pas à l’air ambiant, mais à sa propre rétine. Vingt-quatre heures après l’arrivée des estivants, Victoria craignait pour sa vie.

En moins de deux, elle fit ses bagages. Elle profita de l’aube pour parcourir le village endormi, pleine de rage d’avoir été dépossédée d’un sol si chèrement conquis. Après une traversée en bateau presque aussi éprouvante que le voyage en autocar qui l’avait précédée, Victoria courut jusqu’à un endroit calme et isolé pour se pencher sur la carte géographique qui lui servait de guide. Cette fois, elle ne fit pas de calculs. Elle savait exactement où elle devait aller. Il s’agissait, paradoxalement, d’un lieu que la concentration de moustiques, de mouches à chevreuil et de brûlots rendait presque inhabitable, ce qui avait poussé Victoria à l’écarter auparavant. Mais elle réalisait à présent que les effets de la promiscuité humaine étaient pires pour elle que ceux des insectes, aussi entreprit-elle de s’y diriger sans autre forme de délibération. Elle était une flèche, et elle filait vers le nord du Québec.

D’un bon pas, elle pouvait abattre vingt-cinq kilomètres par jour. En ligne droite, cela signifiait deux semaines de marche. Mais en faisant les détours nécessaires pour éviter les quelques habitations qui se trouvaient sur son chemin, elle ne pouvait guère espérer atteindre son but en moins d’une vingtaine de jours. Elle quitta les hameaux du littoral pour entrer dans ce qu’on appelait là-bas le « territoire non organisé », étendue débridée et merveilleusement dépeuplée, du fleuve jusqu’au pôle. Les seuls êtres vivants qu’elle croisa la craignaient assez pour ne pas s’approcher. De toute manière, Victoria avait toujours mieux supporté la proximité des animaux que celle des humains, aussi se permit-elle de ralentir le pas pour admirer la grâce pesante d’un orignal, la cadence d’un lièvre en pleine course.

Ses stigmates régressaient en même temps que son impression de consumer l’air qui l’entourait. Sa peau demeurait sèche et lâche, comme si son corps avait rapetissé à partir d’une stature encore plus massive. Mais Victoria ne s’était jamais préoccupée de l’apparence de son physique, qui était sensation bien plus qu’il n’était image, et maintenant qu’elle s’enfonçait vers l’horizon comme une balle perdue, cela ne comptait plus du tout.

Elle croisait des objets épars, machines éventrées et outils morts-nés, éparpillés le long d’une route que plus personne n’empruntait. Lorsqu’elle se mit à voir des fleurs poindre au milieu de la chaussée, elle sut qu’elle avait atteint ce qu’elle cherchait. Une densité de 0,1 habitant au kilomètre carré. Ce zéro tout lisse, poli par le calme et l’isolement, c’était son salut. Les vestiges d’activité humaine continuèrent d’apparaître comme des satellites tombés du ciel jusqu’à ce que Victoria aperçoive un panneau. « Site de l’ancienne ville de Gagnon. » Elle était arrivée.

De l’agglomération, il ne restait plus que le tracé délavé des rues. Maisons, école, église, magasins : tout avait été rasé au départ de la compagnie. En bordure de la ville, un énorme trou contenait, au fond d’une eau toxique, les machines que les dirigeants de la mine n’avaient pas cru bon d’emporter avec eux. Des fossiles métalliques, des squelettes de cachalots scorifiés. Devant cette déréliction, Victoria découvrit ce que tous les croque-morts apprivoisent à force de côtoyer des cadavres : la paix grise et infrangible de la mort. Elle avança dans une sorte de désert argenté où s’accumulait une poudre lourde et bleutée qui scintillait froidement. Des entrailles de la Terre, on avait extrait ce qu’il fallait pour transformer ce coin de pays en territoire lunaire. Le vent se leva, l’odeur de la toundra effleura sa peau nue. La nature était si belle et volatile.

Elle passa plusieurs jours à dormir dehors, les chauves-souris tissant au-dessus de son corps des tracés protecteurs. En l’absence d’autres humains, sa solitude prenait une texture différente. Alors qu’avant, elle avait dû se battre pour aménager une bulle invisible autour d’elle, à Gagnon, ces efforts n’étaient plus nécessaires. Le combat était de survivre, tout simplement. Elle n’avait emporté avec elle qu’un épais sac de couchage et des aliments déshydratés qu’elle consommait avec parcimonie. Dans les ruisseaux et les immenses bras du réservoir Manicouagan, elle pêchait des poissons qui luttaient jusqu’à l’instant de leur mort, et ce contact avec leur vitalité la faisait trembler. Elle n’en avait pas l’habitude. Elle apprêtait ses proies avec révérence.

En août, la température se fit ambiguë et la nécessité d’un abri s’imposa. Victoria élut domicile dans un coin bordé de trembles magnifiques où, supposait-elle, s’était dressée autrefois une maison particulièrement douillette. Pour dénicher des matériaux, elle dut s’éloigner du centre-ville, où tout avait été emporté des décennies plus tôt. Elle marcha parfois jusqu’à vingt kilomètres par jour afin de mettre la main sur quelques planches, des branches dignes de soutenir une construction, de la tôle. Avec ces trouvailles, elle bâtit une cabane qu’elle isola à l’aide de feuilles et de mousse. Poser son nid là où des gens avaient vécu, aimé, menti, crié, là où des hommes avaient saigné et où des femmes avaient emmailloté des bébés lui faisait du bien. Les jours raccourcirent et elle commença à amasser du bois de chauffage. Elle vola, dans les camps de chasse peu fréquentés du lac Barbel, des draps et des conserves lourdes comme des ventres d’ours.

Ces préparatifs la plongèrent dans une sorte de frénésie. Elle se mit à parler toute seule, s’adressant aux feuilles tombées, aux écureuils et aux derniers papillons de nuit. Elle se racontait des légendes inspirées du relief étrange de cette ville reprise par la nature et se confiait à ses habitants dont l’âme était en partie restée sur les lieux. Enfoui depuis sa petite enfance, son désir de contact humain resurgissait, exacerbé par la saison d’épreuves qui s’annonçait. Elle inventait la chaleur, l’amitié qui lui faisaient défaut à partir des traces de chaleur et d’amitié qui l’entouraient. Puis les premières neiges s’étendirent sur son nouveau royaume et elle se tut.

Ceux qui ont connu la vraie douleur, le mal cinglant qui gratte à la limite du supportable, ceux-là savent tous les bienfaits de l’immobilité. Après des années de souffrances, Victoria toléra sereinement d’avoir à se tenir recroquevillée dans un abri si exigu qu’elle était contrainte de dormir en chien de fusil, de manger accroupie, de réfléchir en rond. Pendant les blizzards, elle restait assise dans sa gangue d’étoffes raidies sans bouger, avec l’impression que l’hiver l’avait fourrée dans sa poche comme un vieux gant. Même si le feu la réchauffait suffisamment pour la garder en vie, les grands froids engourdissaient ses extrémités et un sommeil redoutable la tourmenta plus d’une nuit alors qu’autour, des loups se levaient.

Mais les dangers du gel et des bêtes auraient pu être tenus en respect si la faim n’avait pas gagné du terrain, rampant dans la neige comme un serpent interminable. Car lorsqu’elle constitue un état permanent, la faim finit par se faire oublier, et c’est alors qu’elle devient dangereuse. La réserve de conserves et de céréales sèches qui paraissait considérable à l’automne rapetissa à toute vitesse et les rations frugales que Victoria s’octroyait se dispersaient en elle aussitôt avalées. La peau plus nette que jamais, elle comptait les jours jusqu’au dégel, effectuant des opérations hallucinées où son épuisement tenait lieu de numérateur et l’hiver, de dénominateur. Quand le printemps glissa sur l’incalculable planète du nord, Victoria avait été dévorée par les vents et la solitude de la Manicouagan. À l’image de la ville où elle avait élu domicile, elle n’était plus qu’un spectre.

Elle eut conscience, au premier jour de redoux, de ramper hors de sa tanière et de laper de l’eau de fonte, d’apercevoir des oies et de souhaiter les faire rôtir. Elle se souviendrait d’avoir levé la tête pour recevoir la forêt boréale et sa pluie d’épines lumineuses, la bouche gourmande du printemps. Elle perdit connaissance quelque part entre son triomphe sur la saison de la mort et l’échec de ses calculs. Sous le soleil grandissant, sa peau s’irisait. Des bruits de pas froissèrent le silence.

Du plus profond de son coma, elle sentit son mal qui revenait. Cela débuta par des picotements, suivis par des démangeaisons plus franches que, paralysée, elle ne put soulager. Le calvaire dura plusieurs heures pendant lesquelles un ballotement lui laissa deviner qu’on la transportait ailleurs. Un point précis entre ses deux seins se mit à brûler avec une intensité inédite, et Victoria comprit par une sorte d’intuition fiévreuse qu’elle était arrivée là où elle n’avait jamais osé aller. Dans sa douleur, une joie incongrue l’envahit, une jubilation violente de la transgression, l’abandon de tous ses efforts. Elle se retrouvait jetée contre les autres, entassée, moulée à la foule. Elle était sauvée. Elle était damnée.

Quand elle ouvrit les yeux, elle avait une seringue dans le bras et une infirmière s’affairait à enduire son corps d’une crème à base de pétrole. « Pas la peine », parvint à murmurer Victoria en avisant les cloques énormes qui couvraient sa peau. L’infirmière sursauta. Des médecins accoururent dans sa chambre, prélevèrent des échantillons d’épiderme pendant que Victoria avalait des comprimés incapables d’endormir sa douleur. À deux pas du centre-ville de Montréal, la densité de population s’élevait à plus de 3000 habitants par kilomètre carré. Entre les murs de l’hôpital Royal Victoria, ce chiffre était décuplé. Aucun analgésique ne pouvait venir à bout d’une telle concentration humaine.

Pendant qu’on la réalimentait, d’abord par intraveineuse puis par petits repas pâles comme la pluie, on lui raconta qu’un chasseur l’avait trouvée six jours plus tôt dans les bois dans un grave état d’inanition. Il l’avait conduite immédiatement jusqu’à cet hôpital sans expliquer pourquoi il ne l’avait pas laissée à Baie-Comeau, La Malbaie ou Québec. Étourdie par la douleur, Victoria arrivait à peine à suivre le récit des aides-soignants. Elle passait des heures à croquer des glaçons en regardant par la fenêtre les hommes et les femmes qui se heurtaient les uns aux autres sur les trottoirs surpeuplés, réjouie et affolée par cette inconcevable proximité.

Lorsqu’elle fut en mesure de marcher et de manger toute seule, elle quitta son lit. Sa peau était couverte d’ulcères, même ses pieds flottaient sur une couche d’ampoules géantes, aussi le personnel s’opposa-t-il à sa sortie. Victoria secoua la tête, attendrie par la gentillesse de tous ces gens aux traits tirés, aux pommettes saillantes, aux yeux en amande, aux bouches rieuses, aux oreilles décollées. Elle ne se lassait pas de contempler cette multitude de visages. Elle promit de revenir chaque jour pour les traitements censés la guérir puis partit.

Elle était incapable de parcourir plus de dix mètres sans s’arrêter, soufflée par une douleur tellement vive qu’elle l’aveuglait. Mais elle n’allait pas très loin. Depuis sa chambre, elle avait remarqué un petit boisé isolé près du stationnement. Cela lui suffirait. Cette butte permettrait d’établir une ceinture d’un rayon de trente mètres autour d’elle. Au vu de la densité à laquelle elle avait été accoutumée au cours des dernières semaines, cette zone tampon devrait lui offrir un certain répit. De toute manière, elle était incapable de marcher plus longtemps.

Elle se fabriqua un petit nid de feuilles et, bercée par les sirènes et les musiques du soir, passa une première nuit tolérable. Elle ne s’était pas trompée. La modeste isolation dont elle disposait adoucit ses maux. Le matin venu, elle retourna en clopinant vers l’hôpital pour y recevoir ses médicaments et subir des tests. Ceux qui la soignaient semblaient arriver à court de solutions, mais ils persistaient à croire qu’une frange quelconque de leur science pouvait aider leur patiente écorchée vive. Cette persévérance les rendait encore plus attachants.

Au cinquième jour de sa résidence dans le boisé, une infirmière replète, pas plus grande qu’un buisson de roses, la fit entrer dans un bureau et ferma la porte. « Je sais que vous dormez dans le stationnement. Je pourrais vous aider à trouver une résidence, vous savez », dit-elle en plantant ses yeux de couleurs différentes dans ceux de sa patiente. Victoria haussa les épaules. « Je ne dors pas dans le stationnement, je dors dans le bois. Sans vouloir vous faire de peine, le temps que je passe là-bas me fait beaucoup plus de bien que les remèdes que vous me donnez. » Et elle raconta à la dame les moyens qu’elle avait mis en œuvre dans les dernières années pour combattre son étrange allergie. « Pourquoi vous ne retournez pas en campagne, alors? » Victoria sourit et sentit les croûtes sur son visage se tendre. « Je ne sais pas », fit-elle, incapable d’expliquer qu’elle ne pouvait plus se passer de cette sollicitude qui la rendait malade.

Ce soir-là, la femme insista pour raccompagner Victoria au sommet de la butte. Elle déposa près de sa couche une couverture et un paquet de victuailles. « Dormez bien. À demain. » Prise d’un soudain élan d’affection, Victoria s’avança et serra l’infirmière dans ses bras. Celle-ci lui rendit son accolade avec bienveillance, lui prodiguant même d’exquises petites tapes sur l’épaule. Puis, elle redescendit vers l’hôpital pendant que, secouée par l’étreinte, Victoria se mettait à trembler.

Au milieu de son sternum, le point de tension qui irradiait depuis son arrivée à Montréal grandit. Une douleur cuisante envahit sa poitrine, son tronc, son cou et finalement sa tête. Son épiderme bouillonnait comme la surface d’une eau sur le point de s’évaporer. Elle voulut crier, mais ne parvint qu’à pousser un sifflement rauque. Son corps se consumait. Paniquée, elle se lança par terre et se roula sur le sol. Le tapis de feuilles mortes s’embrasa.

Sur le mont Royal, les chiens levèrent le nez. Une odeur d’encens, de thé des bois et d’épinette roussie traversait les arbres. Un grand danois à l’âme sensible se mit à hurler; une volée d’oiseaux se dispersa dans le filet de fumée qui montait du flanc de la montagne. Et subitement, sans savoir pourquoi, les marcheurs qui passaient par là eurent envie de pleurer.