Annalexique

Extrait du Mangeur de bicyclette | Par Larry Tremblay

«L’Annalexique est une oeuvre en soi, autonome, que le lecteur peut détacher du Mangeur de bicyclette. Les définitions loufoques et poétiques, que Christophe a imaginées pour sa belle Anna, expriment les variations infinies du discours amoureux, pour paraphraser un titre célèbre.»

ANNA BOURRASQUE : Changement brusque dans la vie de quelqu’un qui l’amène à vivre une crise d’identité, des saignements de nez et du fil à retordre contre vents et marées. Il est rare qu’on survive à deux anna bourrasques, car si la première vous aplatit comme une crêpe, la seconde vous roule comme un cigare au chou (plat québécois controversé) dans la sauce de l’amertume. En Écosse, cornemuse de grande dimension qui nécessite une dizaine de personnes pour produire un son. Le clergé s’est longtemps opposé à son utilisation, mais sans succès. Aujourd’hui, on constate sa revalorisation et plusieurs festivals d’anna bourrasque ont lieu chaque printemps sur les côtes escarpées et aspergées d’Écosse. Une chanson populaire, qui en vante les attraits et les prouesses, a même fait le tour des sept mers. En voici le refrain qui rappellera de joyeux souvenirs à plus d’un:

Soufflons soufflons
l’anna bourrasque
fait tomber nos masques
gonflons gonflons
l’anna bourrasque
fait rouler nos casques

Mais moi, Anna, je n’ai pas le coeur à chanter ni les poumons à gonfler. Je subis l’anna bourrasque chaque seconde de mon existence. J’ai battu tous les records d’endurance et développé une étonnante résistance à la bourrasque de ton indifférence. Si un peintre d’obédience symbolico-figurative voulait croquer sur le vif les affres de mon âme, je lui suggérerais de calquer le gigotement du poisson hors de l’eau.

ANNA CATASTROPHE : Événement à chevelure blonde qui fracasse le miroir du jour au moment où j’y plonge. Sa contemplation ouvre l’oeil du typhon jusqu’à l’aveuglement. Seconde qui fait déborder le temps. Le mien. Diminue les possibilités de ma survie. Je n’y peux rien, je te vois, je me noie. Je préfère le naufrage, si c’est toi qui le provoques, au secours gris du sommeil.

ANNA EMBARGO : En danse, pas de deux qui ne mène nulle part. Les plus beaux anna embargos sidèrent, clouent sur les fauteuils, provoquent des tonnerres d’applaudissements au grand étonnement des danseurs qui, sous leur sueur, ébauchent des plans d’évasion. La télévision américaine s’est emparée du phénomène non sans une certaine robustesse et l’a imposé à un public cible de plus en plus captif et ignorant de sa réelle position dans le monde. C’est ainsi que l’Anna Embargo International (A.E.I.) a vu le jour, profitant de la récession économique mondiale et de la satellisation des médias pour s’imposer dans les salons, les coeurs et les reins de toutes les nations modernes et en voie de le devenir. L’A.E.I. m’a personnellement affecté l’an dernier et j’ai dû avaler ma télé, câble compris, pour retrouver l’usage de mes jambes, de la parole et donner à mes yeux un repos mérité. Manger l’impossible, Anna, a été la seule planche de salut accessible à mes membres engourdis par tout ce que je n’ai pas pu faire avec toi, en toi, pour toi.

ANNA ÉCHO : Forme musicale complexe qui se nourrit des neurones de son compositeur. Certaines écoles psychiatriques définissent l’anna écho comme un redoublement de la personnalité. D’importantes études critiques ont démontré un lien entre la poésie et l’anna écho. Le postmodernisme, pour certains, ne serait qu’une vaste vague d’anna écho gommant et regommant sur ses passages successifs le sens, au point d’en faire des boulettes non biodégradables. Pour les historiens de l’école du quartier Côte-des-Neiges, l’anna écho agit à rebrousse-poil, mêle les cartes et fait tourner en rond. Pour moi, l’anna écho est un coup de téléphone qui sonne au plus profond de mon coeur. Y répondre serait fatal. (Anna, je collectionne tous tes silences, de a à z.)

ANNA ICEBERG : Ce qui ressort de l’oeil après y être entré par effraction. Alliage précieux qu’on retrouve dans le fuselage des avions et qui, à très haute altitude, émet un son que typhons, ouragans et tornades rabattent sur terre, amplifié par leur souffle, le transformant, la nuit, en voyelles. Surtout a. Utilisé près d’un lampadaire, signifie éclair de génie: «J’ai été frappé par un anna iceberg.» Dans les pays tempérés, piste de ski pour ceux qui n’ont plus rien à perdre. Terme médical pour désigner la cécité momentanée. Synonyme de temps durs, je-m’en-foutisme, grondement intérieur, valse, congédiement, traumatisme crânien, etc. Note: En fait, anna iceberg signifie n’importe quoi, mais pour celui qui a goûté à la cocaïne de tes lèvres, Anna, il signifie l’extase vierge, gelée, stupéfaite jusqu’à l’extinction définitive des couleurs.

ANNA OBUS : Moteur à explosion de construction récente, utilisé principalement sur les méga chantiers hydroélectriques. L’anna obus efface tout sur son passage, nettoie la place, fait reluire le vide de propreté, fait tomber sur le dos, le cul. Les effets secondaires de l’anna obus ne sont pas couverts par l’assurance-maladie. Prévoir plusieurs vies avant de s’en remettre. (Anna, la déflagration de tes pas sur la neige, un soir de décembre, me hante encore. Ce soir-là, j’ai compris de quel bois sec je pourrais me chauffer. Pourquoi n’ai-je pas eu le courage de déchirer cette peau blanche qui te sert à envelopper le couteau de la beauté?)

ANNA PARACHUTE : Autre façon de dire «l’amour donne des ailes». Par extension amoureuse, aveugle et infinie, ouverture de la poitrine suivie de l’éjection des poumons. Utilisation vulgaire: tout ce que l’amour produit de blanc, tout ce qu’il gonfle, envoie en l’air, fait retomber doucement. (Anna, je t’aime même entre parenthèses.)

ANNA PEAU : Toile de fond servant aux histoires d’amour qui finissent mal. Broderie populaire du Rajasthan (XVIIIe et XIXe siècles) utilisée dans la confection de couvre-lits. Dans la mythologie grecque, labyrinthe où on jetait les enfants nés sans leur consentement. Plus tard, on s’est plu à y jeter tout ce qui passait par la porte : amants frustrés, pots de chambre ébréchés, vieux magazines, rêves déçus, colliers cassés. L’anna peau grec est ainsi à l’origine du dépotoir moderne. Quand on l’emploie au féminin (une anna peau), toutes ses significations clignotent, vacillent et s’évanouissent dans le néant d’où peut émerger le seul sens qui m’intéresse: le réseau que ta peau tend à mes sens et à mon sens de l’orientation infiniment détraqué qui me permet d’y tourner en rond indéfiniment.

ANNA SANS COEUR : Caractère d’une chose impossible lorsqu’elle est sur le point de cesser de l’être. Les présocratiques ont été les premiers à définir les contradictions internes de la notion d’anna sans coeur qui, par la suite (il y a toujours une suite aux idées), ont influencé la pensée moderne, l’art de boire son café seul en écoutant à la radio le bulletin de nouvelles et l’accompagnement aux mourants dans les grands centres hospitaliers. Le sens propre de l’anna sans coeur s’est passablement liquéfié au XXe siècle, au point de puer, d’apparaître par plaques, par dépôts de gras. On l’emploie alors dans des moments de stupeur, d’ivresse, de fixation oculaire et d’impuissance morale. L’anna sans coeur est aussi le nom donné à une fleur carnivore découverte au Yukon et qui est à l’origine – croit-on – de l’extinction des mammouths.

ANNA TOUT COURT : Cul-de-sac invisible qui prend tout le monde par surprise. Y compris moi. Nom donné au hoquet quand il s’allonge au point de se lier au suivant qui, lui-même, se lie au suivant, et cela, jusqu’à remplacer l’étonnement de vivre par une exclamation empesée qui rappelle l’état de l’oie en gavage. Autre nom donné à L’Annonce faite à Marie. Dans les pays tempérés, état des pistes de ski pendant l’été, d’où l’expression «glisser sur des anna tout court » qui tend à remplacer de nos jours « marcher sur des oeufs». (Un petit mot, Anna: tu pratiques la synonymie, l’appellation contrôlée, l’extase lactée, le passage à l’acte fatal, le regard allongé, le saut de carpe, tu fais cela bien et même trop bien, mais quand cesseras-tu d’émettre ces ondes que mes capteurs affolés gobent, siphonnent et entassent sans pouvoir retourner à l’air libre le monoxyde d’amour qui m’empoisonne l’existence, les veines et l’haleine? Je sais, je suis ingrat, je rase de près l’ignominie, je fais honte à la santé publique, à la marche du progrès, à la flèche polychrome des temps postmodernes, je suis indigne d’un logiciel, d’un plan de carrière et je ne me supporte plus qu’en état d’apesanteur (ce qui est rarissime), je sais cela, je le sais même trop bien, mais as-tu une seule fois, Anna, payé les comptes en souffrance de ma témérité, plus verte que jamais?)

ANNA TROU NOIR : Théorie de l’amour qui rallie tous ceux qui sont contre. Mais moi, Anna, je m’en fous. Je crois en ton début, en ton big bang, à ton onde de choc, à l’éraflure que le temps te fait aux paupières. La plaque rectangulaire et noire du film 2001 : l’Odyssée de l’espace, j’ai su tout de suite que c’était toi sous forme de colère comprimée. Tes cheveux, trempés dans la peinture, ont peint par dégoulinades le t des totems, le i des pics, la tôle des tramways et les graffiti que la brique et la pierre ont bus entre leurs failles granuleuses. Si à Paris on aime, à Montréal on tombe en amour et ça fait mal longtemps, ça dépasse l’entendement, ça détache le cortex de ses idées reçues, ça met bout à bout les rails jumeaux de la haine, ça fait claquer les draps, l’horizon et les chevaux. J’ai étudié jusqu’à l’anémie la théorie d’anna trou noir, j’ai brûlé les mille bouts de la chandelle, usé mes fonds de culottes, os du bassin compris, et agité tard ma cervelle sur le plexiglas des gratte-ciel. J’ai confondu la grande et la petite aiguille de ma montre, la petite et la grande ourse de ma dérive. J’ai vendu mon sang à des récipients impassibles, observé Dieu au galop, les jambes à son cou, tentant de rapporter dans son calepin de notes les esquisses de ta beauté échappée. La théorie d’anna trou noir, mise en pratique, me fend en deux, ouvre pour l’éternité mon jeans, dévoilant son contenu à des passants de sable et de fatigue. Mais, Anna, qu’est-ce qu’un trou qui aspire jusqu’au rebord l’être, le retourne, le tord et l’envoie paître dans le néant? Qu’est-ce, mon Anna, sinon toi et moi et cette interminable fin de non-recevoir? Le ciel mange, je digère. Et j’espère de nouveaux chapitres à ta longue et renversante théorie, même si je n’y comprends rien.

ANNA VAGUE : Grand manteau de toile ou de lin très en vogue dans la France d’après-guerre. On le portait surtout lorsqu’on était poète, existentialiste, sur le point de commettre un vol, un suicide. Ce manteau a inspiré une flopée de peintres et de sculpteurs en révolte contre le surréalisme, prêts à vendre leur chemise plutôt que d’abdiquer la prédominance de la forme sur le fond. L’anna vague est ainsi devenue l’emblème d’un mouvement qui a fait couler de l’encre au point de semer la confusion dans les esprits et de perturber, sinon choquer, l’opinion publique. Les larges manches de ce manteau, l’amplitude de sa coupe, incitaient à la dissimulation et à la surprise. L’anna vague est aussi le nom d’une célèbre comédie musicale (Anna va! Anna vague !) dont la trame est cousue des fils blancs et noirs de l’amour et de la révolte. La scène finale se déroule sur le Pont-Neuf, d’où la jeune héroïne s’élance. Dans la version américaine, elle s’élance du pont de Brooklyn (ce qui change tout). Elle est sauvée, de façon spectaculaire, par l’ouverture de son anna vague qui, gonflé par l’espoir, transforme sa chute mortelle en un gracieux et rafraîchissant saut en parachute qui la fait atterrir saine et ravie sur le pont du navire où son amant, bras ouverts, la reçoit comme un don du ciel. Combien de fois, Anna, le doigt sur «pause» (la version filmée est sortie en vidéo), ne t’ai-je pas laissée en suspens dans les airs?