Les Weird

Extrait | Par Andrew Kaufman

Pascal Colpron

De toutes les choses que les frères et sœurs Weird avaient accomplies ensemble, Rainytown était la plus importante. Il s’agissait d’une ville entièrement constituée de boîtes de carton, construite dans le grenier du chalet familial. Ils travaillaient sur le projet tous les étés, les jours de pluie. Deux facteurs en particulier contribuèrent à la genèse de Rainytown: le fait qu’il ait plu sept jours d’affilée à l’été 1994, et que plusieurs semaines auparavant, Kent ait découvert de nombreuses boîtes de carton, petites et grandes, dans les ordures d’un voisin.

Kent avait traîné les boîtes au chalet dans l’intention de transformer ses sœurs en filles-robots, un jeu qui n’intéressait pas tellement Lucy et Abba. Le projet tomba dans l’oubli jusqu’au sombre et grisâtre matin du septième jour, lorsqu’ils regardèrent dehors et virent que la pluie tombait toujours. À court d’idées neuves, ils suivirent Kent jusqu’au grenier, où la bisbille éclata presque immédiatement.

« Attends un peu, Kentucky, fit Richard en utilisant un surnom que Kent détestait. Évidemment que c’est moi le savant fou, puisque je ne peux pas être une fille-robot, et que je suis plus vieux que toi.

— C’est pas juste ! » fit Kent. Un filet de sang commença à couler de sa narine gauche.

« La vérité n’est pas juste, dit Richard, invoquant l’expression qui servait de devise officieuse à la famille Weird.

— Tu sais qu’on ne sera pas d’accord », fit Abba.

Le nez de Kent arrêta de saigner.

« C’est pas parce que je suis une fille que je peux pas être le savant fou », dit Lucy.

Elle commença à ramasser des boîtes. Richard tenta de les lui arracher des mains. Une bataille s’ensuivit. Leurs voix montèrent de volume et de fréquence, et bientôt la tête de leur mère émergea dans le grenier.

Nicola fut troublée par ce qu’elle vit. Abba semblait pleurer, bien qu’il fût difficile de s’en assurer à cause de la boîte qui lui recouvrait la tête. Angie était également en pleurs — mais bon, quand ne l’était-elle pas ? — parce qu’elle ne parvenait pas à retirer la boîte de mouchoirs attachée à son pied avec du ruban gommé. Lucy frappait Richard sur la tête à répétition avec un long tube en carton.

« Arrêtez ! cria leur mère. Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêtez ! »

Nicola, qui n’avait pas tendance à perdre la tête, regarda ses enfants, puis regarda les boîtes éparpillées sur le plancher.

« Qu’est-ce que vous essayez de faire ?

— De fabriquer des robots, répondit Kent en toute honnêteté.

— Des robots ? Vous pouvez sûrement trouver quelque chose de mieux que ça. Quelque chose de plus… »

Il y eut un silence. On pouvait entendre la pluie marteler le toit. Les yeux de leur mère semblaient fixés sur une chose éloignée. Le silence capta leur attention, et l’expression de leur mère, triste et pensive, les détourna de leurs petites personnes.

« Plus quoi ?

— Juste plus, fit Nicola. Plus grand. À plus grande échelle. Pas un truc que vous avez vu dans un film. Quelque chose d’original. Quelque chose qui ne vous appartienne qu’à vous.

— D’accord…

— Comme quoi ?

— Comme quoi, maman ? Dis-le-nous !

— Comme une ville !

— C’est une idée géniale !

— Une idée géniale de maman !

— Ça a l’air de vous surprendre…

— Par quoi on commence ?

— Un hôtel de ville ?

— Une station de télé !

— Une piste de motocross !

— C’est toi qui choisis, maman, fit Richard.

— Un salon de coiffure, dit-elle spontanément. Un institut de beauté. »

Ils se mirent donc au travail. Cet après-midi-là, ils conçurent et construisirent le salon de coiffure Il était temps, situé dans ce qui deviendrait le cœur de Rainytown, le premier de plusieurs édifices à venir.

N’eût été Besnard, Nicola aurait accompli de nombreuses choses dans sa vie. Après la disparition de son mari, pourtant, elle ne fit aucune de ces choses. Elle ne s’y essaya même pas. Deux jours après que la Maserati froissée de Besnard eut été tirée de la baie Georgienne, où elle était apparemment tombée après avoir quitté la route et dévalé une falaise, Nicola monta dans sa chambre, ferma la porte et ne ressortit plus.

Les frères et sœurs Weird supposaient que leur mère, tout comme eux, attendait que l’on retrouve le corps de leur père. Lorsque la Maserati avait été remorquée hors de l’eau, le corps de Besnard n’y était pas. On présuma qu’il avait été emporté par le courant, qui le repousserait bientôt sur le rivage. Deux semaines plus tard, pourtant, le corps de leur père n’avait toujours pas été retrouvé, et leur mère n’était pas ressortie de sa chambre.

Les repas qu’Angie laissait dans le corridor restaient intouchés, et elle commença à soupçonner que sa mère quittait sa chambre la nuit afin de préparer sa propre nourriture. Elle régla son réveille-matin pour trois heures trente. Elle descendit à la cuisine sur la pointe des pieds, et se prépara un pyrex de café afin de rester éveillée. C’était la première fois qu’elle essayait le café. Elle sirota une gorgée et versa le reste dans l’évier. Ce fut le seul café qu’elle goutât jamais.

Angie s’assit à la table de la cuisine et attendit. En l’absence de ressources pour l’aider à rester éveillée, elle s’endormit rapidement. Lorsqu’elle se réveilla, Nicola était au comptoir. Elle portait un tailleur noir, des souliers à talons hauts et un fin collier de perles. Elle se préparait un tas de sandwichs — l’équivalent d’un pain au complet. Angie la regarda beurrer douze tranches de pain. Elle posa le couteau et ouvrit le réfrigérateur. L’ampoule éclaira ses cheveux coiffés avec soin. Elle prit un pot de cornichons et essaya de dévisser le couvercle.

« Au moins je sais que tu manges », fit Angie.

Sa mère ne semblait pas entendre. Elle continuait de s’échiner sur le pot de cornichons.

« J’ai dit : je suis contente de savoir que tu manges ! »

Frustrée, Nicola posa le pot toujours fermé sur le comptoir. Angie ouvrit le tiroir à ustensiles. Elle prit un couteau et tapa en cercle sur le couvercle du pot de cornichons. Puis elle remit le pot sur le comptoir, et le couteau dans le tiroir. Tandis qu’Angie retournait s’asseoir à la table, Nicola tenta encore une fois d’ouvrir le pot.

« Hé ? Maman ?

— Ah ! » fit Nicola au moment où le couvercle cédait enfin.

Elle harponna quatre cornichons, les trancha et les posa sur le pain beurré. Elle sortit une tomate du réfrigérateur. Angie l’enleva du comptoir et la tint dans sa main. Sa mère retourna au réfrigérateur et sortit une autre tomate du tiroir à légumes.

« S’il te plaît, dit Angie, ne fais pas ça. Ne nous fais pas ça. »

Nicola trancha la tomate. Elle assembla les sandwichs et les empila sur un plateau qu’elle emporta en direction de la porte de la cuisine. Angie barra le chemin de sa mère. Nicola s’arrêta. Les sandwichs chancelèrent. Pendant un très bref instant, Angie fut certaine que sa mère l’avait reconnue et que tout allait s’arranger. L’expression de reconnaissance disparut alors du visage de sa mère. Elle disparut si rapidement qu’Angie n’aurait su dire si elle avait pris sa mère au dépourvu et dévoilé son petit numéro, ou si au contraire elle s’était imaginé cette expression. Tout en gardant le plateau bien droit, Nicola se pencha vers l’avant. Elle s’inclina jusqu’à ce que ses yeux soient à la même hauteur que ceux d’Angie.

« Est-ce que tu restes ici toi aussi ? demanda Nicola. C’est un si bel hôtel. »

Ne pas être reconnue de sa mère était déconcertant, et pourtant, ce qui troubla le plus Angie furent la joie et la confiance que l’on sentait dans la voix de Nicola. D’aussi loin qu’Angie se souvenait, la voix de sa mère n’avait jamais communiqué de telles émotions.

« Comment t’appelles-tu ?

— S’il te plaît. Maman ? Arrête ?

— Eh bien, qui que tu sois, fit-elle en touchant le nez d’Angie avec le bout de son index, tu es mignonne comme tout ! »

Angie baissa les yeux. Elle regarda les souliers de sa mère la contourner. Elle ne se retourna pas lorsque Nicola Weird quitta la pièce, monta les escaliers et cessa pour toujours d’être sa mère.