Sean Michaels

Entretien

«L'idée d'écrire un livre où le thérémine devient une métaphore de nos recherches amoureuses et des connexions invisibles qui lient les gens entre eux m'a beaucoup plue.»
Né en 1982 à Stirling en Écosse, Sean Michaels a grandi à Ottawa, avant de s’établir à Montréal où il vit toujours. Il y a créé le blogue Said the Gramophone, l’un des plus influents à se consacrer à la musique. En tant que chroniqueur musical, il a collaboré avec de prestigieuses publications comme The Guardian et McSweeney’s. Depuis 2015, il rédige une chronique hebdomadaire dans The Globe and Mail.

Le premier roman de Sean Michaels, Corps conducteurs (Prix Scotiabank Giller), paraîtra le 12 janvier 2016 chez Alto, dans une traduction de Catherine Leroux. Découvrez dès aujourd’hui un auteur mélomane et un roman où s’amalgament kung-fu, thérémine, espionnage et amour.

Pourquoi avez-vous consacré votre premier roman à Léon Thérémine, l’inventeur de l’instrument de musique du même nom?

J’ai toujours été très attiré par les récits historiques qui semblent fabriqués et par des morceaux de la vraie vie qui sonnent comme s’ils étaient de la fiction. En même temps, je suis attiré par des mensonges que l’on perçoit comme des vérités. Dès que j’ai entendu l’histoire de Leon Termen (ou Léon Thérémine), il m’a semblé qu’elle oscillait entre ces deux aspects. Ce scientifique russe a vécu des aventures incroyables (amour! emprisonnement! jazz! espionnage!). Et ces aventures m’inspiraient, m’invitaient à lui en inventer d’autres et à aborder de nouveaux thèmes.

En outre, ma rencontre avec le thérémine lui-même a été envoûtante. Un instrument qu’on joue sans le toucher, comme s’il fonctionnait avec l’espoir… Il suffit de deux mains dans les airs et des espérances du joueur (ou de l’inventeur). Le thérémine est souvent considéré comme un effet sonore, un gadget de science-fiction, mais il a la capacité d’être tellement beau, puissant, émouvant. Il y a environ 10 ans, alors que j’étais au volant la nuit, j’ai entendu une performance mystérieuse à la radio – une aria, une soprano, parfaite et somptueuse. À la fin, l’animateur a expliqué : « Vous avez écouté un musicien virtuose jouer du thérémine. » Ce n’était donc pas une chanteuse du tout.

L’idée d’écrire un livre où le thérémine devient une métaphore de nos recherches amoureuses et des connexions invisibles qui lient les gens entre eux m’a beaucoup plue.

En faisant tes vos recherches sur Léon Thérémine, êtes-vous tombé sur des anecdotes intéressantes ou cocasses?

J’ai découvert plusieurs éléments bizarres ou fantaisistes… Par exemple, que Lénine, Gershwin, Rockefeller, Charlie Chaplin et les Marx Brothers aimaient le son du thérémine. Que Léon Termen a construit les premiers détecteurs d’armes pour Alcatraz. Qu’il a épousé l’une des premières ballerines afro-américaines. Qu’il est responsable du dispositif d’écoute le plus célèbre de la guerre froide. Et ça continue…

Corps conducteurs se présente comme une longue lettre de Léon Thérémine adressée à Clara Rockmore, l’amour de sa vie dont il est séparé. Pourquoi ce choix formel?

En fait, ce sont deux lettres espacées par plusieurs années. C’est un concept au centre du roman : un personnage qui cherche à comprendre sa vie et son cœur, tendu vers une autre personne. Mais sa correspondante est inaccessible, inconnaissable. Elle ne répond pas. En fait, Clara ne lira jamais ces lettres. C’est comme un homme qui s’adresse à un thérémine, plein d’espoir.

Votre personnage principal pratique le kung-fu. Était-ce usuel au début du 20e siècle?

Le vrai Termen n’a jamais pratiqué le kung-fu. C’est une invention complète, et ç’aurait été très étonnant à l’époque.

Êtes-vous un adepte du kung-fu et des arts martiaux vous-même?

Non. J’ai choisi le kung-fu pour Léon parce que je voulais un élément de premier plan indiquant qu’il s’agit d’une histoire inventée. Le kung-fu a également d’autres fonctions : il induit au roman un potentiel de violence, il permet à Léon d’avoir un moyen de défense. Celui-ci devient ainsi un personnage incarné, physique, plutôt que d’être seulement un scientifique geek.

Vous avez remporté le prix Giller de la Banque Scotia, l’un des prix littéraires les plus prestigieux au Canada, pour la version originale anglaise de Corps conducteurs. Comment avez-vous réagi?

C’était un coup de chance invraisemblable! J’ai été bouleversé pendant une année entière.

Passionné de musique, vous avez fondé un blogue (Said the Gramophone) et vous collaborez à de nombreuses publications, notamment The Globe and Mail dans lequel vous signez une chronique hebdomadaire. Qu’est-ce qui vous a incité à écrire sur la musique?

Ça m’ouvre une porte sur le souvenir, l’interprétation et le rêve. Chacun de nous peut entendre une chanson d’une manière très différente. Je tente de trouver le langage pour raconter ces histoires uniques, afin d’offrir un accès à l’expérience individuelle d’une chanson.

Jouez-vous d’un instrument? Avez-vous déjà essayé le thérémine?

J’ai un peu étudié la musique dans ma jeunesse. J’ai deux thérémines à la maison. Mes performances? Affreuses.

Travaillez-vous sur un nouveau projet?

J’ai commencé un roman qui se déroule à Montréal.