Sarah Waters

Entretien

«Il semble que je sois préoccupée par le point de non-retour des choses: la rupture de seuils, l'éruption des passions, l'épanchement de sang...»

Sarah Waters est née à Neyland, dans le comté de Pembroke (pays de Galles) en 1966. Titulaire d’un doctorat en littérature anglaise, elle a été libraire et professeure. Son premier roman, Caresser le velours, a été adapté pour la télévision, tout comme Affinités et Du bout des doigts, finaliste aux prix Orange et Booker. La romancière, reconnue mondialement pour la somptuosité de ses fresques historiques baroques et sensuelles, a remporté le British Book Award en 2002 et a été nommée trois fois Auteur de l’année en Angleterre. Finaliste au prix Booker, son cinquième roman, L’Indésirable, a été traduit dans plus de vingt-cinq pays. Elle vit aujourd’hui à Londres.

Cinq années se sont écoulées depuis la parution de L’Indésirable. Il va sans dire que l’on avait hâte de se plonger dans un nouveau roman de Sarah Waters. Avec Derrière la porte, l’auteure anglaise nous invite à découvrir l’Angleterre des années 1920 à travers une histoire d’amour peu convenable, où sensualité et obsession esquissent un funeste et envoûtant pas de deux.

Derrière la porte est un roman réaliste. Pourquoi ce retour au réalisme après L’Indésirable, qui est une histoire de fantômes?

C’est drôle de constater que vous ne considérez pas L’Indésirable comme un roman réaliste, car même si c’est une histoire de fantômes (ou de poltergeists, pour être plus précise), je ne l’ai jamais vu comme un roman fantastique : j’ai approché sa dimension surnaturelle avec le même réalisme émotionnel et psychologique que je tente d’insuffler à chacun de mes livres. Je n’ai donc pas vu Derrière la porte comme un retour au réalisme; en fait, le drame de l’histoire ainsi que le haut niveau d’anxiété et d’effroi ressenti par les personnages principaux permettent de le comparer à L’Indésirable. Il semble que je sois préoccupée par le point de non-retour des choses: la rupture de seuils, l’éruption des passions, l’épanchement de sang… Les deux romans sont en fin de compte assez semblables; ils abordent les mêmes thèmes, mais de manière différente. Et, comme quelqu’un me l’a fait remarquer récemment, ils traitent tous deux d’invités qui ne sont pas les bienvenus.

Derrière la porte se déroule à Londres après la Première Guerre mondiale, L’Indésirable, après la Seconde Guerre mondiale, et Ronde de nuit, en 1940. Qu’est-ce qui vous inspire dans ces périodes de l’histoire?

À vrai dire, quand j’ai amorcé Derrière la porte, je ne le voyais pas du tout comme un roman d’après-guerre. J’étais intéressée par les années 1920, et à ce stade j’envisageais cette décennie de façon assez détachée des tourmentes et des traumatismes des années 1910. Mais une fois mes recherches commencées, j’ai réalisé à quel point la première partie des années 1920 avait été éclipsée par la Première Guerre mondiale – et, oui, cette atmosphère chargée de séquelles m’a indéniablement attirée, de la même manière que pour L’Indésirable et une partie de Ronde de nuit. Comme pour ces romans, j’étais curieuse de savoir pourquoi et comment certaines personnes tentaient de se redresser et de regarder vers l’avant pour s’ouvrir à un avenir meilleur, alors que d’autres restaient coincées, ne se remettant jamais réellement. J’étais donc intéressée par les similarités entre les deux périodes d’après-guerre, mais aussi par les différences. Beaucoup de changements sociaux que j’avais auparavant imaginés comme appartenant uniquement à la fin des années 1940 avaient en réalité déjà commencé au début des années 1920 – de nouvelles libertés pour les femmes, par exemple, et l’effritement des classes sociales. Mais il y avait une amertume particulière à la fin de la Première Guerre mondiale, que je n’avais pas trouvée après la Seconde : un sentiment de désillusion et de trahison. Il y avait aussi de nombreux conflits sociaux. Ç’a été fascinant à explorer.

Frances Wray et Lilian Barber, les personnages principaux de Derrière la porte, sont issues de classes différentes. Cependant, elles deviennent très proches et ne se soucient guère de ce clivage. Dans vos autres romans, on trouve aussi cette notion de classes sociales. Est-ce une façon pour vous de prendre position?

Je suppose que c’est une sorte de prise de position, oui. Je pense que les classes sociales importent, qu’elles affectent la vie des gens, et que si l’on raconte l’histoire de quelqu’un sans porter attention aux avantages, aux dommages, aux possibilités et aux limitations que sa classe sociale lui impose, alors l’histoire est incomplète. C’est une réalité au Royaume-Uni et ça l’a toujours été. Comme l’histoire sociale anglaise m’intéresse plus que tout, je me dois de considérer la notion de classes. Le début des années 1920 était une époque fascinante en Angleterre, car les opportunités pour la classe moyenne – les cols blancs, ou « clercs », classe à laquelle Lilian et son mari appartiennent – se sont ouvertes assez radicalement, au moment même où la vie de la classe moyenne supérieure – celle de Frances et de sa mère – se refermait. L’histoire d’amour entre Frances et Lilian commence donc à un moment de transition, et ne signifie pas, par conséquent, la même chose pour l’une et l’autre. C’est peut-être parce que j’écris principalement à propos de passions entre femmes que les différences entre les femmes m’intéressent elles aussi.

Sachant que vous êtes une auteure énormément lue, est-ce que le fait d’écrire des histoires mettant en scène des personnages lesbiens est une manière de prendre position contre l’homophobie?

En tant que lesbienne assumée, toute ma vie adulte a été une position à tenir contre l’homophobie. Simplement en faisant partie du monde et en aimant les gens que j’ai aimés, d’une manière naturelle et tout à fait ordinaire pour moi, je me suis opposée aux idées prédominantes qui considèrent l’homosexualité comme perverse et pernicieuse. Et mes romans sont une extension de ma vie, bien sûr. J’ai simplement écrit des histoires qui me fascinent et m’inspirent, et tout ce que j’essaie de faire, et que n’importe quel bon auteur devrait faire, c’est de traiter mes personnages avec respect et de raconter des histoires complexes et authentiques. Malheureusement, nous vivons dans un monde où les personnages lesbiens ne sont pas toujours traités avec respect, dans les livres comme dans les films, et ne sont que rarement mis en scène dans des récits présentant toute leur diversité et les traitant au premier plan. Alors, aussi longtemps que ce sera le cas, je sais que mes livres auront une charge politique et émotionnelle plus grande – et, oui, j’accueille cette charge, je la savoure, et j’espère qu’elle aide à combattre l’homophobie, ou qu’elle inspire et donne de la force à certaines personnes, même de manière très discrète. Mais ce n’est pas ce pourquoi j’écris; c’est un produit dérivé de l’écriture.

Vous considérez-vous comme une auteure féministe?

Je me considère très certainement comme féministe, tant comme personne que comme auteure. Je pense que je suis devenue féministe à l’âge de neuf ans, quand, en tant que petite catholique, j’ai réalisé que seuls les garçons étaient autorisés à servir à l’autel pour la messe! Depuis, le féminisme a teinté toute ma vie. La plupart de mes lectures les plus formatrices, en tant que jeune femme, étaient l’œuvre d’écrivaines que je considère comme féministes : Jane Austen, Charlotte Brontë, Virginia Woolf, Angela Carter, Alice Walker, Toni Morrison… Je ne crois pas que je serais auteure si je n’avais pas eu ces modèles pour m’informer et m’inspirer. Les vies de femmes sont habituellement au premier plan dans mes romans, et je m’intéresse particulièrement aux détails de la vie domestique; la maison, après tout, est l’endroit où s’est jouée une bonne partie de l’histoire des femmes. Ce n’est pas simplement une question de célébrer la femme (même si je suppose que mes romans le font). C’est une question de traiter les personnages féminins de manière aussi complexe et signifiante que les personnages masculins. Certaines de mes héroïnes font des choses terribles! Mais c’est la plus grande forme de respect, non? De permettre à vos personnages d’être imparfaits, d’être tragiques?

Pour faire la promotion de Derrière la porte en Amérique, vous avez fait une tournée de librairies aux États-Unis. Comment s’est déroulée cette expérience? Avez-vous noté une différence entre les lecteurs américains et les lecteurs anglais?

Je suis bien moins connue aux États-Unis que je ne le suis chez moi. Je pense que c’est en partie à cause du statut de la fiction homosexuelle là-bas, qui n’a pas réussi à se tailler une place auprès du grand public comme elle l’a fait au Royaume-Uni. Cependant, je réalise que c’est aussi lié au fait que j’écris de la fiction historique, qui est très estimée au Royaume-Uni et dont les qualités littéraires sont reconnues, mais qui est davantage catégorisée comme de la fiction de genre aux États-Unis. (Est-ce lié au fait que les Nord-Américains aiment se projeter vers l’avenir, tandis que nous, les Britanniques, sommes « surpréoccupés » par le passé?) Cela dit, Derrière la porte semble m’avoir permis d’atteindre un plus large public aux États-Unis. J’essaie de ne pas penser que cela pourrait être lié à la popularité de Downton Abbey (une émission que j’adore autant que je méprise)… Peu importe, ma tournée a été un grand plaisir. Les lecteurs et les libraires que j’ai rencontrés étaient très enthousiastes et encourageants. Et ça fait toute une différence, vous savez? Écrire est une activité tellement solitaire, et je trouve horriblement facile de perdre toute assurance et confiance en soi. Mais créer des liens avec les lecteurs – des étrangers –, c’est la raison qui motive tout cela.

Avez-vous des projets dont vous pouvez nous parler?

J’aimerais pouvoir vous dire que j’ai déjà commencé à écrire un autre roman… Mais depuis que Derrière la porte a été publié, tout mon temps a été pris par les voyages et la promotion – tout cela a été très gratifiant, comme je l’ai mentionné précédemment. Cela dit, ça me démange maintenant de me remettre au travail. J’ai quelques bribes d’idées pour un autre livre, mais c’est encore tellement flou que je ne me sens pas capable d’en parler. C’est toujours très angoissant d’entamer l’écriture d’un roman. Vous savez (ou espérez!) que vous allez bientôt vous consacrer entièrement à un projet qui va vous occuper pour quelques années, mais vous êtes assailli par le doute… Est-ce le bon projet? Est-ce le meilleur personnage sur lequel se concentrer? Est-ce la meilleure façon de raconter son histoire? Quelle est son histoire, exactement? Vous devez faire confiance à votre instinct, je suppose. C’est comme faire tinter des verres de vin avec vos doigts : vous en faites tinter beaucoup, et ils sonnent tous faux; et puis vous finissez par en faire tinter un autre, et il sonne juste… Et cela devient l’idée qu’il vous faut suivre, et vous continuez comme ça.