Neil Smith

Entretien

«Comme j'avais un esprit scientifique, j'essayais d'imaginer comment pourrait fonctionner l'au-delà dont mes camarades de classe mormons me parlaient.»

Né à Montréal en 1964, Neil Smith est auteur et traducteur. Son recueil Big Bang a remporté le prix McAuslan, remis par la Fédération québécoise des écrivains anglophones, en plus d’avoir été en lice pour plusieurs autres prix. Neil Smith a également été trois fois finaliste au Journey Prize, décerné à la meilleure nouvelle de l’année. Boo, son premier roman, est en cours de publication dans une dizaine de pays et a gagné le Prix Paragraphe Hugh MacLennan.

L’histoire de Boo se déroule dans une espèce de paradis, appelé le Village, où se retrouvent uniquement les Américains morts à l’âge de treize ans. Loin de correspondre à la vision qu’ont plusieurs personnes du paradis, le Village fait davantage penser à une banlieue un peu grise. Pourquoi avoir choisi de représenter l’au-delà de cette façon?

Je me suis mis à penser sérieusement au paradis à l’âge de onze ans, quand je vivais à Salt Lake City, la capitale mormone. Mes parents étant athées, je n’avais eu aucune éducation religieuse et ne savais guère qui était Jésus. Comme j’avais un esprit scientifique, j’essayais d’imaginer comment pourrait fonctionner l’au-delà dont mes camarades de classe mormons me parlaient.

Vu le nombre incalculable de personnes mortes au fil du temps, je pensais qu’un dieu aurait besoin d’un système de classification de tous ces disparus. Si ce dieu les ségrégait par âge et par nationalité, sa tâche serait beaucoup plus facile. J’avais vu des cités HLM dans plusieurs villes américaines et je me disais qu’un paradis pourrait y ressembler. À mes yeux, un tel scénario était plus logique que la version mormone ou catholique du paradis.

Oliver Dalrymple, alias Boo, était avant de mourir le souffre-douleur de ses collègues de classe, qui se plaisaient à se moquer de lui et à lui faire subir toute sorte de mauvais traitements. Qu’est-ce qui t’a poussé à mettre en scène un personnage comme celui de Boo?

La voix d’Oliver m’est venue comme par magie. Cette voix, un peu maniérée et formelle pour un garçon de treize ans, était si forte dans ma tête que je devais lui permettre de raconter son histoire.

Oliver est en fait un mélange de plusieurs personnes et personnages : moi-même à treize ans; Tillie Hunsdorfer, la protagoniste de la pièce De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites (pièce traduite en français par Michel Tremblay); Matthew Skelton, un écrivain de livres pour enfants que je connais; et même l’acteur et scénariste américain Mike White (Enlightened). Mais de cet amalgame est sorti un être qui est tout à fait distinct et unique.

Boo traite de sujets préoccupants – l’intimidation, la violence, les armes à feu et la peine de mort – avec pertinence et sensibilité (sans toutefois tomber dans la sensiblerie). Était-ce important pour toi d’aborder ces sujets? Pourquoi avoir choisi la fiction pour le faire?

Oui, je voulais traiter de ces sujets, mais par l’intermédiaire d’une fable moderne qui vise les adultes et les jeunes en même temps. Je ne voulais pas haranguer ou sermonner. La fiction est une façon plus indirecte et discrète qu’un essai pour discuter de ces questions, mais elle peut être même plus puissante.

L’intimidation fait rage dans les écoles primaires et secondaires, nous connaissons tous au moins une personne qui en a souffert. Penses-tu que c’est en parlant et en le dénonçant que nous arriverons à bout de ce fléau?

En 1979, l’année où Oliver commence ses études de deuxième secondaire, on ne parlait pas beaucoup d’intimidation dans les écoles américaines. Je le sais car j’ai fréquenté plusieurs écoles dans trois États américains dans les années soixante-dix.

Récemment, j’ai fait des conférences dans des écoles secondaires du Nouveau-Brunswick pendant le Festival Frye. Dans toutes ces écoles, il y avait des affiches qui dénonçaient l’intimidation et même l’homophobie. En reconnaissant l’existence de ce problème, on fait les premiers pas vers une solution. Je crois que les professeurs d’aujourd’hui sont beaucoup plus sensibilisés et vigilants. Malgré cela, Internet, qui n’existait évidemment pas en 1979, est devenu le nouveau terrain de jeu des intimidateurs.

Bien qu’il traite de sujets difficiles, Boo présente aussi beaucoup d’humour; il n’y a qu’à penser aux jeux de mots de Boo ou aux personnages hauts en couleur comme celui d’Esther. Crois-tu que l’humour est un moyen de communication qui permet d’aborder plus facilement certains sujets?

Dans la vraie vie, l’humour existe même dans les situations les plus dramatiques. Je vous donne un exemple de ma vie : ma sœur a fait une tentative de suicide qui l’a laissée dans un coma et dans un état presque végétatif. Ma famille a pris la décision de débrancher les appareils qui la maintenaient en vie. Même dans cette situation extrêmement pénible, il y avait des moments de légèreté et d’humour. La comédie est un outil qui nous aide à surmonter la tragédie.

Avant d’écrire Boo, tu as écrit un recueil de nouvelles, Big Bang; comment l’écriture d’un premier roman s’est-elle passée?

Au début, je n’avais aucune idée comment procéder. Je croyais à tort avoir énormément de liberté dans l’écriture d’un roman. Dans ma première tentative, je faisais trop de digressions et n’avais pas la structure et l’intrigue nécessaires pour soutenir mon histoire. J’ai abandonné ce premier roman et pris une pause de plusieurs mois avant de commencer un tout nouveau livre, Boo. Cette fois-ci, j’avais la voix du narrateur qui me guidait et je connaissais beaucoup mieux mes objectifs.

Avais-tu un plan établi d’avance, ou inventais-tu l’histoire au fur et à mesure?

Certains écrivains semblent pouvoir inventer l’histoire au fur et à mesure, mais j’ai découvert, après l’échec de ma première tentative, que je n’étais pas ce genre d’écrivain. J’ai besoin d’un plan. Par exemple, en ce qui concerne le Village dépeint dans mon roman, j’ai réglé tous les détails avant de commencer l’écriture : l’architecture des bâtiments, le mode de transport, la nourriture que les villageois consomment, les livres qu’ils lisent, les technologies auxquelles ils ont accès. Après avoir terminé le premier jet de mon roman, j’ai même dessiné un plan du Village qui définit les différentes zones et indique l’emplacement des écoles, des dortoirs, des hôpitaux, des centres sportifs, des bibliothèques et des parcs.

J’ai lu que tu n’avais pas laissé ta famille et tes amis lire ton roman avant qu’il soit publié, pourquoi?

J’ai des agents littéraires en qui j’ai confiance ainsi que des éditeurs aux maisons d’éditions qui publient mes livres. Je préfère leur donner la responsabilité de me dire si je suis sur la bonne voie ou complètement dans le champ. J’ai cependant soumis mon manuscrit à l’écrivaine terre-neuvienne Jessica Grant (Come, Thou Tortoise). J’adore son travail et nous avons un style similaire. Nous faisons un échange de services, car je lirai en premier son nouveau manuscrit bientôt.

Boo sera publié dans une dizaine de pays; qu’est-ce que ça te fait?

La mondialisation des aventures d’Oliver et de ses amis me plaît énormément. C’est comme si Oliver avait trouvé un portail pour voyager un peu partout dans le monde. Jusqu’à présent, le livre sera publié dans sept langues (anglais, français, allemand, portugais, tchèque, mandarin, néerlandais). Je suis également traducteur et aime beaucoup répondre aux questions des traducteurs dans les autres pays. J’adore aussi voir les différentes couvertures que toutes les maisons d’éditions créent pour Boo (celle d’Alto, signée Jimmy Beaulieu, reste ma préférée).

As-tu des projets d’écriture dont tu peux déjà nous parler?

Je viens de terminer la traduction du roman à succès La déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen. The Goddess of Fireflies sortira au printemps 2016 chez Véhicule Press. Comme ce roman, dans sa version originale, contient des régionalismes du Saguenay et l’argot des adolescents des années quatre-vingt-dix, sa traduction présentait un gros défi.

Je travaille également sur mon prochain roman, une histoire dystopique intitulée The Orangutans. Au siècle prochain, les rouquins sont en voie de disparition : ils sont chassés et scalpés, car on les prend pour des sorciers. Un sanctuaire pour les survivants s’établit au Vermont dans un complexe de condominiums protégé par des gardes armés. Dans cette forteresse, les roux et les rousses sont censés se reproduire pour sauver l’espèce.