Karoline Georges

Entretien

«La plupart des textes de Variations endogènes ont pour source un moment d'effroi, où j'ai été témoin d'une situation d'une violence ou d'une bizarrerie inouïe.»

Après des études de cinéma (UQAC) et d’histoire de l’art (UQAM), Karoline Georges amorce une démarche artistique multidisciplinaire où se côtoient la vidéo, l’art audio, la photographie, la littérature et, plus récemment, la modélisation 3D. Elle est l’auteure de sept livres, dont Sous béton (Alto), finaliste au Prix des libraires du Québec 2012, qui paraîtra chez Folio SF en 2018. Elle a reçu en 2012 le Prix à la création artistique du Conseil des arts et des lettres du Québec.

Qu’est-ce qui t’a poussée, avec Variations endogènes, à écrire sur les travers des gens, sur leurs facettes sombres, sur des comportements qui dérangent profondément?

J’ai été témoin très tôt d’actes de cruauté, de relations perverses. J’en ai subi les conséquences, et j’ai vu mes proches souffrir, aux prises avec des êtres profondément dérangés. Des amis ont dû composer avec diverses maladies mentales; certains se sont suicidés. La plupart des textes de Variations endogènes ont pour source un moment d’effroi, où j’ai été témoin d’une situation d’une violence ou d’une bizarrerie inouïe. La forme des textes répond à cette subite prise de conscience qui remet tout en question, qui oblige à penser autrement.

Au départ, il y avait le désir de mettre en perspective la multiplicité des foyers de perversion qui nous entourent, en ce moment même, mais qui sont isolés les uns des autres, d’où le choix d’une suite de tableaux qui se répondent, en écho. Et comme j’avais envie de faire expérimenter au lecteur ce changement de point de vue, j’ai choisi une approche picturale, qui révèle par un jeu de mise en lumière quelques détails d’une relation pour permettre un lever de rideau qui correspond à ce basculement de la compréhension. Ça explique aussi pourquoi j’ai opté pour une écriture classique, avec unité de temps, de lieu, d’action, au présent, ce qui permet de bien cadrer chaque situation, de créer, justement, des tableaux. Par contre, comme le titre l’indique, il s’agit bien de variations; certaines formes de perversion, plus absurdes, se prêtaient par exemple à une approche humoristique, d’autres à une sorte de neutralité glaçante. Et même si la forme du livre peut s’apparenter à un recueil de nouvelles, je conçois plutôt Variations endogènes comme un ensemble de huis clos, en parallèle les uns des autres.

Artiste multidisciplinaire, tu as touché à la danse, à la photographie, à la modélisation 3D et à l’écriture, notamment. Qu’est-ce qui anime ta démarche et quels liens peut-on établir entre ces différentes manifestations artistiques?

Si on veut résumer ma démarche en quelques mots, on peut dire que je suis fascinée par le processus de sublimation. Il y a donc, en filigrane dans mon travail, le projet d’extraire un corps subtil d’un corps grossier. J’ai connu des expériences de souffrance physique aiguë. Le désir de sortir de mon propre corps, qui a longtemps ressemblé à une chambre des tortures, a été très puissant. C’est par la danse que j’ai appris à mettre en forme ma sensibilité, par le corps et sa dynamique dans l’espace. Et c’est par la photographie que j’ai pu poursuivre mon geste chorégraphique, à mettre en scène des corps, après un accident de la route qui m’a immobilisée un long moment. D’ailleurs, la photographie m’a permis d’exprimer justement cette expérience statique du corps paralysé. La modélisation 3D est une manière de jouer avec des corps subtils, complètement dégagés de la matière grossière. C’est aussi une manière de transposer ma pratique photographique dans la dimension virtuelle. La virtualité m’apparaît comme une forme de dimension sublime. Le désir de sublimation s’exprime donc dans le contenu de mes œuvres, mais également dans le choix des outils de création, dans la manière comme dans la forme. Et l’écriture est très certainement la plus virtuelle des disciplines. Elle me permet d’exprimer l’envers du corps, la conscience de celui-ci. C’est aussi le lieu par excellence de l’anticipation, l’acte de création qui me stimule le plus.

Tu dis t’intéresser à la quête du sublime, aux devenirs possibles et au déploiement de la conscience. En quoi consistent ces concepts et comment influencent-ils ta démarche?

Je n’ai pas reçu d’éducation religieuse, mais j’ai été intriguée dès l’enfance par le christianisme, cet aboutissement éventuel de l’évolution humaine en être de lumière, pleinement conscient et puissant. À l’époque, il y avait aussi une approche évolutionniste dans bien des émissions qui me plaisaient; je pense au dessin animé Il était une fois… l’Homme. La question de l’évolution, la puissance surnaturelle de Jésus et la dimension éthérique du paradis se sont amalgamées avec d’autres images de superhéros, de fantômes, d’extraterrestres, d’extases mystiques et de méditation tibétaine, entre autres, pour former en moi un imaginaire de la transcendance. Tout ça à une époque marquée par les images projetées sur écran géant et l’apparition d’Internet, cette dimension de communication virtuelle qui ressemble à la noosphère, ou « sphère de l’esprit » de Teilhard de Chardin – qui rassemble les pensées, les concepts, l’inconscient collectif, l’imaginaire –, autre concept évolutionniste qui m’a beaucoup inspirée.

Alors pour moi, la quête du sublime, c’est d’abord un dépassement des limitations matérielles et physiques, dépassement qui s’inscrit dans un devenir possible par le désir de mettre en action toute la compréhension du monde afin de créer un levier pour accéder à une expérience de l’être plus raffinée. Dans mes trois premiers romans, les personnages accèdent tous à un nouvel état de la conscience après avoir été soumis à des sévices qui commandent une transformation. Que ce soit par l’abus de psychotropes dans La Mue de l’hermaphrodite, la violence physique et verbale dans Ataraxie, l’oppression physiologique et émotionnelle dans Sous béton, les personnages expérimentent des situations limites qui exigent un dépassement de soi, de la perception qu’ils ont de leur situation, une solution radicale, sinon c’est l’anéantissement. Donc ce qui m’intéresse, en somme, ce sont les crises évolutives.

Avec le projet REPÈRES, tu as exploré l’installation vidéo. De quoi s’agit-il exactement?

REPÈRES est un projet évolutif composé de multiples tableaux vidéographiques. Depuis 2011, j’ai réalisé plus de 80 vidéogrammes à Montréal, Toronto, Vancouver, Paris, Londres, Amsterdam, Berlin et Hambourg. Je me promène dans les métropoles et je déniche des murs que je transforme en canevas afin d’y projeter de la poésie. C’est la rencontre de ma pratique littéraire et de mon exploration photographique. Et, encore ici, le texte s’articule autour d’un déploiement de la conscience, d’une quête du sublime, ou d’une perception sublimée de soi et de l’Univers. J’avais envie de composer des tableaux méditatifs dans un contexte urbain, de créer de la poésie là où on ne l’attend pas.

Ton art peut parfois être perçu comme dérangeant, voire perturbant, bien qu’il soit profondément humain. Comment le qualifies-tu, toi?

C’est un travail en clair-obscur, qui met en lumière la cruauté, l’oppression, la solitude, une conscience du monde trop souvent limitée de ce que peut l’être humain, de ce qu’est l’Univers. Dans certains projets, comme Variations endogènes, l’approche photographique révèle des spécimens de perversion dans leur habitat naturel et la gravité des conséquences de leurs sévices, mais l’ensemble de mon travail s’inscrit dans une volonté de libération, de dépassement, par le surgissement d’une nouvelle puissance en soi qui permet de se propulser par-delà ce qui nous oppresse, pour accéder à une nouvelle dimension d’expérience, plus intelligente, plus harmonieuse.