Heather O’Neill, fée marraine

Entretien avec Heather O’Neill

«La possibilité de créer de sombres univers et d’y trouver dignité et magie, c’est là tout l’essentiel de l’écriture. L’obscurité jette un voile sur la beauté. L’humour est un don rare accordé à ceux qui ont eu un parcours difficile, comme un fanal qui chasse l’horreur.»

Née à Montréal, Heather O’Neill est diplômée de l’Université McGill. Son recueil de nouvelles La vie rêvée des grille-pain (Daydreams of Angels) a été finaliste aux prix Scotiabank Giller et Paragraphe Hugh MacLennan, en plus d’avoir été sélectionné par le Globe and Mail, le National Post et la CBC comme l’un des meilleurs livres de 2015. L’écrivaine, à « la griffe reconnaissable entre toutes » (Montreal Gazette), habite toujours la métropole, une ville dont elle s’inspire.

Mondialement connue pour son premier roman, La ballade de Baby, la Montréalaise anglophone Heather O’Neill est de retour avec La vie rêvée des grille-pain, un recueil de nouvelles étonnant, porté par une écriture pétillante d’images et un imaginaire décalé.

On trouve dans vos textes une grande noirceur et beaucoup de luminosité, d’humour. Lequel de ces deux côtés prévaut, pour vous?

Très certainement celui de la lumière. La possibilité de créer de sombres univers et d’y trouver dignité et magie, c’est là tout l’essentiel de l’écriture. L’obscurité jette un voile sur la beauté. L’humour est un don rare accordé à ceux qui ont eu un parcours difficile, comme un fanal qui chasse l’horreur. Les gens les plus hilarants sont souvent les plus tristes. Parfois, il m’arrive d’errer du côté obscur, à la recherche de cette beauté résiliente.

Dans La vie rêvée des grille-pain, on trouve Jésus en adolescent, des personnages de contes, toutes sortes d’histoires de grands-mères sur la naissance des bébés… Pourquoi avoir fait ce choix de faire ainsi référence à notre « mythologie »? 

J’ai toujours pris l’écriture des livres pour enfants et les personnages mythologiques très au sérieux. Mon travail tire son inspiration d’œuvres d’art très naïves. En même temps, je me suis plongée dans l’univers d’auteurs et de penseurs dégénérés, accros à la drogue. Je voulais créer un livre noir de fables, peuplé de cygnes misérables ou d’ours dansants, mais qui, parallèlement, contenait les réflexions perverses et les explorations de la violence de Jean Genet.

J’aime aussi puiser dans les histoires que connaissent déjà les lecteurs, car ceux-ci peuvent alors prendre part au texte de manière plus active et sur plusieurs plans. Ils y apportent leurs interprétations et leurs investigations. Il importe peu que le souvenir remonte à l’époque où ils avaient cinq ou cinquante-cinq ans; ils auront toujours leurs annotations mentales en main.

La rêverie semble un modus operandi très fort pour beaucoup de vos personnages comme pour vous en tant qu’auteure. Quel rôle joue-t-elle dans votre œuvre?

Cette méthode permet au cerveau de vagabonder sans logique ni censure. C’est lorsque notre conscience emprunte des voies qui échappent à la pensée rationnelle que surgissent de nouvelles connaissances philosophiques et illuminations mystiques, que fuse l’écriture la plus extraordinaire. On revient du rêve éveillé complètement transformé.

Sous la magie qui se dégage de vos textes se cachent des thèmes plutôt durs comme la pauvreté ou la marginalité, souvent abordées du point de vue d’enfants. Pourquoi?

Toute écriture réussie est habitée par une rage sous-jacente. Pour qu’un texte ait une portée réelle, il faut qu’il dénonce l’oppression et la brutalité dont l’auteur a été victime. La violence faite aux enfants est un thème majeur pour moi qui l’ai vécue aux premières loges.

La sexualité et le corps des jeunes femmes sont très souvent mis en scène dans votre livre. On sent une grande tendresse dans la façon d’aborder vos personnages féminins. Qu’auriez-vous envie de recadrer dans la façon dont notre société représente les femmes?

Un des aspects de mon travail qui me procurent le plus de joie, c’est d’écrire sur le corps des femmes. Je pense qu’on ne prend pas les jeunes femmes au sérieux. Leurs envolées fantaisistes et leurs centres d’intérêt sont sous-estimés. Je veux revaloriser les désirs de la jeune fille, ses expériences sexuelles et son regard. C’est merveilleux, tout ça. Longtemps, la jeune fille a été perçue comme un objet. J’adore l’idée qu’elle puisse être libre d’esprit et indomptable. C’est la présence de jeunes filles futées, débrouillardes et légèrement malicieuses dans les contes de fées qui m’a attirée vers ces textes. J’ai commencé à trouver ma voix en tant qu’artiste lorsque j’étais très jeune et beaucoup de gens ont essayé de semer le doute en moi et de me faire croire que cette vocation n’avait aucun mérite. Je suis toutefois restée fidèle à ma vision du monde et elle a donné lieu à un style d’écriture qui est, d’après moi, résolument féminin.

Comment envisagez-vous l’écriture de nouvelles par rapport à celle de romans, qui est votre genre habituel?

Étant plus succincte, la nouvelle est toujours axée sur l’intrigue. Elle suit une seule idée philosophique jusqu’à sa conclusion. Le roman, lui, est essentiellement une série de tangentes. C’est un voyage épique voué au désastre, un bateau dont Henry Hudson tient toujours la barre, promis au malheur. La nouvelle est un chat qui se promène la nuit sur les boulevards avec une confiance absolue.

Vous vivez à Montréal, une ville que vous aimez beaucoup et qui est au cœur de votre dernier roman, The Lonely Hearts Hotel. Qu’est-ce qui vous y inspire?

J’adore le côté bohémien de cette ville. J’aime la manière de penser des gens. Les conversations absurdes qu’on peut y entendre et le bon goût en matière d’art qu’ont les gens exigent une grande ouverture d’esprit. J’aime les petites maisons et les escaliers en colimaçon.

Mais je n’aime pas l’attitude de certains à l’égard des chiens.

Comment vous sentez-vous à l’idée de retrouver le lectorat québécois francophone, plus de dix ans après La ballade de Baby?

Je suis très, très enthousiaste!