Patrick deWitt

Entretien

«J'ai beaucoup voyagé dans les deux dernières années et ma vie s'est retrouvée sens dessus dessous. C'est très difficile de trouver des moments pour se concentrer dans ces conditions.»

Né en 1975 sur l’île de Vancouver, Patrick deWitt a vécu en Californie et dans l’État de Washington. Successivement agriculteur, employé de bureau, plongeur et serveur dans un bar, il vit actuellement à Portland, dans l’Oregon. Publié à ce jour dans une trentaine de pays, Les frères Sisters a remporté de nombreux prix dont le Prix des libraires du Québec et le Prix littéraire du Gouverneur général et est considéré comme l’une des plus étonnantes révélations des dernières années. Le sous-majordome est son troisième roman.

Les frères Sisters est votre deuxième roman. Dans Ablutions. Notes pour un roman, paru en 2009, l’intrigue se déroule dans un bar d’Hollywood et vous proposez des portraits d’habitués qui viennent, partent (souvent à un stade avancé d’abrutissement) et reviennent encore. Les descriptions sont crues, les lumières jamais tamisées. De tels thèmes, une fois traités dans la littérature, tendent à prendre une teinte glamour, à porter une symbolique de liberté. Mais votre écriture ne va pas en ce sens. Pourquoi?

J’ai écrit ce livre alors que je travaillais dans un bar d’Hollywood. J’étais en quelque sorte au bout du rouleau durant cette période et c’est probablement ce qui a signé l’arrêt de mort du charme et de la romance.

Dans Ablutions, l’utilisation de la deuxième personne place le lecteur dans le rôle du barman buveur de Jameson. Imposer ce point de vue au lecteur était-il un moyen de détourner ses jugements?

L’utilisation de la deuxième personne vient de l’habitude que j’avais, au travail, de prendre des notes m’ordonnant de « discuter » de tel truc, d’« élaborer » tel événement désastreux. Au début du travail d’écriture, j’ai essayé de migrer vers la première ou la troisième personne, mais le « tu » s’imposait.

Le roman propose de courts chapitres racontant une rencontre ou un événement et décrivant les personnages. En tant que lecteurs, nous apprenons à aimer, à détester et à nous laisser toucher par chacun d’eux. Mais vous, avez-vous un habitué préféré?

Je dois avouer que j’ai un faible pour Junior, le cocaïnomane sans abri. Il est comme une énorme peluche toxique.

Vous avez gagné plusieurs prix pour Les frères Sisters dont, récemment, le Prix des libraires du Québec. Pouviez-vous pressentir, en terminant le roman, qu’il recevrait autant d’éloges?

Non, je m’attendais à une réception similaire à celle qu’a connue Ablutions, sans plus de fanfare. Ablutions a vu le jour et s’est éteint à un rythme fou. Je ne m’explique toujours pas pourquoi l’un a été plus populaire que l’autre, honnêtement, car je pense qu’ils sont de la même trempe. Pour ce qui est du Prix des libraires du Québec, c’est un honneur d’être récompensé par les libraires et de voir mes traducteurs et amis, Philippe et Emma Aronson, reconnus pour leur excellent travail.

Dans ce roman, la voix narrative nous frappe par sa douceur et sa sensibilité, qui contrastent avec le décor dur et aride du western. En fait, les voix d’Eli et de Charlie sont poétiques, dans la mesure où ces personnages sont des tueurs à gages du 19e siècle. Aviez-vous tenté une narration plus violente, en laissant Charlie raconter, par exemple?

Eli a toujours été le plus bavard, le plus curieux, donc il était un choix sans appel pour le narrateur. Si Charlie avait tenu seul les rênes de la narration, je ne crois pas que le livre aurait été si humoristique, si humain. Ç’aurait été une histoire plus sordide et le roman aurait été trois fois plus court.

Vous travaillez actuellement à un nouveau roman. Pouvez-vous nous en parler?

Je planche sur l’écriture d’un roman au sujet d’un jeune homme impopulaire et dépressif qui quitte son village pour aller travailler dans un château éloigné. Le château est entouré d’une aura de mystère, d’étrangeté et d’inconfort.

Ressentez-vous une plus forte pression, sachant que votre dernier livre a connu un immense succès?

Pas plus qu’à l’écriture de mes deux premiers romans. Mon défi a été de reprendre le rythme quotidien du travail d’écriture. J’ai beaucoup voyagé dans les deux dernières années et ma vie s’est retrouvée sens dessus dessous. C’est très difficile de trouver des moments pour se concentrer dans ces conditions. Maintenant que les choses se sont posées, je suis de retour au travail, mais ça a été compliqué pendant un temps.

Quelle est votre saveur de dentifrice préférée?

Oh, je suis un traditionnel : menthe depuis longtemps. Je ne cherche pas d’artifices quand il est question d’hygiène buccale. Je veux que ce soit vite fait, bien fait et qu’on me laisse commencer ma journée.