Emily Schultz

Entretien

«Je pense que pour beaucoup de femmes, leurs cheveux et leur identité sont étroitement liés. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai choisi les cheveux comme véhicule pour la maladie dans le livre – car indépendamment de la couleur, la plupart des femmes sont fortement préoccupées par leur coiffure.»

Emily Schultz est née en Ontario et partage aujourd’hui son temps entre Toronto et Brooklyn. Très active sur la scène littéraire et artistique émergente, elle a fondé le magazine littéraire en ligne Joyland. Les Blondes est son troisième roman. Elle a été blonde pendant quelques semaines.

Comment l’idée de l’«apocalypse blonde» a-t-elle émergé? Est-ce vrai que tout a commencé par une publicité Gucci?

Oui. J’étais dans un avion qui me menait de Toronto à New York et j’ai trouvé un magazine Vanity Fair. Presque toutes les publicités présentaient des blondes, et je me suis mise à penser, à me demander pourquoi. Alors je l’ai feuilleté jusqu’à cette publicité Gucci où un groupe de femmes blondes vêtues pour un safari étaient maquillées si lourdement qu’elles paraissaient vampiriques. Elles étaient belles, mais semblaient pouvoir vous attaquer à tout moment. Ça a été pour moi le début des Blondes, qui tourne autour d’un virus semblable à la rage qui déclenche la violence de femmes blondes.

La grippe aviaire venait alors de frapper Toronto, et je vivais aussi là pendant l’épidémie de SRAS. Ma compréhension de ces événements réels a soutenu ce qui, en surface, ressemblait à une idée scandaleuse.

On raconte que vous étiez correctrice d’épreuves pour des romans Harlequin. Qu’avez-vous appris sur l’écriture en faisant ce travail?

J’ai travaillé de nuit comme correctrice d’épreuves pendant un peu plus d’un an. Je dois avoir lu environ 200 romans à l’eau de rose. Beaucoup d’auteurs se torturent à départager la bonne de la mauvaise écriture… Je n’ai plus ce souci maintenant parce que je sais ce qu’est la mauvaise écriture.

Vous avez aussi mentionné que le film Rage de David Cronenberg vous avait inspirée pour Les Blondes. À quel point?

C’était un film novateur car il a politisé le genre zombie. Il présentait aussi une approche distinctement canadienne dans une situation d’épidémie – quelque chose que peut-être seul le Canada pouvait avoir fait à l’époque, à cause de la Crise d’octobre. Dans mon roman, de la même manière, le Canada ne devient pas cette zone de sécurité que le personnage souhaite qu’il soit – et qui correspond à l’idée que se font beaucoup d’Américains sur le pays.

Vous avez été blonde pendant un certain temps. Qu’avez-vous appris de cette expérience?

Ça a été très surprenant pour moi. Je n’avais pas réalisé à quel point le changement de couleur, de foncé à pâle, allait modifier mon apparence. Des gens qui me connaissaient passaient devant moi dans la rue sans s’arrêter. Puis, il y avait les hommes… Je n’avais aucune idée que mes amies blondes recevaient autant d’attention non désirée, simplement en raison de leur coloration. Comme je le racontais dans un article que j’ai écrit pour le magazine Elle, un inconnu s’est déjà approché de moi dans la rue et a essayé de m’embrasser – eh bien, en fait, pas moi, mais mes cheveux! Au bout de quatre mois, j’étais très heureuse de revenir à mon ancien moi.

Quelle est votre relation avec vos cheveux?

C’est une si grande question, je ne sais pas si je pourrai y répondre! Je dirais que je me suis toujours sentie définie par mes cheveux – ils sont épais, ondulés et très déterminés à suivre leur propre voie. Quand j’étais jeune, je les gardais très courts et ça me démarquait des autres. Je pense que pour beaucoup de femmes, leurs cheveux et leur identité sont étroitement liés. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi les cheveux comme véhicule pour la maladie dans le livre – car indépendamment de la couleur, la plupart des femmes sont fortement préoccupées par leur coiffure.

Comparer des romans est un jeu dangereux, mais Les Blondes a été comparé à La servante écarlate de Margaret Atwood, ce qui est vraiment flatteur, non?

C’est très flatteur. Il y a une Moira dans chacun des romans. Je l’ai réalisé alors que Les Blondes en était à la dernière étape de production, et j’ai décidé de conserver le prénom, comme un clin d’œil.

Sous plusieurs strates, Les Blondes me semble d’abord un livre sur la beauté. Ai-je raison?

Oui, il porte sur la beauté, sur le poids que nous lui donnons, sur la façon dont nous percevons les autres, sur les modèles auxquels nous nous accrochons en dépit de nous-mêmes. Mais, s’il vous plaît, n’allez pas croire que je suis contre la beauté. J’aime la beauté. Je déteste parfois son prix, mais je l’aime. Juste sous la question de la beauté, le livre aborde aussi les thèmes du pouvoir et de la peur. C’est comme si nous étions devenus une société mue par la panique. Je voulais observer le genre de comportement frénétique qui peut se produire lorsque les femmes sont perçues comme une menace.

Connaissez-vous une bonne blague de blonde?

J’ai essayé de rendre les femmes du roman intelligentes et fortes. Une blague s’est tout de même infiltrée; cela dit, c’est une blague d’épidémie blonde, et le garçon qui la raconte est frappé d’ostracisme pour l’avoir énoncée. Je suis heureuse de dire qu’autant les blondes que les non-blondes ont aimé le livre. Je m’en étais inquiétée.