Emily St. John Mandel

Entretien

«Il n'y a rien de frivole dans les pratiques artistiques, autant dans notre société que dans le monde post-apocalyptique du livre.»

Emily St. John Mandel est née en 1979 en Colombie-Britannique. Elle a étudié la danse à Toronto puis a habité à Montréal. Elle a publié trois romans policiers grâce auxquels elle a retenu l’attention du public et de la critique. Station Eleven a été couronné du prix Arthur C. Clarke. Emily vit maintenant à New York avec sa famille.

Son roman Station Eleven est actuellement en cours de publication dans les pays suivants: Italie, Brésil, Serbie, Japon, France, Taïwan, Danemark, Grèce, Chine, Pologne, Espagne, Bulgarie, Corée, Estonie, Lituanie, Israël, Russie, Macédoine, Turquie et Thaïlande.

Station Eleven est plus qu’un roman post-apocalyptique. On y raconte la reconstruction de la civilisation après une terrible épidémie et l’importance de l’art dans cette épreuve difficile. En ce sens, pouvons-nous affirmer que Station Eleven est un plaidoyer pour l’art?

Oui, je crois qu’il est juste de dire ça. Dans le livre, les mots Parce que survivre ne suffit pas sont peints sur la caravane principale de la Symphonie Itinérante. J’ai l’impression que ça répond à la fois à une question que la Symphonie se ferait souvent poser lors de ses voyages, mais également que ça sert la thèse du livre. En tant qu’espèce, nous faisons certaines choses comme mettre en scène des pièces de théâtre dans des zones de guerre ou jouer de la musique dans des camps de réfugiés. Loin d’être des pertes de temps et de ressources, je crois que de telles actions nous rappellent ce que veut dire civilisation, en ce sens qu’elles nous rappellent qu’il y a plus dans la vie que les besoins vitaux, comme se nourrir, boire et avoir un abri. Il n’y a rien de frivole dans les pratiques artistiques, autant dans notre société que dans le monde post-apocalyptique du livre.

Pourquoi avoir choisi d’honorer Shakespeare?

D’une part parce que j’aime ses pièces, et d’autre part parce qu’il me semble y avoir d’intéressants parallèles à tracer entre notre époque et la sienne. Du temps de Shakespeare, le théâtre reposait surtout sur de petites compagnies qui présentaient leurs spectacles sur la route, et j’aimais la symétrie que cela établissait avec l’idée d’un monde où ce genre de compagnies pourrait de nouveau exister, l’électricité ayant disparu. Des analogies plus déconcertantes peuvent aussi être relevées, concernant les conséquences de la peste bubonique sur sa vie et son époque. Il me semble que la population anglaise de l’ère élisabéthaine a dû être hantée par le souvenir de cette épidémie appartenant à un passé récent, ce qui, bien sûr, est exactement l’effet que j’ai essayé de créer dans le futur post-épidémie du roman.

Station Eleven n’est pas un roman linéaire. Pourquoi avoir choisi cette structure?

J’aime beaucoup écrire des romans avec des structures non linéaires; mes quatre livres sont construits ainsi. Il y a une volonté, lorsqu’on écrit un tel livre, de mettre sur pied un casse-tête géant. C’est une manière captivante de raconter une histoire, notamment en ce qui concerne le développement des personnages : c’est intéressant de les présenter sous plusieurs perspectives, à différents moments de leur vie. Dans Station Eleven, ça s’est révélé un moyen efficace pour mettre en contraste les mondes post-apocalyptique et moderne.

Certains personnages féminins sont très forts, notamment Miranda et Kristen. Est-ce un choix délibéré?

Oui, je voulais qu’elles soient fortes. Leur personnalité est assez différente, bien qu’elles soient toutes les deux très indépendantes. C’est quelque peu controversé, mais je ne crois pas que ce soit plus difficile ou plus compliqué d’inventer des personnages féminins forts que ça l’est pour des personnages masculins. J’approche tous mes personnages de la même façon : j’essaie simplement de les rendre aussi crédibles que possible.

Existe-t-il une version du roman dans laquelle nous apprenons ce qui est arrivé à Kristen pendant sa première année sur la route?

Pour être honnête, j’essaie d’éviter d’y penser. J’imagine, de manière générale, que des choses terribles lui sont arrivées pendant cette année dont elle ne se souvient pas. Ma philosophie est la suivante : je pense que l’horreur et la violence, en général, sont mieux exprimées par des touches les plus légères possible. Il me semble que parfois, la suggestion de l’horreur – la première année de Kristen sur la route, et plus tard la scène de l’avion en quarantaine à l’aéroport – peut être tout aussi troublante et efficace pour le lecteur que lorsqu’on la lui décrit dans les moindres détails. Je devine que ce que le lecteur imagine pour remplir ces blancs est aussi inquiétant que tout ce que j’aurais pu écrire.

Que pensez-vous de la catégorisation des genres en littérature? Craigniez-vous que votre roman se retrouve dans le rayon science-fiction et que, de ce fait, les gens soient réticents à le lire?

Oui, ça m’inquiétait. J’ai lu et aimé beaucoup de bons romans de science-fiction, mais pour des raisons strictement financières, j’étais inquiète que les ventes ne soient pas très bonnes si le roman était perçu comme trop étroitement lié à ce genre. Toutefois, j’ai été surprise de constater que la communauté de la science-fiction a de manière générale l’esprit beaucoup plus fermé que la communauté littéraire quand il est question de livre qui chevauche plusieurs genres. Les seules critiques vraiment négatives auxquelles j’ai eu à faire face à propos des genres venaient toujours de lecteurs de science-fiction intenses qui semblaient croire que j’envahissais leur territoire.

Croyiez-vous que Station Eleven allait connaître autant de succès?

Non, je n’aurais jamais imaginé que le livre allait atteindre ce niveau de succès. Ç’a été extraordinaire et franchement assez surréel.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour l’écrire?

Environ deux ans et demi, sans compter le travail fait avec mon éditeur. C’est le temps moyen dont j’ai besoin pour écrire un roman.

Travaillez-vous sur un nouveau livre?

Oui. Mais c’est un secret.