Elsa Pépin

Entretien

«Je suis tout à fait contre l'idée que la littérature, ou l'art en général, doive être réconfortante en ce qu'elle traite de sujets légers ou agréables. Au contraire, j'aime que les œuvres m'ébranlent, me bousculent et me transforment.»

Après avoir obtenu une maîtrise en littérature française à l’Université McGill et s’être intéressée à la littérature des autres pendant des années comme journaliste, recherchiste, critique et anima­­trice d’émissions littéraires, Elsa Pépin a fait le saut. Elle a publié en 2014 le recueil de nouvelles Quand j’étais l’Amérique (Éditions XYZ, Quai no 5), qui a remporté le Prix littéraire des enseignants AQPF-ANEL en plus d’avoir été finaliste au Prix France-Québec. Les sanguines est son premier roman.

Premier roman d’Elsa Pépin, Les sanguines raconte l’histoire de deux sœurs que tout oppose. Avril, l’aînée, est extravertie et sait très bien user de son charme, alors que Sarah, la cadette, préfère rester dans l’ombre, et ce, malgré son immense talent de peintre. Le fragile équilibre familial est chamboulé quand une leucémie attaque Avril. Elle a alors besoin d’un don de moelle osseuse et Sarah s’avère la seule donneuse compatible. Mais est-elle prête à faire ce sacrifice?

Même s’il s’agit d’un sujet difficile, voire rebutant aux yeux de certaines personnes, vous avez décidé d’aborder la maladie dans Les sanguines. Pourquoi?

Je dois d’abord confier que j’ai été frappée et fascinée par quelques œuvres traitant de la maladie. Il y a d’abord La montagne magique de Thomas Mann, où un jeune homme rend visite à son cousin dans un sanatorium et finit par contracter une étrange maladie. Ce roman, qui baigne dans un climat d’étrangeté et s’interroge sur l’origine nébuleuse des maux qui nous assaillent, me hante encore. Il y a aussi Mars, de Fritz Zorn. L’écrivain suisse-allemand raconte dans ce livre comment son cancer serait lié à la rigidité du milieu bourgeois dans lequel il a grandi. Il exprime avec une terrifiante lucidité la gangrène familiale qui l’a rendu malade. Finalement, Malone meurt, de Samuel Beckett qui, dans un style tout à fait différent des deux précédents, aborde les grandes questions de l’humanité (la vie, la mort, l’absurde condition humaine) à travers le récit décousu d’un homme malade, est une œuvre troublante. Même si elle est terrifiante, parce que signe de notre déchéance et de notre disparition prochaine, la maladie me paraît ouvrir des portes sur une autre réalité.

La maladie n’est en rien souhaitable ou joyeuse, mais il me semble qu’elle plonge le sujet et ses proches dans un état extrême, exacerbant les rapports aux autres, à soi, au monde; qu’elle transforme la perception même de l’existence, alors que la fragilité de celle-ci devient évidente, et celle du corps. Ce sont ces aspects de la maladie qui m’ont intéressée dans Les sanguines. Je suis également tout à fait contre l’idée que la littérature, ou l’art en général, doive être réconfortante en ce qu’elle traite de sujets légers ou agréables. Au contraire, j’aime que les œuvres m’ébranlent, me bousculent et me transforment. La maladie est un sujet universel qui nous touche tous, de près ou de loin, et nous place en face de questions douloureuses mais essentielles sur la vie, la mort, la dégénérescence, mais aussi le legs et la transmission. Lorsqu’on sent que notre fin approche, on se pose forcément la question de ce qu’on laisse derrière soi. Ce thème m’a intéressée dans le roman. Faire face à la maladie enrichit notre expérience humaine. L’art est un moyen de s’en approcher tout en dépassant l’aspect simplement clinique, en s’ouvrant à ses dimensions symbolique, philosophique, poétique.

Plus précisément, la maladie du sang m’apparaît comme un événement singulier, en ce qu’elle s’attaque à un élément fondamental de notre être et fondateur de notre identité. Principe de régénération, poison et remède, symbole de pureté (le sang pur de la noblesse) ou d’impureté (la bâtardise), directement lié à la filiation et à l’ascendance, le sang recèle mystères et secrets qui de tout temps ont fasciné les hommes.

À ce propos, des chapitres historiques sur la médecine, plus précisément sur le sang, sont intercalés dans l’histoire des sœurs Becker. Pourquoi avoir fait ce choix narratif?

Quand j’ai commencé à imaginer un roman sur l’échange de sang entre deux sœurs, j’ai consulté plusieurs livres sur l’histoire et la médecine du sang. J’y ai fait des découvertes fascinantes qui ont nourri l’écriture de mon livre, notamment sur les premières transfusions sanguines, la découverte de la circulation sanguine et des groupes sanguins. Certaines expériences médicales m’ont paru avoir un excellent potentiel romanesque : un médecin qui transfuse le sang d’un veau à un fou; un autre qui palpe le cœur humain d’un mourant pour expliquer la circulation sanguine, etc. J’ai alors eu l’idée de mettre en scène certains chapitres historiques, en prenant la liberté d’imaginer des scènes, des personnages, en inventant certains détails, bref, en leur redonnant vie par la fiction. J’ai choisi de raconter certains épisodes de l’histoire du sang en empruntant le point de vue des cobayes et de les mettre en parallèle avec l’histoire actuelle des deux sœurs et de Victor, un autre cobaye moderne. Cette double narration permet de montrer l’évolution des croyances et du savoir sur le sang, qui n’a pas cessé d’évoluer depuis les Grecs, pour qui le sang représentait l’âme. Ça fait à peine un peu plus d’un siècle que la transfusion sanguine se pratique de manière sécuritaire et répandue. Ça a révolutionné la médecine et permis aux êtres humains de se sauver entre eux. Je trouve ce fait à la fois merveilleux et troublant : les gens peuvent en quelque sorte se ressusciter… C’est le thème central de mon roman : le pouvoir régénérateur du sang et tout ce que cela implique lorsqu’on est confronté à la possibilité de sauver quelqu’un par son sang.

Les sanguines s’ouvre avec une description du tableau Judith et Holopherne du Caravage. En quoi cette scène donne-t-elle le ton au roman

Il y a dans ce tableau une étonnante impression de vie, alors qu’il s’agit d’une scène de meurtre. La peinture du Caravage exprime bien ce mélange de violence et de grâce que je souhaitais créer avec Les sanguines. À la fois tragique et belle, cette scène de Judith égorgeant Holopherne illustre la vengeance d’une femme dont le crime libérateur redonne au peuple son honneur. La mort a quelque chose de grandiose, de singulièrement vivant et fécond dans cette représentation. C’est à cela que j’aspire dans mon roman : montrer la violence dure, certes, mais aussi féconde du passage de la vie à la mort, un passage obligé, qui transforme et fait entrer dans le grand cycle de la création. Le Caravage a développé la technique du clair-obscur, où les effets d’ombre et de lumière créent une tension dramatique que je souhaitais reproduire dans l’écriture. Il y a une lumière dans la tragédie, une exacerbation de la vie que je souhaitais transmettre.

Vous avez pris presque six ans pour écrire Les sanguines. Comment se sont déroulées les étapes qui ont mené à sa création?

À l’origine du livre, il y a eu une expérience personnelle : deux leucémies dans ma famille et la perte d’une cousine. Plusieurs années après ces événements, des images et des pensées me hantaient toujours au sujet de la maladie du sang. Qu’est-ce qu’avoir le sang malade? C’est un peu comme si notre identité était attaquée de l’intérieur, comme si un bris dans la filiation ou la transmission s’était opéré. J’ai donc d’abord voulu écrire un livre sur le dérèglement du sang, mais en évitant tout lien direct avec mon histoire familiale. J’avais besoin de prendre une distance avec la réalité, d’imaginer une histoire pour combler les vides que ce deuil avait creusés.

Je me suis donc lancée dans l’écriture d’un premier manuscrit que j’ai fait lire à plusieurs éditeurs, il y a quelques années. Parmi ceux-ci, Antoine Tanguay (éditeur chez Alto) m’a offert des commentaires inspirants qui m’encourageaient à poursuivre en orientant mon roman vers cette double dimension scientifique et poétique. Je me suis donc remise au travail, en changeant beaucoup de choses. Un personnage central a disparu, un autre a fait son entrée. L’histoire s’est raffinée, puis quand, il y a un an, j’ai renvoyé à Antoine le nouveau manuscrit, il a accepté de le publier, tout en me prévenant que beaucoup de travail nous attendait. La dernière année s’est donc passée à polir ce texte qui a surtout eu besoin d’être élagué. L’image qui me vient est celle d’un jardin broussailleux, au milieu duquel poussaient de belles et solides plantes, mais que seul un sérieux désherbage permettrait de mettre en valeur. Antoine a été le meilleur cojardinier pour désherber avec moi ce roman qui me paraît avoir gagné en puissance, une fois débarrassé de ses éléments superflus. Je pense que les six années qu’a duré le processus d’écriture de ce court roman étaient nécessaires, pour prendre la distance qu’il fallait face à la réalité que j’ai connue, pour l’emmener ailleurs, vers une histoire qui rend hommage aux morts en inventant du neuf.

Entre-temps, vous avez publié un recueil de nouvelles, Quand j’étais l’Amérique (Éditions XYZ, Quai no 5), qui partage certains thèmes avec Les sanguines, comme la recherche identitaire et les relations familiales houleuses. Est-ce juste de dire que ces thèmes vous sont chers?

Sans pouvoir véritablement me l’expliquer, je suis fascinée par la construction de l’être humain, qui mêle sa nature profonde, son environnement familial et ses choix de vie. L’alliance complexe de l’héritage familial et du libre arbitre me fascine, en ce qu’elle me paraît être un lien toujours en mouvement, une lutte perpétuelle pour faire naître ce que nous sommes, sans jamais être fixés. Les métamorphoses d’Ovide est un des livres qui m’ont le plus marquée (l’exergue des Sanguines en est d’ailleurs tiré). Ce long poème épique regroupe les légendes grecques présentant les métamorphoses des dieux ou des mortels de la mythologie. Ce pouvoir de renaître sous de nouvelles formes, ces changements soudains qui surgissent et recomposent le monde autrement m’apparaissent comme l’image de notre puissance à réinventer le réel, à nous extraire de notre première peau pour en emprunter d’autres. Bien sûr, dans la mythologie, ce sont les dieux qui décident, mais cette fluctuation me plaît et renvoie à une vérité humaine profonde, celle de nos identités multiples, des forces qui dorment en nous, de ces autres que nous pourrions devenir. Les relations familiales m’intéressent en ce qu’elles nous révèlent mieux que quoi que ce soit d’autre, mais souvent, mes personnages ont besoin de s’en détourner pour se trouver, se connaître. Je pense que nos vies se nourrissent des fruits que nous ont légués nos familles et de ceux que nous allons cueillir nous-mêmes. C’est ce mouvement de va-et-vient que j’essaie de dessiner dans mes livres.

Pouvez-nous nous parler de votre passage de journaliste et animatrice d’émissions littéraires à auteure? Est-ce étrange de vous retrouver du côté de l’interviewée plutôt que de celui de l’intervieweuse?

Pas vraiment. Le métier de journaliste littéraire m’est venu naturellement, comme une suite logique de mes études littéraires où j’analysais des œuvres. Être interviewée sur mes livres, c’est juste une autre sorte de dialogue sur une œuvre qui s’avère être la mienne. Mais étrangement, en parler me vient assez naturellement. J’aime le dialogue autour des livres, de la littérature et m’y suis exercée toute ma vie adulte, alors je pense que je suis mieux outillée pour être interviewée, disons, qu’un auteur qui se concentre surtout sur sa propre œuvre et a rarement l’occasion de se prêter à l’exercice de l’entrevue. Il y a une sorte de jeu, dans l’entrevue, auquel je suis accoutumée, même si je troque ma place contre celle de l’interviewée!

Quels sont vos projets pour la suite? Avez-vous déjà entamé l’écriture d’un nouveau livre?

J’ai un projet de roman qui mijote dans mes carnets. C’est à l’état embryonnaire, à l’étape où cela fourmille d’idées mais reste trop fragile pour être confronté à un œil extérieur.