Dan Vyleta

Entretien

«Quand j'écris des romans, j'essaie de garder l'historien enfermé à clé dans le grenier. La manière qu'ont les historiens d'envisager le passé est vraiment différente de celle des écrivains.»

Fils d’immigrants tchèques, Dan Vyleta a grandi en Allemagne avant de s’établir au Royaume-Uni, où il a obtenu un doctorat en histoire. Son premier roman, Pavel & I, a été publié dans treize pays et traduit en huit langues, et Fenêtres sur la nuit, son deuxième livre, a été finaliste au prix Rogers Writers’ Trust Fiction. La servante aux corneilles, son troisième roman, a été finaliste au prix Scotiabank Giller.

Fenêtres sur la nuit, premier roman de Dan Vyleta à avoir été traduit en français, a captivé les lecteurs grâce à son atmosphère cinématographique et à la force de ses intrigues. Il y a fort à parier que La servante aux corneilles saura également attirer l’attention. Entretien avec un auteur à (re)découvrir!

Fenêtres sur la nuit est difficile à classer, puisqu’il présente des caractéristiques propres à plusieurs genres : polar, roman noir, roman de mœurs. Comment le définissez-vous?

J’ai tendance à croire qu’un roman qui vaut le coup baigne dans plusieurs genres et qu’il est difficile de se contraindre à un seul. Fenêtres sur la nuit emprunte des éléments au roman d’enquête parce que je crois que le suspense modifie l’expérience du lecteur : ce dernier devient absorbé par l’intrigue et, du même coup, baisse sa garde, ce qui le rend plus réceptif à aborder le roman d’une manière émotive. La différence avec un roman dit «de genre », c’est que ces histoires n’ont pas d’autres ambitions que celles propres à leur genre, ce qui les rend parfois simples sur le plan psychologique, ou prévisibles linguistiquement. Elles suivent un modèle au lieu d’observer le monde.

Vous avez campé Fenêtres sur la nuit à Vienne au début de la Deuxième Guerre mondiale; qu’est-ce qui vous a fait choisir ce lieu et cette époque?

J’ai passé plusieurs années à Vienne, où j’habitais un appartement pas très différent de celui de mes personnages. Vienne est une ville hantée par les fantômes de la Deuxième Guerre mondiale. Plus précisément, j’ai choisi l’automne 1939 parce qu’il s’agit d’une période faussement calme: les nazis avaient envahi la Pologne et tout le monde savait bien que la guerre allait éclater au printemps. Mais entre-temps, on pouvait se tromper soi-même en se disant que la vie continuait comme avant – à condition, bien sûr, qu’on n’appartienne pas à l’un des groupes visés par les nazis. Je me suis intéressé à l’espace psychologique que cela a généré.

La servante aux corneilles se passe aussi à Vienne, mais après la Deuxième Guerre mondiale. On y retrouve certains personnages de Fenêtres sur la nuit. Avez-vous eu du mal à quitter vos personnages et l’atmosphère que vous avez créée et développée dans ces deux romans?

Quand j’ai terminé Fenêtres sur la nuit, j’ai réalisé que je n’en avais pas fini avec la Vienne de l’ère de la guerre. Ça continuait de m’occuper l’esprit : les personnages, certes, mais aussi les questionnements qui ont mené à l’écriture de ce roman (Comment ont-ils pu…? Si j’avais été là, aurais-je eu le courage…?). J’aimais l’idée de mettre en scène des personnages « mineurs » dans La servante aux corneilles, des gens dont nous avons seulement entendu parler ou qui n’apparaissent que dans quelques scènes – cela nous rappelle que nous avons tous tendance à vivre notre vie centrés sur nous-mêmes. Ce qui peut sembler un incident mineur d’un point de vue peut s’avérer un événement majeur dans la vie d’une autre personne.

Vous détenez un doctorat en histoire, mais vous avez quand même choisi de ne pas coller aux faits à 100 % dans Fenêtres sur la nuit, comme vous le mentionnez dans une note à la fin du livre. Vous considérez-vous davantage comme un romancier ou un historien?

Quand j’écris des romans, j’essaie de garder l’historien enfermé à clé dans le grenier. La manière qu’ont les historiens d’envisager le passé est vraiment différente de celle des écrivains. Alors que les écrivains se concentrent sur des problèmes concrets, matériels, les historiens, eux – même s’ils essaient sporadiquement d’en faire autant –, appréhendent rarement les individus dans la pleine banalité de leur vie quotidienne. Ma formation en histoire est toutefois vraiment utile, car je sais comment mener des recherches efficaces sur le passé, ou comment interroger un journal intime ou une lettre de 1939 de manière pertinente. De plus, je connais beaucoup de gens encore mieux renseignés que moi qui peuvent m’aider à répondre à certaines questions!

Il y a quelque chose de très cinématographique dans vos romans. Avez-vous des influences provenant du septième art?

J’essaie de me tenir loin des films portant sur la période sur laquelle j’écris, même si j’aime beaucoup le cinéma. Je suppose que je crains d’être trop influencé par ce que je vois. J’ai besoin de découvrir ma propre vision des rues, des appartements et des gens que je décris. S’il y a quelque chose de cinématographique dans Fenêtres sur la nuit, ça vient probablement de mon besoin de me visualiser dans les lieux que j’imagine. J’ai un respect immense pour la matérialité de la vie et pour son influence sur notre état d’esprit. Quand je décris une chambre, par exemple, souvent je sens littéralement mon chemin à l’intérieur, comme si j’avançais mon pied, ou ma main. Là, il y a l’interrupteur pour le plafonnier, et là, une latte du plancher branlante. Les phrases qui se forment ensuite reflètent ce processus.

Une partie de La servante aux corneilles relate un procès. Comment avez-vous travaillé pour l’écrire?

Comme bien des choses en fiction, le procès est un amalgame de différentes sources. Une bonne part vient du procès pour parricide des Frères Karamazov de Dostoïevski. Certains éléments «nazis» sont inspirés d’un procès pour crimes de guerre décrit par Kay Boyle dans un essai publié en 1948 ou 1949. J’ai aussi étudié les procès criminels de l’époque pendant plusieurs années, ce qui m’a permis de bien saisir la dimension théâtrale des salles d’audience. De plus, j’ai passé plusieurs semaines à observer les procès criminels actuels à Vienne, et à discuter avec un avocat là-bas. Ce qui m’intéressait, c’est que malgré le fait que ce soit un procès pour meurtre, les gens qui s’y rendaient (y compris les juges et les membres du jury) ne pouvaient s’empêcher d’y voir un procès du passé nazi de l’Autriche. En d’autres mots, c’est une affaire confuse. Et j’aime la confusion.

Avez-vous un personnage préféré (dans Fenêtres sur la nuit)?

Quand on écrit, on a tendance à tomber amoureux de tous ses personnages, même les moins beaux. Mon trompettiste me fait toujours sourire: on peut entendre sa chanson tout au long du livre, mais on en sait très peu sur lui. J’aime aussi Otto, le mime, qui est un grand artiste, mais qui œuvre dans une discipline dont tout le monde se fout. Mais le personnage qui m’a le plus touché est celui de la petite fille, Lieschen. C’est pour ça qu’elle est au cœur du roman suivant, La servante aux corneilles. Je ne pouvais pas me résoudre à la quitter.

On vous a comparé à de grands auteurs comme Dostoïevski et Kafka. Est-ce que ça vous a flatté? Êtes-vous d’accord?

Bien sûr que ça m’a flatté. J’aime l’œuvre de Dostoïevski, j’ai relu deux ou trois fois ses romans les plus marquants. Et Kafka, eh bien… Kafka est l’un de ces auteurs qui me donnent froid dans le dos. Ces auteurs n’ont pas nécessairement laissé de traces dans mon écriture, mais ils en ont laissé en moi! Le grand art est envahissant. Il faudrait y apposer des étiquettes d’avertissement.

La servante aux corneilles, un roman comprenant de riches descriptions et d’intrigants portraits, vous a valu une comparaison avec Balzac. Qu’en pensez-vous?

J’aime Balzac pour la grande ambition de La comédie humaine; il ne faisait pas qu’écrire des livres, il écrivait une ville, une époque – ce que je voulais faire, à une échelle beaucoup, beaucoup plus modeste. L’autre chose que j’aime de lui, c’est que ses intrigues sont souvent scandaleuses (tout ce qui implique Vautrin et son esprit criminel, par exemple, est complètement dément), et pourtant nous ressortons de ses romans avec le sentiment d’avoir saisi quelque chose à propos de la réalité: c’est comme ça que c’était, à cet endroit, à cette époque. En cela, Balzac et Dickens ont beaucoup en commun.

Quelles sont vos influences littéraires?

Je me passionne pour les romans du 19e siècle. Guerre et paix, Les misérables, Les frères Karamazov, La maison d’Âpre-Vent, ce sont tous de grands romans. Ils nous font ressentir un large éventail d’émotions: ils nous font pleurer et rire (parfois les deux en même temps). Pendant que j’écrivais Fenêtres sur la nuit, j’ai aussi déterré beaucoup de Tchekhov. Je n’en avais jamais assez. Du côté du 20e siècle, j’aime des auteurs aussi disparates dans leur esthétique qu’Angela Carter, Willa Cather, Graham Greene et Hilary Mantel. De petites choses dans le travail de ces écrivains déclenchent parfois de grandes idées. Cela peut être tantôt une phrase, tantôt une manière d’user de la ponctuation, ou encore la structure d’un chapitre qui me renvoie à mon cahier de notes. Récemment, j’ai lu beaucoup de littérature jeunesse… Je me demande bien où ça va me conduire!

Vous avez dit aimer la musique, le jazz en particulier. Quelle serait, à votre avis, l’ambiance musicale idéale pour Fenêtres sur la nuit?

Lorsque j’écris, j’écoute toujours de la musique. J’ai écouté beaucoup de Bach pendant l’écriture de Fenêtres sur la nuit, ainsi que les concertos pour piano de Beethoven. J’aime beaucoup le jazz, comme vous l’avez mentionné. Je suppose que comme l’un des personnages du roman est trompettiste, il faudrait que la trompette soit en vedette. La musique de Fats Navarro serait un bon choix. C’est d’ailleurs un nom génial: j’aimerais écrire un livre à propos d’un personnage appelé Fats.

Et pour La servante aux corneilles?

Je vois Fenêtres sur la nuit comme un huis clos: c’est très claustrophobique, l’action se déroule dans de petites chambres, dans un seul immeuble, les gens se chuchotent des secrets, inquiets de se faire entendre. Un solo de trompette est tout à fait approprié.

La servante aux corneilles, en comparaison, est symphonique: il y a beaucoup de décors et de fils narratifs, le canevas est plus large, c’est le portrait de toute une ville, de long en large. Je crois donc que ça s’accorderait avec une musique composée de nombreuses voix, de plusieurs lignes mélodiques, qui parfois s’harmonisent et d’autres fois détonnent. Ce qui m’amène à penser au Sacre du printemps de Stravinski (ce moment d’ouverture déroutant), mais aussi au travail de Charles Mingus (Mingus peut arranger une pièce à cinq instruments et la faire sonner comme si un orchestre tout entier s’échauffait!). Il y a une autre dimension au livre, plus lyrique et décalée : des personnages qui se sentent isolés, en contradiction avec eux-mêmes. Les enregistrements des solos de piano de Thelonious Monk pourraient capter cela. Je crois que je vais aller écouter du Monk sur-le-champ!