Clifford Jackman

Entretien

«Ce qui m’intéresse dans le western n’est pas de représenter une réalité historique précise, mais d’explorer ce dont la nature humaine est capable quand il n’y a pas d’autorité qui réfrène ses instincts les plus sombres, de mettre en action une société qui n’est pas bien contrôlée ou totalement civilisée.»

Né à Deep River en Ontario, Clifford Jackman a étudié la littérature à l’université avant de se tourner vers le droit, qu’il pratique aujourd’hui. Son premier roman, La Famille Winter, a été finaliste au Prix littéraire du Gouverneur général en plus d’avoir figuré sur la première liste du Prix Scotiabank Giller.

La Famille Winter est votre premier roman. Pourquoi avoir choisi d’écrire un western?

Contrairement à certains amateurs du genre, qui ne lisent que ça, je ne suis pas un expert. Cependant, je suis très attiré par le travail de Cormac McCarthy et celui de Patrick deWitt, qui a écrit Les frères Sisters. Ce qui m’intéresse dans le western n’est pas de représenter une réalité historique précise, mais d’explorer ce dont la nature humaine est capable quand il n’y a pas d’autorité qui réfrène ses instincts les plus sombres, de mettre en action une société qui n’est pas bien contrôlée ou totalement civilisée.

Quels sont les liens entre la Famille Winter et les gangs criminalisés ayant réellement sévi aux États-Unis au 19e siècle?

La Famille Winter est fictive, mais elle s’inspire un peu de Jesse James, du Younger Gang et d’autres gangs de cette période issus de l’armée ou des partisans confédérés. Une part importante d’invention se trouve dans le fait que les personnages passent beaucoup de temps à travailler comme hommes de main pour des gens en position d’autorité. Ils ont une relation complexe avec eux, à l’opposé des hors-la-loi réels, qui se présentaient comme des Robin des bois en se portant à la défense du peuple et en distribuant leur argent dans les quartiers pauvres. Tout au long de son histoire, la Famille Winter est commanditée par le gouvernement ou encore engagée par les riches et puissants. Sa relation difficile avec l’autorité est l’un des thèmes principaux du livre.

Au sujet du personnage principal, vous écrivez : «On dit souvent que les meurtriers n’ont pas l’air de meurtriers. Personne ne disait cela d’Augustus Winter.» Parlez-nous un peu de lui.

Même s’il n’est pas toujours au premier plan de l’action, Augustus Winter est central. Je le trouve intéressant parce qu’il est plein d’ambiguïtés. Comme il a vécu des expériences traumatisantes dans sa vie, il est difficile de savoir quelle part de sa méchanceté est le résultat de son environnement et quelle part est innée… Le livre met de l’avant la malhonnêteté des gens de pouvoir à cette époque (ou à n’importe quelle époque): les agressions, la violence, l’avidité… Winter est si terrible qu’il en est presque séduisant, mais, contrairement à d’autres qui mentent sur leurs intentions, il est toujours complètement honnête à propos de ce qu’il fait. Il ne prétend jamais être une bonne personne. Au moins, ce n’est pas un menteur. C’est tout ce qu’il a pour lui.

La Famille Winter se balade beaucoup aux États-Unis, sans se confiner aux territoires traditionnels du western. Était-ce intentionnel de sortir de la géographie classique du genre?

Les westerns sont associés avec les petites villes, la frontière de l’Ouest, les zones rurales. Mais l’un des chapitres les plus importants dans La Famille Winter se passe à Chicago, car je voulais montrer qu’à cette période, l’anarchie et la violence n’étaient pas confinées aux marges de la société. C’était là, au cœur de l’empire. Les scènes qui se déroulent à Chicago rappellent Gangs of New York ou The Untouchables parce qu’elles traitent de corruption politique. C’était important pour moi de montrer que cette violence et cette instabilité grouillaient au cœur de la société. Les élections étaient souvent controversées, contestées, pleines de violence et de fraudes. C’est même l’une des idées principales de La Famille Winter: cette violence qu’on voit confinée à la frontière, elle était partout, pas seulement dans les coins reculés.

Vous vous êtes plongé dans une période très violente pour écrire ce livre…

La guerre civile américaine a été incroyablement destructrice; comme dans toute guerre civile, tous les dommages, ceux des deux côtés, ont affecté un seul pays. Après la guerre, le gouvernement a tenté de prendre le contrôle des États confédérés et de mettre en place des lois pour protéger les esclaves nouvellement libérés. Les violences y ont continué pendant 10 ans. Le Ku Klux Klan combattait le gouvernement, des milices guerroyaient… À un certain moment, le gouvernement a décidé de laisser tomber. Simultanément, les États-Unis prenaient de l’expansion vers l’ouest, alors aussi bien les autorités que les colons combattaient les différents groupes autochtones. Le livre prend place dans cette période de turbulences, de violence, et reflète le chaos qui régnait à la fin du 19e siècle américain.