Claire Mulligan

Entretien

«Qu'une farce d'enfants puisse produire un effet boule de neige et se transformer en un important mouvement – le spiritualisme moderne – m'a tout de suite intriguée, tout comme ces sœurs devenues célèbres à une époque où les femmes avaient très peu d'opportunités.»

Claire Mulligan a grandi et étudié en Colombie-Britannique, où elle est née. Son premier roman, The Reckoning of Boston Jim, était en lice pour le prix Scotiabank Giller en 2007. Dans le noir, son deuxième roman, est finaliste aux Prix littéraires des auteurs canadiens 2014. Elle habite à Victoria avec son mari et ses trois enfants.

D’où vient votre intérêt pour les sœurs Fox?

J’ai découvert les sœurs Fox alors que je faisais des recherches pour mon premier roman, The Reckoning of Boston Jim, dont un passage met en scène une séance de spiritisme. Qu’une farce d’enfants puisse produire un effet boule de neige et se transformer en un important mouvement – le spiritualisme moderne – m’a tout de suite intriguée, tout comme ces sœurs devenues célèbres à une époque où les femmes avaient très peu d’opportunités. J’étais certaine que leur histoire ferait un bon roman lorsque j’ai appris que, même si aucun corps n’avait été trouvé dans la cave de la maison des Fox en 1848 (l’année où le premier esprit a commencé à cogner), un corps a bel et bien été découvert en 1914, plusieurs années après la mort des sœurs Fox. Qui était-ce? Le cadavre avait-il été enterré après les événements? Ou avant? L’esprit était-il réel, après tout? Cela m’a paru un incroyable mystère à résoudre. J’ai de plus constaté que j’habitais dans la région où la majorité de l’histoire s’est déroulée, ce qui m’a semblé extra!

Pourquoi avez-vous choisi Margaret Fox comme personnage principal?

Margaret, ou Maggie, est la sœur du milieu, la dernière survivante et, je crois, celle à qui le lecteur peut le plus s’identifier. Elle est désabusée, pragmatique et espiègle, mais à plusieurs égards elle n’est qu’une fille ordinaire qui s’est fait entraîner dans des événements extraordinaires. Plus important encore, elle n’est pas opportuniste comme Leah, ni croyante invétérée comme Katie. Contrairement à ses sœurs, Maggie est déchirée par l’ambivalence.

D’une certaine façon, madame Mellon, qui est au chevet de Maggie, est également un personnage central. Maggie lui a raconté son histoire et celle de ses sœurs en 1893, mais ce n’est qu’en 1914 que madame Mellon en a parlé, à la suite de la découverte des os dans la cave de la maison des Fox. Madame Mellon, la confidente revêche et sceptique. Maggie, la spiritualiste revêche et sceptique. Ensemble, elles ont trouvé un équilibre.

Dans le noir n’est pas un roman d’horreur ni un roman à suspense, même si le thème s’y serait naturellement prêté. Pourquoi ne pas avoir emprunté ces voies?

On peut considérer Dans le noir comme une histoire d’horreur psychologique, dans la veine du Tour d’écrou de Henry James. Le lecteur de cette nouvelle ambiguë ne sait jamais vraiment si les fantômes sont réels ou si la gouvernante devient folle. Peu importe, les deux explications sont dérangeantes. Pareillement avec Dans le noir, le lecteur, comme les personnages, ne sait jamais s’il s’agit d’une arnaque ou s’il y a bel et bien un esprit – voire deux. Je voulais explorer les thèmes de la croyance et du désir. Dans une histoire de fantômes classique, dès qu’un fantôme ou une autre créature surnaturelle s’avère réel, il n’y a plus qu’à trouver un moyen de le vaincre. Dans un roman à suspense, il faut résoudre l’énigme. Les deux genres peuvent être immensément divertissants, bien entendu, mais Dans le noir est, je l’espère, un roman qui laisse davantage de possibilités d’interprétation au lecteur.

Comment s’est déroulée la recherche? Était-ce difficile ou plutôt facile?

Oh, je dirais difficile. D’abord, il y a beaucoup d’écrits sur les sœurs Fox dans les archives historiques : articles, pamphlets, comptes rendus dans les journaux d’époque, deux mémoires (l’un écrit par Maggie, l’autre par Leah). Malgré tout, découvrir ce qui se passait vraiment sous les tables, si quelque chose s’y passait, n’était pas facile – et c’est précisément là que la romancière faisait son entrée. De plus, les récits historiques varient largement. Un écrivain a vu un fantôme s’élever du coin d’une chambre, alors qu’un autre a aperçu une fille enroulée dans un tissu vaporeux. Un auteur décrit les sœurs Fox comme des charlatans, un autre les condamne comme des sorcières, un troisième les loue telles des sauveuses.

J’ai dû lire à travers les lignes de l’histoire afin de trouver la vérité. Il est à noter que la structure de Dans le noir rappelle non seulement Le tour d’écrou que j’ai mentionné plus tôt – une personne écoute l’histoire d’une personne, racontée par une tierce personne –, mais aussi la recherche elle-même, qui équivaut en quelque sorte à ouvrir une poupée russe de points de vue, amusants, déconcertants et révélant toujours quelque chose de plus.

Qu’est-ce qui explique, selon vous, la popularité du mouvement spirite et des sœurs Fox à l’époque?

Vers la moitié du dix-neuvième siècle, les idées scientifiques sont devenues de plus en plus courantes et la religion traditionnelle a été mise en doute. Au même moment, le taux de mortalité, particulièrement celui des enfants, était extrêmement élevé, et le culte du deuil à son apogée. Considérant tout cela, le spiritualisme avait du sens pour beaucoup de gens. Après tout, si nous pouvions communiquer à travers le monde instantanément grâce au télégraphe, pourquoi pas plus loin, jusqu’au monde spirituel, grâce à un médium? C’est à ce moment que le jargon scientifique a servi à décrire une « foi ». Des mots comme canalisation, médium et énergie ont été employés pour parler du spiritualisme, un jargon maintenant utilisé par les philosophes nouvel âge.

En tant qu’auteure, avez-vous une opinion personnelle sur la véracité des pouvoirs des sœurs Fox? Doutez-vous? Croyez-vous?

On m’a posé cette question quelques fois déjà, et je me demande si on l’aurait fait si j’avais écrit un roman sur les zombies ou les vampires. Et que dire des émissions de télé où des gens munis d’équipement scientifique tentent de prouver l’existence des fantômes… Pourquoi n’essaient-ils pas de prouver l’existence du Saint-Esprit par des méthodes scientifiques? Je suppose que cela montre que les fantômes ou les esprits existent dans des zones limitrophes, entre science et religion.

Reste que je ne peux nier complètement le fait que les esprits pourraient exister. Qui sait, après tout? Plusieurs personnes ont décrit des phénomènes fascinants et convaincants. Même chose en ce qui a trait aux pouvoirs des sœurs Fox. Elles étaient certainement des observatrices astucieuses. Mais ce qu’il y a de plus intéressant à mon avis, c’est l’éternel conflit intérieur, plus particulièrement celui de Maggie, que le doute en leurs propres habiletés a dû créer. Les clients pouvaient voir et entendre des choses sur lesquelles les sœurs Fox n’avaient aucun contrôle. Était-ce le pouvoir de la suggestion? De véritables esprits?

En fin de compte, je me décrirais comme une ferme sceptique.

Avez-vous déjà assisté à une séance de spiritisme?

Quand j’étais plus jeune, oui. Aucun fantôme n’est apparu, mais la planche de Ouija a contribué à créer un divertissement à la fois bizarre et énigmatique. Pourquoi ces fameuses planches ne disent-elles jamais rien d’utile?

Si vous pouviez communiquer avec une personne décédée, qui serait-ce?

Mon père. Il était un grand lecteur. Il adorait lire sur l’histoire. Il serait ravi de savoir que je suis maintenant une auteure publiée (bien qu’il ait vu mes débuts avec mes nouvelles). Il serait également emballé de savoir que j’ai trois enfants, une fille et des jumeaux. Des garçons! Il n’a eu que des filles, vous voyez. J’ai aussi un chien. Il n’aurait jamais cru cela possible.