Andri Snær Magnason

Entretien

«Un artiste devrait prendre position, mais une œuvre d’art n’a pas toujours besoin de le faire.»

Andri Snær Magnason est né à Reykjavík en 1973. Poète, dramaturge, essayiste, nouvelliste remarqué très tôt, il est aussi l’auteur d’un livre pour la jeunesse, Les Enfants de la planète bleue (Gallimard), publié dans une trentaine de pays. LoveStar est son premier roman, il a reçu la mention « Roman de l’année » par les libraires islandais et a remporté le le Grand Prix de l’Imaginaire et le Prix littéraire DV. En 2016, il se présente officiellement comme candidat à la prési­dentielle islandaise.

LoveStar a été comparé aux livres de plusieurs grands auteurs, comme Calvino, Orwell, Vian et Vonnegut. Cela vous a-t-il flatté?

Oui, bien sûr, c’est très flatteur. Ce sont parmi mes auteurs préférés. Vian vient tout juste d’être traduit en islandais, je ne l’avais donc pas lu avant tout récemment. J’aime beaucoup les livres qui regorgent d’idées. Je suis inspiré par le folklore, la mythologie, la publicité et la science-fiction de l’Europe de l’Est, comme celle de Bulgakov et de Čapek. Avec LoveStar, je souhaitais explorer nos idéologies actuelles et tenter de voir comment elles pourraient devenir totalitaires, à la manière d’Orwell avec son 1984.

LoveStar est paru en islandais en 2002, donc avant l’omniprésence des médias sociaux, des téléphones intelligents et du wi-fi. Que pensez-vous de votre livre maintenant que ces technologies sont partout?

J’ai écrit le roman en islandais et ç’a pris un certain temps avant qu’il soit traduit. J’avoue avoir été un peu frustré lorsque des gens m’envoyaient des articles sur des technologies émergentes en provenance de la Silicon Valley, cinq ans après que j’ai moi-même écrit au sujet de ces idées. Je pense notamment au big data et à la bulle de filtres.

L’ironie, c’est que j’ai maintenant une page Facebook où je peux crier des louanges à propos de moi-même. Je suis donc moi aussi devenu une victime des phénomènes sur lesquels j’ai écrit. À ce titre, je suis une parodie de moi-même.

Que pensez-vous du personnage de LoveStar? Est-il une bonne personne?

J’ai essayé de le traiter comme un hôte à idées, comme une personne n’ayant pas de libre arbitre, au-delà du bon et du mauvais. Il est seulement l’hôte de ses idées qui finissent immanquablement par prendre le contrôle de son esprit et de son corps. Je pourrais presque comparer LoveStar à la biographie de Steve Jobs que j’ai lue récemment; c’est presque l’histoire linéaire de six produits, et ensuite on nous dévoile tout le désordre de sa vie personnelle.

LoveStar traite essentiellement d’idées qui deviennent hors de contrôle, comme cela s’est déjà produit trop de fois dans l’histoire. Comment croyez-vous que l’on puisse éviter que cela arrive encore?

Je suis optimiste. Peut-être qu’il faudrait d’abord bien comprendre les idées et cesser de les confondre avec notre propre identité. Un jour, j’ai lu une entrevue avec le dirigeant marketing de Coca-Cola en Roumanie. Il disait qu’un humain avait besoin d’environ deux litres d’eau par jour pour survivre et que son but était de combler ce besoin avec le Coke. J’ai trouvé ça fascinant. Je pourrais adopter une position plus pessimiste avec LoveStar, comme penser que combattre une idée puissante se résume à essayer de vaincre la gravité. Nous vivons dans un monde où les idées échappent déjà à notre contrôle; prenons simplement pour exemple les problèmes climatiques et le temps que nous mettons à réagir.

Il faut considérer les idées un peu comme quelque chose d’inévitable : elles vont éventuellement émerger et aboutir. Chaque possibilité finira par être exploitée, tout ce qui peut être commercialisé le sera, tout ce qui peut générer un profit sera créé et la technologie nous permettra toujours d’aller plus loin.

Vous êtes une personne fortement engagée socialement. Qu’est-ce qui vous dérange le plus actuellement?

Les crises humanitaires liées aux réfugiés, bien entendu, et comment le réchauffement climatique risque de compliquer tout ça bien davantage. Ces deux problèmes m’inquiètent beaucoup.

Quel est, selon vous, le rôle des artistes dans la société? Doivent-ils prendre position?

Un artiste devrait prendre position, mais une œuvre d’art n’a pas toujours besoin de le faire. Exposer un point de vue à travers une œuvre ne la rend pas forcément plus intéressante, mais je pense tout de même qu’on doit sentir que l’artiste se soucie de certaines choses et qu’il a un message à transmettre.

Travaillez-vous sur un livre en ce moment?

J’ai récemment publié un livre pour adolescents, The Time Casket, qui raconte l’histoire d’un roi qui a conquis le monde, mais qui n’a toujours pas réussi à conquérir le temps. Sa belle princesse va vieillir et mourir, comme tous les gens normaux. Il demande alors une solution et se retrouve avec un cercueil qui semble fait de verre, mais qui en réalité est composé de soie d’araignée et qui est tellement tissé serré que même le temps ne peut le pénétrer. Le roi peut donc y sceller sa belle princesse et la protéger du temps…

J’ai aussi écrit des nouvelles mélancoliques, beaucoup plus réalistes que LoveStar, mais avec quand même une certaine fantaisie. J’ai également travaillé sur un gros livre au sujet du temps et des glaciers auquel s’amalgament des histoires de famille, de la mythologie et un entretien que j’ai réalisé avec le dalaï-lama et quelques scientifiques sur l’environnement et le futur.