Sur Au péril de la mer

Par Thomas Dupont-Buist (Librairie Gallimard)

Au péril de la mer, refuge m’a été offert

Il arrive parfois que derrière la fascination pour un lieu se cache un maigre filon qui, exploité par l’esprit adéquat, patiemment raffiné, peut devenir matière à fiction. Lorsqu’une telle chose se produit, il faut se taire et se mettre promptement à l’ouvrage, de peur que l’éclat dissimulé se dévoile à un maître d’œuvre moins talentueux qui aurait tôt fait de gâcher le précieux matériau. C’est pourquoi le lecteur se réjouira que ce soit Dominique Fortier et pas un autre romancier qui ait percé l’un des mystères camouflés entre les pierres ancestrales de l’abbaye du Mont-Saint-Michel.

Dépoussiérant des couloirs mille fois empruntés, ce livre est sans doute l’un des plus personnels que l’auteure ait écrits à ce jour. Non pas qu’il succombe au piège certes attrayant de l’autofiction. Disons plutôt qu’il s’efforce de tisser étroitement une histoire qui aurait pu être le récit de ce qui a été ainsi que l’ébauche de ce qui sera peut-être un jour. Une fois le palimpseste démasqué, la courtepointe embrassée, rien ne semble plus naturel que la structure qu’a choisie Fortier. Mais hors de ces considérations formelles, une histoire attend le lecteur pour rejouer ses sublimes tours et détours.

Dans la légendaire abbaye, un portraitiste à la triste mine cuve son chagrin en compagnie de la petite congrégation de moines qui y résident. Au rythme des conversations qui bercent leur quotidien, le XVe siècle nous livre une part des secrets qu’il a enfouis au cœur d’un brillant échafaudage juché sur une bande de terre qui n’arrive que quelques heures par jour à devenir une île.

À mi-chemin entre le roman d’inspiration historique et le carnet de création, Au péril de la mer est un petit livre au sein duquel il fait bon se blottir. On se réfugie au creux des remparts érigés par d’autres contre les embruns du monde extérieur, bercé par quelque ambiance magnifique, enchanté par la beauté d’une phrase. On déguste l’ensemble presque comme une poésie, sans se presser, succombant à l’érudition curieuse, qui s’incarne un moment dans un personnage ou un autre, puis en sortant pour partager les réflexions de l’auteure. On pénètre peu à peu dans l’espace que celle-ci s’est ménagé, dans les rares moments qui l’éloignaient de sa petite fille pour la rapprocher de son lecteur à venir. Si ce livre raconte en partie un deuil amoureux, il raconte surtout sa rémission, l’apaisement que l’art et les mots savent parfois procurer.

Un livre qui se dresse sur son promontoire rocheux pour surplomber la mer livresque qui l’entoure.