Sur Le saint patron des merveilles

Par Catherine Leroux

Catherine Leroux et Mark Frutkin

Je suis obsédée par la symétrie. Ça remonte à loin : enfant, j’étais dérangée lorsqu’en gravissant un escalier, ma jambe droite grimpait une marche de plus que la gauche, au point où j’étais prête à reprendre une partie de mon ascension pour rétablir l’équilibre. Je tenais à épingler mes macarons bien au milieu de ma poitrine; je portais les deux bretelles de mon sac à dos en tout temps, même à l’époque où cela constituait une grave faute de goût. J’aimais par-dessus tout ces bricolages où on applique de la peinture d’un côté de la page pour ensuite la plier et imprimer les couleurs sur l’autre côté, créant ainsi deux reflets identiques.

Malgré quelques tentatives agressives de m’en défaire, telles que l’adoption d’une coupe de cheveux radicalement asymétrique ou l’ajout d’un anneau dans le pavillon de mon oreille gauche, mon obsession m’a poursuivie dans l’âge adulte, notamment dans l’écriture. J’accorde à la structure de mes livres une attention parfois maniaque, particulièrement dans Le mur mitoyen, où chaque histoire est divisée en deux et où les liens entre les personnages forment une sorte de losange parfait.

Cet amour de la symétrie est sans doute une des raisons pour lesquelles j’ai été si séduite par Le saint patron des merveilles. Ce roman est un tour de force géométrique. Les deux principaux protagonistes, les prêtres Fabrizio Cambiati et Michele Archenti, agissent comme des doubles, emportés dans des trajectoires jumelles. Il en va de même des femmes qu’ils aiment, des violons qu’ils entendent, des origines qu’ils partagent. La ville même de Crémone, théâtre du récit, est dédoublée : une cité sur terre, une cité dans le ciel. Elles échangent parfois de place, renversant l’ordre des choses, faisant pivoter le temps. Les flots du fleuve Pô cachent une cathédrale engloutie après avoir été taillée à même le roc d’une montagne voisine, où la forme exacte de l’église demeure et sert de lieu de culte.

Ces reflets sont si nombreux que même la symétriste que je suis n’arrive plus à garder le compte, en dépit des mois passés à décortiquer le roman dans tous les sens lors de sa traduction. Et c’est là, je crois, la grande réussite de Mark Frutkin : il nous entraîne dans un jeu de trompe-l’œil en nous donnant l’impression que l’ordre règne, que nous détenons la clé du labyrinthe. Mais lentement, on perd pied, on s’enfonce et on tombe dans un abysse d’échos qui se répercutent à l’infini. On se tient alors devant le roman comme entre deux miroirs placés face à face : le regard se perd dans les reflets mille fois répétés, créant un tunnel sans fin d’images et de symboles.

Cette perte de contrôle face à la complexité du monde est d’ailleurs ce que Fabrizio Cambiati et Michele Archenti vivent, chacun à leur manière. Le premier découvre que le secret de la pierre philosophale ne se trouve pas dans les grimoires, mais dans le plus grand des mystères humains; que la vie éternelle n’est pas la prolongation d’une existence particulière, mais la réitération de toutes les vies. Quant au second, avocat du diable cherchant obstinément des preuves concrètes de la sainteté d’un homme, il se retrouve submergé par des récits de miracles tous plus invraisemblables les uns que les autres, auxquels il ne peut s’empêcher de croire.

C’est dans ces moments où la maîtrise de l’auteur cède le pas à l’alchimie, et où l’admiration du lecteur fait place à l’émerveillement pur et simple que, d’acrobate, Frutkin devient magicien.