Sur Les peaux cassées

Par Martin Winckler

Je ne suis pas un lecteur ordinaire. Pour avoir eu la chance de rencontrer Richard Dallaire alors qu’il l’écrivait, j’ai en quelque sorte « vu » Les peaux cassées s’épanouir. Je sais quand Richard a opté pour ce titre plutôt que pour un autre. Je connais certaines choses (non, pas toutes, mais quelques-unes) sur sa genèse, les opérations de transposition qu’il a effectuées, les hésitations, les questions et les certitudes qui ont accompagné l’écriture. J’ai eu la chance d’en lire plusieurs états. Plus qu’une chance : un privilège.

Toutes proportions gardées, j’ai le sentiment d’avoir été un visiteur qui monte sur le toit du roman (le toit dans le roman) et qui, de temps à autre, observe la croissance des arbres. Je n’ai pas vu la main de Richard arroser son arbre-texte (ça se faisait entre deux lectures), mais j’ai pu observer sa croissance vigoureuse.

C’est une chance rare que de pouvoir assister à l’accomplissement d’un roman, depuis le moment où il était une jeune pousse vivace, déjà solide, jusqu’à celui du texte achevé.

Dès la première lecture, j’ai été frappé par deux choses. D’abord, le sentiment que l’univers de Richard Dallaire ne ressemble à aucun autre. À ma connaissance, je n’ai rencontré semblable transformation du réel que dans les romans de Boris Vian. Et Vian opère ces transformations à travers une manière très particulière de nommer les choses et les gens. Richard Dallaire, lui, travaille forme et mouvement, contenu et immobilité.

La deuxième forte impression vient des personnages, emplis d’une lumière intérieure et d’une conviction contagieuse, et de leur itinéraire, leurs trébuchements, leurs rencontres, leurs conflits, leurs étreintes, leur lutte acharnée dans le monde en perpétuel effritement qui les entoure.

Et le tout est tenu fermement par une langue singulière, neuve, étonnante.

J’aime tout, dans Les peaux cassées. Le désespoir, l’histoire d’amour, la violence et la réconciliation, l’atmosphère de fin-du-monde-qui-n’en-finit-pas, les personnages – Carole, l’Épouvantable, Madame Béatrice, les enfants de gouttière et les autres – et ce narrateur qui (se/les) raconte avec humilité, comme une évidence, dans leur existence sensible et fragile.

Du coup, je me sens partagé entre deux sentiments simultanés et (en partie) contradictoires. Le premier est de protéger le livre et son auteur en disant : « Si vous n’aimez pas les premières lignes, passez votre chemin, n’y revenez pas, et n’en dites rien, sous peine d’entendre parler de moi. Si vous les aimez, quand vous aurez lu tout le reste, mordez vos amis pour leur transmettre le virus. Ou au moins dites-leur combien vous êtes heureux d’avoir séjourné sur ces toits. »

Le second est, tout simplement, de voir Les peaux cassées tel qu’il est, et de sourire, et de croiser les doigts pour le regarder voguer.

Un beau livre fait son chemin seul.