Sur Les frères Sisters

Par Joanna Gruda

D’abord, c’est le titre qui m’a intriguée. En anglais, c’est The Sisters Brothers. Puis j’ai lu qu’on disait de ce livre que c’était un « western nouveau genre ». J’imaginais mal ce que ça pouvait donner. Alors, j’ai voulu aller voir.

Deux frères. Deux tueurs à gages. On est au dix-neuvième siècle, à l’époque de la ruée vers l’or. Eli, qui passe pour le moins futé, est le narrateur. C’est un genre de faux naïf, de philosophe qui s’ignore. L’autre, Charlie, est le meneur. Ils doivent descendre la côte ouest américaine, d’Oregon City à San Francisco, pour trouver et abattre leur proie.

Ça faisait longtemps que je n’avais pas été autant happée par un livre. Ça faisait longtemps aussi que je n’avais pas eu ce sentiment de me faire simplement « raconter une histoire ». La faute en incombe à mes choix littéraires des derniers mois, sans doute. J’ai ressenti un grand plaisir à me laisser emporter dans une époque, dans un monde un peu étrange, à suivre des personnages à la fois vrais et décalés.

Dans ce road-movie-en-livre, on suit les frères Sisters dans un périple qui sera, comme on peut s’y attendre, un brin initiatique. Ils sont sans scrupules, mais pas cruels pour autant. Pas trop, du moins. Parfois, ils se retrouvent dans des situations difficiles où ils n’ont pas d’autre choix que de tuer pour s’en sortir. Un geste banal quand on est tueur à gages. Et ils reprennent la route. Mais Eli se pose de plus en plus de questions. Les personnages croisés le long du chemin apportent chacun une couche à sa réflexion. Il y a ce dentiste qui lui fait découvrir le plaisir d’une bonne hygiène buccale. Quelques rencontres féminines, toujours plus ou moins ratées, qui lui chamboulent le cœur et font naître chez lui des considérations très terre à terre – il cessera presque de manger dans l’espoir de perdre du poids –, ou d’autres, plus philosophiques – il en viendra à songer à changer complètement de vie.

Mais la rencontre la plus marquante sera celle avec Hermann Kermit Warm, l’homme qu’ils doivent abattre. Eli se jure que ce sera sa « dernière affaire ». Effectivement, après, plus rien ne sera comme avant.

C’est une de ces histoires qui plantent des images dans l’esprit du lecteur. Et qui font voyager. Mine de rien, le nez dans mon livre, j’ai passé quelques jours dans l’Ouest américain, au dix-neuvième siècle, dans des conditions insalubres, à avoir froid, à essayer de survivre. J’ai souvent pensé, au fil de ma lecture : « Le bon film que ça ferait! » D’ailleurs, il paraît que l’auteur, Patrick deWitt, est scénariste. Bien hâte que ça sorte sur nos écrans…

Un roman un peu à part, décalé, déroutant, par lequel il faut accepter de se laisser prendre. Mais ça vaut le coup de s’y abandonner.