Tranches de paquebot

Par Nicolas Dickner

Au fond, il s’agit d’une histoire de volatilité. L’histoire de ce qui mijote dans le thalamus de votre MacBook. Vous utilisez le copier-coller à longueur de journée : songez-vous parfois à ce qu’il advient du texte entre le moment où vous le coupez et celui où vous le collez?

Vous devriez.

Moi, ça me hante. Ces bouts de texte qui flottent dans la mémoire tampon de l’ordinateur – ou, pour être exact, dans les multiples mémoires tampons de l’ordinateur. Il m’arrive de couper des paragraphes entiers et de les laisser dériver dans l’électricité, comme dans une mystérieuse salle d’attente, sans trop savoir où je vais pouvoir les coller. Il ne faut pas trop tergiverser, puisqu’un bout de texte en chasse un autre. Je me contorsionne parfois pour préserver le contenu de la mémoire tampon quelques minutes supplémentaires – en utilisant par exemple le cliquer-déplacer, qui utilise une mémoire tampon distincte du copier-coller.

De toute façon, j’abdique toujours et je colle les bouts de texte en suspens dans des documents périphériques, comme des post-it sur un mur.(Comme des post-it sur un mur… Je vous le jure : nous mourrons suffoqués sous les métaphores.)

Je viens d’une génération intermédiaire: j’ai amorcé ma carrière sur papier. Maintenant, je peine à noter trois mots dans un calepin. Je suis moins un immigrant numérique qu’un réfugié. J’ai perdu ma langue grand-maternelle et ma bosse d’écriture.

De mes origines j’ai néanmoins gardé une obsession pour le microarchivage. Autrefois, rappelez-vous, rien ne se perdait : raturer une phrase ne provoquait pas sa disparition; elle tombait simplement hors champ. Le manuscrit avait une permanence fiable, sinon rassurante. Aujourd’hui, les phrases purgées de la RAM – y compris de la mémoire tampon – disparaissent pour de bon. Ce n’est ni mieux, ni pire.Chaque technologie, y compris le crayon HB, vient avec ses contraintes.

Quoi qu’il en soit, j’ai développé de nombreux tics d’archivage, dont le plus singulier est sans doute la genizah.

La genizah est un concept judaïque, fascinant et méconnu : il s’agit d’un lieu – placard, armoire ou conteneur en acier – où l’on dépose les textes sacrés devenus illisibles, en attendant de les inhumer selon la tradition. La genizah témoigne non seulement du respect judaïque à l’égard des sept noms de Dieu, mais aussi, me semble-t-il, à l’endroit du verbe en général.

En ce qui me concerne, la genizah est tout bonnement un fichier texte dans lequel j’abandonne ou entrepose les bouts de romans déclassés. J’ai même bricolé une macro en Visual Basic qui automatise le processus. Suffit de cliquer, et le texte sélectionné se retrouve dans les archives. C’est plus facile encore que de se couper les ongles.

À chaque projet de roman correspond une genizah. J’y recours quotidiennement, afin de déposer des paragraphes, parfois des chapitres entiers, ou alors des phrases qui semblent significatives, ou bien tournées. La genizah devient souvent plus grosse que le roman, et il m’arrive de songer qu’elle devient aussi plus intéressante – comme si, plutôt que de simplement ramasser les rejets, elle se livrait à un sournois travail de sape.

Il m’arrive d’aller relire la genizah, en particulier lorsqu’un projet s’étire sur plusieurs années. Je suis toujours étonné de voir à quel point un manuscrit peut se transformer. Je découvre des personnages disparus, d’autres qui ont progressivement changé de nom, de sexe, de vie. Dans la genizah on passe de l’indicatif présent à l’indicatif imparfait. On se promène dans le temps et dans l’espace. Les narrateurs disparaissent plus vite que les officiers sous Staline – la genizah a (aussi) quelque chose du goulag.

La genizah est forcément assez décousue, non linéaire, mais on y découvre aussi des pans entiers de romans parfaitement cohérents, des pages et des pages tout à fait lisibles, et dont la lecture finit toujours par m’emporter. Gare à moi, si j’ouvre la genizah : je peux passer une heure à lire des chapitres d’un bouquin qui aurait pu être.

Immanquablement, je me demande pourquoi j’ai jeté de si bonnes pages. La réponse est simple : le projet a changé en cours de route, et ces pages reléguées à la genizah sont désormais aussi inutiles que des tranches de paquebot abandonnées au fond d’une cale sèche.

À quoi sert la genizah? Officiellement, elle permet d’entreposer du texte qui pourrait resservir – ce qui, j’en conviens, arrive une fois ou deux par année. Dans 99,999 % des cas, toutefois, ce qui aboutit dans la genizah reste dans la genizah. Autant dire qu’elle ne sert à rien.

Il n’est pas impossible que son rôle véritable consiste à me rappeler combien l’écriture est une chose par nature intangible et volatile, et que l’ambition de fixer l’infixable – ce qui est au fond la présomption de l’écrivain – reste profondément pathologique.