Le périple des esprits

Par Peter Lockyer

Les sœurs Fox et le mouvement spiritualiste

Dans les années 1840, les États-Unis furent submergés par une vague d’optimisme débridé. Menées par l’énergie sans bornes des nouveaux immigrants, venus d’Irlande et d’Europe avec l’espoir de trouver la prospérité, les villes américaines se développèrent rapidement. C’était aussi une ère d’inventions. L’Amérique se trouvait dans un tourbillon où les machines et les idées alimentaient une économie dynamique, ainsi que des réformes sociales et politiques.

La question controversée de l’esclavage allait bientôt pousser les industriels du Nord et les agriculteurs du Sud dans une guerre civile, dans les années 1860. La surpopulation et la mauvaise hygiène personnelle constituaient des terreaux fertiles pour le choléra, la coqueluche, la diphtérie, l’influenza et la tuberculose. Dans les villes, presque un enfant sur trois allait mourir avant d’avoir un an. Souvent, la jeune mère périssait avec lui. En somme, les décès tragiques étaient communs au sein des familles. L’Amérique souffrait d’un chagrin collectif national et ses citoyens étaient en quête de réconfort spirituel.

C’est dans ce contexte que les trois sœurs Leah, Katy et Maggie Fox jaillirent sur la scène du spiritualisme.

John et Margaret Fox déménagèrent souvent. John était constamment à la recherche de travail – il était forgeron – et avait un problème de consommation d’alcool. Leurs filles Katy et Maggie naquirent à Consecon, un petit hameau situé dans la baie de Quinte. Quelques années plus tard, comme la ferme des Fox n’était pas prospère, la famille déménagea à Rochester, où l’aînée, Leah, vivait.

En 1847, la famille déménagea une fois de plus dans une petite maison rurale à Hydesville, dans l’État de New York. Ce déménagement était loin d’enthousiasmer Maggie et Katy.

Dans le but de retourner à Rochester, les filles commencèrent à jouer des tours à leurs parents, afin de leur faire croire que la maison de Hydesville était hantée. Le soir, les deux sœurs reproduisaient des bruits de pas mystérieux avec des pommes attachées à des fils qu’elles agitaient dans les escaliers. Elles découvrirent qu’elles étaient capables d’imiter des bruits de coups qui faisaient écho sur le plancher, en faisant craquer leurs orteils en même temps. Elles parlaient d’apparitions qui planaient au-dessus de leur lit, les laissant glacées et terrifiées.

Les jeunes filles affirmaient que les bruits de coups venaient d’un esprit, celui d’un colporteur tué et enterré dans la cave de terre de la maison.

La rumeur du mystère de Hydesville se répandit et attira visiteurs et journalistes. Les anciens habitants de la maison vinrent également, assurant qu’ils avaient eux aussi observé des phénomènes inhabituels et que, évidemment, la maison était hantée. Au fil du temps, Maggie et Katy se retrouvèrent profondément piégées par leur canular d’enfants.

Constatant cette couverture sensationnaliste, leur sœur aînée, Leah, vit une occasion financière intéressante. La vie n’avait pas été généreuse avec elle : Leah s’était mariée à quatorze ans à un homme qui était parti en voyage d’affaires et n’était jamais revenu. Leah, qui avait vingt-trois ans de plus que Maggie et Katy, se précipita à Hydesville afin de développer le talent de ses jeunes sœurs et d’en faire une occupation à plein temps, leur aménageant un horaire épuisant.

Les séances et les manifestations des sœurs Fox attirèrent des milliers de personnes : des croyants qui avaient la conviction de pouvoir entrer en contact avec les membres de leur famille décédés, de simples curieux et des sceptiques qui doutaient fermement des pouvoirs des sœurs Fox. Pasteurs, docteurs, juges et hommes de science, tous se moquaient de ce non-sens. Mais les sœurs Fox surent en convertir plus d’un au mouvement spirite, y compris quelques-uns de leurs plus virulents détracteurs.

Une part de l’attrait des sœurs Fox résidait dans leur innocente jeunesse. En 1849, Maggie n’avait que seize ans et Katy, treize. Certains journalistes discréditaient les accusations de fraude en affirmant que les sœurs Fox étaient tellement modestes, angéliques et transparentes dans leurs performances qu’elles ne pouvaient qu’être « les vaisseaux intouchables de la pureté à travers lesquels les esprits passaient volontiers ».

Elles étaient aussi incroyablement convaincantes. D’une façon ou d’une autre, les sœurs Fox réussissaient à transmettre des messages de la part des esprits comportant des détails qui stupéfiaient les invités par leur exactitude. Alors que la rumeur de leurs pouvoirs se répandait, les deux sœurs devinrent de plus en plus demandées auprès des familles fortunées des États-Unis. Au début des années 1850, les sœurs gagnaient entre cent et cent cinquante dollars par jour.

La célébrité a toutefois un prix. Leur popularité grandissante favorisa un profond antagonisme de la part de prêtres qui accusaient la famille de sorcellerie ou de fraude. Les auditoires devant lesquels elles devaient performer étaient parfois si hostiles que les policiers durent intervenir; les sœurs craignirent pour leur vie à quelques reprises. Une représentation à Albany, dans l’État de New York, a même dû être annulée, car un baril de goudron chaud avait été découvert dans l’auditorium où elles devaient se produire.

Alors que les défenseurs des sœurs Fox rappelaient que plusieurs des plus grandes découvertes, de Galilée à Newton, avaient d’abord été discréditées, le cri du public réclamant une enquête sur les pouvoirs des sœurs Fox s’amplifiait. À Rochester, un comité de cinq citoyens fut formé afin de procéder à une série complète de tests au début de l’année 1850. Maggie et Katy furent soumises à des offenses exténuantes. Les lieux d’enquête étaient gardés secrets afin qu’elles ne puissent pas les truquer pour servir leurs présumées tromperies. Des femmes procédèrent à des fouilles à nu des filles avant les tests. Le comité de Rochester, composé de docteurs, de juges et d’avocats, tint leurs jambes et leurs pieds. Mais même sous cette haute surveillance, les sœurs réussirent à faire entendre les coups étranges et le comité ne fut pas en mesure d’expliquer la source des mystérieux bruits.

Les sœurs Fox gagnaient en popularité, galvanisant les croyants tout en s’attirant davantage de critiques. Une deuxième enquête de deux semaines fut entreprise à l’hiver 1850. Cette fois, les examinateurs s’aperçurent que les bruits cessaient lorsque les pieds des filles étaient bien en vue, sur un sofa, ou maintenus au sol; les bruits pouvaient être expliqués par un mouvement des genoux. Leah rejeta habilement les découvertes du comité. Elle expliqua simplement que les esprits refusaient de communiquer à cause de l’extrême hostilité des examinateurs. Elle finança une troisième enquête, menée par des professionnels plus amicaux qui ne purent expliquer les bruits étranges.

Au printemps 1851, une autre accusation dévastatrice fut portée contre les sœurs Fox. Cette fois, une parente jalouse prétendait que Katy lui avait confié le secret de l’origine des coups; l’histoire fit couler beaucoup d’encre. Le révérend Chauncey Burr, accompagné de son frère Raymond, entama une tournée démontrant la technique du craquement d’orteils. À Cleveland, les Burr performèrent juste avant les sœurs Fox, dénonçant leur fraude.

Seulement, le révérend Burr et son frère ne firent pas le poids contre Leah Fox. Elle avait appris d’un employé d’hôtel que Raymond souffrait d’une inflammation aux orteils due aux démonstrations répétées, un élément qu’elle utilisa avec succès contre les Burr lors du procès de dix mille dollars qu’elle intenta pour dommages et intérêts. Comment était-il possible, demanda-t-elle, que ses sœurs puissent performer deux fois par jour, chaque jour, année après année, si le geste était si douloureux?

En 1882, les sœurs Fox déménagèrent à New York. Plus tard la même année, Maggie Fox attira un prétendant déterminé. Le docteur Elisha Kane, de Philadelphie, commença à assister quotidiennement aux séances.

Kane était un homme remarquable : il était physicien, linguiste, artiste et explorateur, il avait servi comme chirurgien de navire lors d’une expédition navale américaine dans les années 1840. Attiré par les sœurs Fox à la fois en tant qu’homme de science sceptique et âme chagrinée par la mort de son jeune frère, Kane devint désespérément épris de Maggie Fox.

La riche famille philadelphienne de Kane considérait sa liaison avec une spiritualiste comme scandaleuse. Sous la pression de Kane, Maggie cessa de participer aux séances et aux démonstrations spirites pour aller à l’école et se préparer à une vie plus respectable d’enseignante et d’épouse.

Ce changement laissa Maggie entièrement dépendante de la charité de Kane et du soutien de quelques amis. Elle se retrouva bientôt seule, alors que Kane se préparait pour une mission de sauvetage en Arctique, à la recherche de l’explorateur britannique Sir John Franklin et de son équipage, disparus dans les glaces en cherchant le passage du Nord-Ouest.

Après vingt-six mois d’épreuves pénibles, Kane revint à la maison épuisé et malade et retrouva Maggie Fox, qui l’avait attendu fidèlement. Leur relation demeurait toutefois hantée par le passé de Maggie, et la famille de Kane insistait pour qu’il y mette fin. Indécis quant à leur avenir, Kane se consacra entièrement à la rédaction d’un livre relatant ses aventures dans le Nord. Cela tourmenta Maggie : elle avait renoncé au spiritualisme et à ses sœurs dans l’espoir de devenir sa femme.

Kane termina son livre en juillet 1856. Cette passionnante histoire d’aventures polaires et de dur labeur devint un best-seller national. Kane décida finalement qu’il ne pouvait supporter la vie sans Maggie Fox. Le couple se maria lors d’une cérémonie informelle avec les membres de la famille Fox et un domestique comme seuls témoins, avant que Kane parte pour l’Angleterre au mois d’octobre 1856, pour rencontrer la veuve de Franklin, Lady Franklin.

Kane ne revint jamais de ce dernier voyage. Il mourut d’une fièvre rhumatismale à l’âge de trente-sept ans en février 1857.

Même si Kane laissa cinq mille dollars à Maggie dans son testament, sa famille ne consentit pas à la reconnaître comme sa femme ou sa veuve. La famille manifesta son intérêt à acheter les lettres d’amour que Kane avait écrites à Maggie, mais celle-ci refusa de les vendre, malgré sa situation financière précaire.

L’affaire traîna pendant plusieurs années sans résolution. Maggie Fox plongea dans une profonde dépression alimentée par l’alcool et une dépendance grandissante aux antidouleurs.

En 1888, Maggie publia The Death-Blow to Spiritualism, dans lequel elle confessait que son don de spiritualiste était un canular. Elle fit la promotion du livre lors d’une tournée nationale qui se solda par une humiliation personnelle. En 1889, elle déclara que le livre et la tournée résultaient d’une pression extrême de l’Église catholique et de sa situation financière instable, mais le mal était fait.

À l’hiver 1893, Maggie Fox était mourante et nécessitait des soins constants. Une collecte de fonds publique fut entreprise, mais elle ne rapporta que quatre-vingt-six dollars et quatre-vingts sous. Elle trouva la mort au mois de mars de la même année.

La sœur de Maggie, Katy, sombra elle aussi dans l’alcoolisme. Elle sollicita l’aide d’un couple de professionnels à la tête d’un centre de traitement new-yorkais. Grâce aux soins du couple, Katy Fox se rétablit assez pour faire une tournée en Angleterre, marier un avocat britannique et avoir deux enfants. On rapporta qu’il y eut des apparitions extraordinaires et des coups frappés pendant l’accouchement et les premiers mois de son premier enfant, Ferdinand.

Après la mort de son mari en 1881, Katy revint à New York et replongea dans l’alcoolisme. En juillet 1892, la cadette des célèbres sœurs Fox trépassa à l’âge de cinquante-cinq ans.

Leah Fox, l’impérieuse et entreprenante aînée des sœurs Fox, vécut ses dernières années avec son troisième mari, un riche cadre en assurances de Wall Street, avant de succomber à un accident vasculaire cérébral en novembre 1890, à l’âge de soixante-quatorze ans. Elle avait également écrit un livre, The Missing Link in Modern Spiritualism, publié en 1885; elle demeura une défenseure dévouée du mouvement spirite tout au long de sa vie.

L’énigme des sœurs Fox persiste. Étaient-elles des profiteuses, ou Maggie et Katy possédaient-elles réellement des pouvoirs extraordinaires?

 

Ce texte est tiré d’un article de Peter Lockyer (Picton, Ontario), intitulé « Journey of the Spirits – The Fox Sisters and the Spiritualist Movement ».