Abeilles et baobabs

Par Nicolas Dickner

Je me pose, ces jours-ci, une drôle de question : comment les romans naissent-ils?

Je ne suis pas Victor-Lévy Beaulieu, mais j’ai quelques manuscrits au compteur – certains ont été publiés ou abandonnés, d’autres sont en hibernation, d’autres furent furtivement enterrés dans la forêt par un soir de nouvelle lune –, et pourtant je ne comprends pas encore très bien comment ça se passe, comment ça devrait se passer.

Imaginez un père de famille à qui l’on devrait expliquer les abeilles et les fleurs. Est-ce qu’un romancier généraliste de mon âge ne devrait pas déjà connaître le détail – ou à tout le moins le gros – de la procédure?

Non, apparemment.

En fait, ma question en renferme deux. La première sous-question est évidemment d’ordre « fécondatoire » : quelle est l’origine des romans? Sachez-le : il ne suffit pas de planter une petite graine pour obtenir un baobab de douze étages. Pour tout dire, de pleines poignées de graines suffisent à peine. Je possède d’abondantes archives de faux départs et d’avortements spontanés. Mon disque dur et mes carnets regorgent d’idées de romans. Je conserve même des trucs notés sur des coupons de caisse, des sous-verre de taverne, des napperons en papier. Au cas où.

Si chacune de ces idées était devenue un roman, BAnQ aurait besoin d’un étage spécial pour entreposer mon Œuvre. En outre, vu le rythme où j’écris, il me faudrait vivre neuf ou dix siècles, ce qui me vaudrait le statut de bête phénoménale, aux côtés de l’humble tardigrade et de la tortue des îles Galapagos. On serait assurément plus désireux de m’examiner que de lire mes bouquins.

Mais le temps ne constitue pas le seul facteur. En fait, il ne constitue pas vraiment un facteur. La vaste majorité de ces avortons de romans n’aurait jamais – même avec des journées de 34 heures – dépassé le stade de gribouillis.

Voici donc la seconde sous-question : comment passe-t-on de l’idée à la narration, du sous-verre à l’organisation – bref, comment petite graine devient-elle gros baobab?

J’ai déjà dit quelque part (j’en dis, des choses) qu’une idée intéressante – ou même plusieurs idées intéressantes – ne suffit pas à faire un roman. Il faut surtout que ces idées parviennent à s’organiser, c’est-à-dire à former un organisme. Il est mieux, donc préférable, voire indispensable que, selon la formule de Barthes, ces idées deviennent un réseau d’obsessions.

Y a que ça de vrai, mesdames et messieurs : la bonne vieille obsession, celle qui vous empêche de dormir, qui vous attaque sous la douche et flotte à la surface de votre soupe. Celle qui ne vous lâche pas, vous trotte sur les talons et se perche sur votre épaule. Celle qui vous suit dans le métro, chez la belle-famille et jusqu’au fond du jardin.

Voilà ce qui distingue la simple bonne idée du véritable roman en devenir. Et nous voilà coincés, maintenant, avec une sous-question neurologique : comment naissent les obsessions? Bravo. Bien joué.

L’écriture de mon premier roman s’est déroulée de manière brutalement organique. Il y avait quelque chose de la tumeur, dans Nikolski. Les chapitres se métastasaient dans toutes les directions. C’était malin, et ambitieux, et assez mal coordonné. Après avoir laissé le projet proliférer et muter, j’ai finalement dû sortir le bistouri. Je me suis juré qu’on ne m’y reprendrait plus – et, de fait, l’écriture de mon second roman a pris la forme d’un chantier bien propre et assez rapide.

J’émerge tout juste d’un autre roman qui a dérapé, et ce, malgré une structure réglée au quart de tout, malgré une ligne temporelle programmée dans un fichier Excel, malgré l’utilisation de Scrivener, un logiciel permettant de mieux organiser et gérer les textes complexes. En dépit de toutes ces saines mesures, le projet s’est nikolskifié.

Le manuscrit est enfin terminé, et tandis que je dérive entre deux projets, je me débats avec ces questions fondamentales, qui ne sont en somme que des angoisses flanquées de points d’interrogation : suis-je par nature condamné à la désorganisation? Ce désordre est-il au contraire le moteur même de l’écriture romanesque?

De ces deux hypothèses, j’ignore laquelle m’effraie le plus.