À propos de Boo

Par Neil Smith

Jimmy Beaulieu

Tous les écrivains sont des dieux. Je ne veux pas dire que nous sommes omniscients et tout-puissants. Je veux plutôt dire que nous sommes des créateurs – au moins les créateurs de l’univers dépeint dans nos livres.

L’histoire de mon roman se déroule dans un paradis réservé aux Américains de treize ans. Pendant l’écriture, j’ai pu me prendre pour un dieu. J’ai pu inventer tous les aspects de ce monde : les pouvoirs que possèdent mes personnages, les aventures qu’ils vivent, les tragédies qui leur arrivent.

Je suis né à Montréal, mais j’ai grandi aux États-Unis. À l’âge de dix ans, j’ai déménagé de Boston à Salt Lake City. La première journée de l’année scolaire, on m’a demandé sans cesse si j’étais, oui ou non, mormon. Comme je ne voulais pas insulter mes camarades de classe, je n’avouais pas que ma famille était athée. En fait, je leur disais que nous étions canadiens. Ce lien vers le Canada m’a sauvé la vie : je suis devenu aussi exotique que le seul témoin de Jéhovah dans ma classe.

Les croyances religieuses des mormons m’intriguaient, surtout leur croyance en l’existence de l’au-delà. Je posais aux autres élèves des questions très détaillées sur leur paradis. Par exemple, peut-on manger des hamburgers au paradis? À bien y penser, la viande est une carcasse. Une carcasse peut-elle exister dans un lieu où les êtres ne meurent jamais? Les gens doivent-ils uriner et déféquer au paradis? Y vieillissent-ils? Y ont-ils des relations sexuelles? Y a-t-il des Noirs dans le paradis mormon? Je posais cette dernière question parce que, dans les années soixante-dix, les Noirs n’étaient pas les bienvenus dans les églises mormones.

Mes questions ont choqué les enfants mormons. J’ai vite appris qu’ils avaient une idée assez nébuleuse de leur paradis dans son ciel nébuleux. Seuls leurs esprits y vivraient et flotteraient dans une paix éternelle, ce qui me semblait invraisemblable et extrêmement ennuyeux.

L’année de mes treize ans, l’âge du narrateur de mon roman Boo, le paradis est devenu un endroit plus concret dans ma tête – et même, je dirais, un endroit plus tragique. Vous voyez, ma sœur a fait une tentative de suicide en se lançant d’une jeep. Et mon frère toxicomane est décédé d’une overdose.

Même si j’étais vraiment athée au fond de mon cœur, j’aimais imaginer le genre de paradis – ou d’univers parallèle – où pouvait vivre mon frère.

C’est ça, l’inspiration originale de mon nouveau livre.

Oliver « Boo » Dalrymple est un athée de treize ans, un être solitaire et nerd qui adore les sciences. Ses héros sont le biologiste évolutionniste Richard Dawkins et la primatologue Jane Goodall. En se réveillant au paradis, il pense qu’il est mort d’une malformation cardiaque la première semaine de sa huitième année, à son école près de Chicago.

Il découvre un paradis que les résidants appellent le Village. Ce paradis est aménagé comme un gros HLM et entouré de murs de béton hauts de vingt-cinq étages. Bien qu’il s’ennuie de ses parents bien-aimés, Boo semble content au Village, au moins au début. Il fait des expériences pour savoir comment les toilettes fonctionnent au paradis, pourquoi une vitre cassée peut se reconstruire toute seule, et si les déchets jetés dans un vide-ordures tombent jusqu’aux États-Unis.

Un mois après l’arrivée de Boo au paradis, un garçon de son école atterrit au Village. Johnny a été assassiné. Il affirme que Boo a été assassiné lui aussi. Plus dérangeant encore, leur tueur, un garçon surnommé Gunboy, serait également au paradis. Ainsi débute un road trip au cours duquel Boo et Johnny traverseront le Village à la recherche du mystérieux Gunboy.

Le roman est en fait un genre de journal qu’écrit Boo à ses parents. Il leur révèle ses étonnantes aventures dans l’au-delà, durant lesquelles il teste les limites de l’amitié et découvre ce qu’est le pardon. Il réussit aussi à faire la paix avec le garçon qu’il était autrefois et le garçon qu’il peut désormais être.

Mon roman est aussi loufoque et sombre que mon enfance aux États-Unis. Je l’ai écrit comme si j’étais le dieu qui a conçu cet univers étrange. Mais dans mon paradis, le dieu n’est ni tout-puissant ni omniscient. C’est plutôt un empoté. Il est bien intentionné, mais il fait beaucoup d’erreurs et ne réussit même pas à empêcher que les toilettes se bouchent et débordent.

Pour parler d’un roman ou d’un film où le jeune protagoniste fait son passage à l’âge adulte, on utilise en anglais l’expression coming-of-age story. Comme les garçons et les filles de treize ans dans mon paradis ne vieillissent pas, n’atteignent même pas la fin de la puberté, je préfère dire que mon roman est une never-coming-of-age story.