Les athées avaient presque raison sur tout

Par Neil Smith

Parue d’abord en anglais dans le recueil Darwin’s Bastards, sous la direction de Zsuzsi Gartner, cette nouvelle de Neil Smith rappelle, par ses thématiques, Boo, tout en étant complètement indépendante. La voici (enfin) en français.   

L’autre jour, Bobby Henzel et Nanami Kazikuyo ont dressé une liste des choses dont le paradis est dépourvu. Le cancer du poumon, les billets de banque, la teinture pour les cheveux, les manteaux d’hiver, les disques compacts, la marijuana, les côtelettes de porc, les verres de contact, les préservatifs, la carie dentaire, le courrier électronique, les gouverneurs, les mouches domestiques, le lait de vache, les photocopieurs, les armes à feu : ces articles disparates et bien d’autres encore ont trouvé leur place dans la liste. Le dernier élément que les deux adolescents ont ajouté à cet inventaire : dieu.

Il n’y a pas de dieu au paradis.

Mais ce qu’on trouve encore dans l’au-delà, c’est la colère. Voilà pourquoi, au paradis, le Centre d’éducation permanente Ben Franklin offre chaque semaine un cours de maîtrise de la colère. Le Ben Franklin ressemble de manière troublante à l’école secondaire des environs de Chicago où, le mois dernier, Bobby s’est fait descendre par un blondinet maigrichon qu’il n’avait jamais vu de sa vie. Il s’agit, dans un cas comme dans l’autre, d’un long bâtiment trapu de trois étages, en briques rouges et jaunes, au toit plat, et décoré d’une peinture murale.

La peinture murale du Ben Franklin est une explosion expressionniste. Taches, éclaboussures, coulures. L’artiste a piqué une crise de nerfs et a lancé les couleurs sur le mur. C’est ce que dit Nanami en voyant la peinture, tôt, un lundi matin. Signe de colère indiscutable.

— Et pourquoi un cours de maîtrise de la colère? veut-elle savoir. Pourquoi pas un cours de lancer de la colère, tant qu’à y être?

Bobby et Nanami grimpent les marches de pierres du Ben Franklin, entrent dans l’immeuble et errent sans but dans les couloirs. Seuls quelques traînards les arpentent : en effet, il est déjà 9 h 20 et les ateliers ont débuté à 9 h. Bientôt, Bobby transpire à profusion. Envahi par une impression nauséeuse de déjà-vu, il a les aisselles froides et humides. À tout moment, il risque, derrière un tournant, de tomber sur un inconnu blond qui brandit un pistolet.

Au passage, Nanami claque les portes des casiers laissés ouverts. Bobby se concentre sur les ardoises accrochées au mur devant les salles de classe. Sur chacune, on a inscrit, à l’aide d’une craie de couleur, le nom de la séance en cours. Celle qu’il vient de croiser a pour titre : « Pourquoi ne pouvons-nous pas traire les chèvres? Théories sur la stérilisation dans l’au-delà ». Il cherche « Composer avec la colère. Descendre de ses grands chevaux ». Le groupe a intérêt à s’être réuni dans une salle près d’ici. Il n’en peut plus d’enfiler les couloirs. Déjà, celui-ci lui donne l’impression de se contracter et de se dilater. Tantôt, il est aussi étroit qu’une allée de quilles; tantôt, il prend les proportions d’un terrain de basketball. Qu’on lui donne un sac en papier, sinon il risque de faire une crise d’hyperventilation.

Nanami jacasse à propos du seul groupe de discussion auquel elle a participé au paradis : « Les morts ne sont pas toutes naturelles ». C’était au 22, Wormwood Road, où Bobby et elle partagent une chambre dans une tour d’habitation réservée aux victimes de meurtre.

— Les participants n’ont fait que se vanter des circonstances de leur mort, prétend Nanami.

De la vantardise pure et simple. C’était à qui avait connu la fin la plus atroce. À qui avait souffert le plus.

— La pire, poursuit-elle, c’était Mrs. Lebowitz. D’accord, son mari l’a enterrée vivante dans une malle au milieu du jardin. Mais quand elle a décrit comment elle s’est cassé les ongles en essayant de forcer la serrure de l’intérieur, elle était presque en transe. J’ai menti et affirmé que mon assassin m’avait jetée à demi consciente dans une déchiqueteuse et ça lui a fermé le clapet.

Bobby se tourne vers Nanami, qui a un demi-sourire aux lèvres. Elle l’a inventé de toutes pièces, ce récit concernant Mrs. Lebowitz, la vieille dame qui habite à côté d’eux dans la tour des assassinés. Sa camarade de chambre profite une fois de plus de sa crédulité. (L’autre jour, elle a soutenu qu’un immeuble voisin était réservé aux victimes d’accidents improbables et gênants. Liquidation par un chariot d’épicerie qui s’est emballé. Noyade dans un bol de punch aux fruits. Anévrisme cérébral causé par un coton-tige enfoncé trop profondément dans le conduit auditif.)

« Sans blague? s’est-il exclamé. Les cotons-tiges tuent? »

Dans le couloir, cependant, le demi-sourire de Nanami s’efface rapidement. Elle voit le front poisseux de Bobby. Son teint soudain terreux.

— Qu’est-ce qui ne va pas?

Bobby se détourne, embarrassé par une telle fragilité. Il prend appui contre le mur, une main posée sur une ardoise où est écrit : « Les athées ont presque raison sur tout ». Ses jambes se dérobent sous son poids. Le couloir s’incline. Il laisse échapper le sac en toile contenant son carnet à croquis et ses crayons s’éparpillent sur les lattes du parquet, comme pour une partie de mikado.
Il tombe à genoux.

Nanami s’accroupit à côté de lui.

— Baisse la tête, Henzel, dit-elle en poussant son crâne vers ses genoux. C’est un étourdissement. Ça va passer. J’ai vécu la même chose en arrivant au paradis.
Il examine les fissures entre les lattes.

— Désolé.

— Ne dis pas de bêtises. C’est le prétexte tout trouvé pour sécher le cours de maîtrise de la colère. Ils en sont probablement aux câlins de groupe.

Elle lui tapote l’arrière de la tête. Un peu trop fort, cependant. Son encombrante bague en plastique heurte le crâne de Bobby.

— Je parie que l’animateur dit : « Ravalez votre colère! Soyez gentils, soyez gentils! » Sauf que la gentillesse ne vaut rien, dit Nanami en rampant sur le sol pour ramasser les crayons de Bobby, faisant ainsi preuve de gentillesse. Toi, par exemple, Henzel. Sur Terre, tu étais sans doute un jeune Américain modèle. Tu ne contredisais pas les professeurs. Tu ne crachais pas en public. Les filles de ta classe étaient secrètement amoureuses de toi, écrivaient tes initiales dans les marges de leur livre de maths. Parlaient de toi dans leur blogue.

Ici, la voix de Nanami se fait aiguë, rythmée.

— « Dans la queue, à la cafétéria, Bobby m’a souri, aujourd’hui. » Mais où t’a-t-elle mené, ta gentillesse?

Bobby tourne son visage moite vers elle. Un jeune Américain modèle? Des sourires à la cafétéria? Elle délire ou quoi?

— Elle t’a mené ici, voilà, dit Nanami. Au même endroit que moi, qui étais odieuse avec tout le monde.

Ils entendent le craquement de chaussures dans le couloir. Bobby tourne brusquement la tête de côté. Son cœur bat à se rompre. Il s’attend presque à voir devant lui le blondinet maigrichon qui l’a tué. Mais non, c’est un Asiatique avec une queue de cheval. Lorsque l’homme tourne le coin et disparaît, Bobby dit :

— Je pense que j’ai vu mon assassin, Nanami.

Baissant de nouveau la tête, il bredouille à l’intention de ses genoux :

— Je pense l’avoir vu dans le 727 qui m’a amené au paradis.

— Quoi? s’écrie Nanami. Pourquoi tu ne m’as rien dit avant?

— J’ai seulement entraperçu un type à bord de l’avion. Je ne peux pas jurer que c’était lui. Mes yeux me jouent peut-être des tours.
Bobby s’assied.

— Je perds peut-être la boule.

— Tu ne perds pas la boule, Henzel, insiste Nanami. Si quelqu’un perd la boule, ici, ce n’est certainement pas toi.

Derrière eux, la porte d’une salle de classe s’ouvre. Une tête apparaît. Cheveux crépus coupés court. Un homme noir dont la peau est assez claire pour laisser voir quelques taches de son sur le nez et les joues.

— Que vois-je? lance-t-il en feignant la surprise. Deux jeunes personnes fin prêtes à nous régaler du récit de leur vie sans dieu et pourtant féconde!

***

Bobby s’est porté volontaire pour agir comme secrétaire. Au lieu de prendre des notes pour le procès-verbal, il caricature les membres du groupe, que Zachary, pour plaisanter, surnomme les « païens barbares ». Avec ses larges épaules et son survêtement rouge moulant qui met en valeur ses muscles, Zachary, le chef, a l’air d’un superhéros. Bobby tente de le dessiner, ce qui, compte tenu de l’hyperactivité de Zachary, tient de l’exploit. En parlant, celui-ci fait de grands gestes des bras et parcourt la salle de classe d’une démarche bondissante, ses chaussures de sport crissant sur le sol. Zachary se plaint des médicaments proposés au paradis.

— Les seuls médicaments offerts ici sont homéopathiques. Des comprimés de sucre. Nous en avalons pour combattre les verrues, l’insomnie, les démangeaisons à l’aine et le rhume des foins. Le plus déprimant, c’est que ça marche. C’est homéopathétique, si vous voulez mon avis.

Dans la salle de classe sont disséminées une vingtaine de personnes occupant des ensembles chaise-pupitre en plastique moulé. Le voisin de Nanami, un gros type qui semble porter le sien comme un corset, hoche vigoureusement la tête. Derrière Bobby, une jeune femme tricote, et ses aiguilles font clic-clac. On a collé sur les murs des caricatures des présidents des États-Unis. Theodore Roosevelt serre dans ses bras un teddy bear, c’est-à-dire un ourson en peluche miteux. Le haut-de-forme de Lincoln arbore un trou de projectile. Washington s’apprête à frapper un cerisier avec une hache.

— Le paradis n’est donc pas un lieu où triomphe la rigueur scientifique, ça, je vous le concède, dit Zachary. Mais le paradis n’est pas non plus le royaume du surnaturel. Et il n’est pas non plus le royaume du dieu des chrétiens! Qu’a dit Thomas Jefferson, mon président athée favori, du dieu des chrétiens?

Il se tourne vers la caricature de Jefferson : le troisième président des États-Unis déchire la Bible en deux avec autant de facilité qu’un homme fort détruit un bottin téléphonique.

— Ce bon vieux Tom a dit que ce dieu était un être au tempérament effroyable : cruel, vindicatif, capricieux et injuste. Cela est-il cruel, vindicatif, capricieux et injuste? Non, Cela est simplement blasé. Cela nous loge et nous nourrit, et Cela nous fout la paix.

— Qui c’est, Cela? demande Nanami.

— Vous n’avez pas encore la parole, jeune demoiselle, réplique Zachary avec un brin d’humeur. J’ai la chèvre, j’ai la parole.

Sur le bureau du professeur, Zachary saisit un crucifix de trente centimètres auquel est clouée une chèvre jouet de couleur bleue, qu’il brandit à la manière d’une baguette magique.

— Mais comme vous êtes nouvelle ici, je vais répondre à votre question. Cela, c’est cet endroit, tout simplement.

Bobby hachure son dessin au moment où Zachary compare le paradis à un champignon souterrain monumental dont les spores traversent le sol petit à petit et engendrent les tours d’habitation, le métro, les friperies, les écoles et le reste.

— Pour ma part, je considère Cela comme un organisme, dit Zachary. Quand une fissure dans le trottoir se bouche lentement, c’est Cela qui se répare. De la même façon qu’une égratignure sur votre genou se guérit toute seule.

Il tend la chèvre vers le genou de Nanami, couvert d’un bandage. Le week-end dernier, elle se l’est éraflé en tombant pendant qu’elle faisait du jogging dans un sentier forestier.

— Cela est-il une forme de dieu omniscient, omnipotent? poursuit Zachary. Cela est-il magique? Je ne pense pas. Pas plus que ne l’est ton bobo qui se guérit tout seul.

— Faisons-nous partie de Cela? demande Nanami.

— J’ai dit que j’étais prêt à répondre aux questions? répond Zachary sur un ton de reproche.

Nanami se tourne vers Bobby. Lève les yeux au ciel.

— OK, alors. Je vais répondre. Faisons-nous partie de l’organisme? En tant que cellules vivantes? Je crois que oui. Ce n’est pas de la magie, remarquez. C’est la nature. La nature de Cela. La nature du paradis.

Bobby, qui a dessiné un gros champignon vénéneux sous les pieds de Zachary, esquisse maintenant une chèvre qui louche au-dessus de son épaule.

— Cela n’est pas comme le dieu mégalomane de la Bible. Ce dieu cruel, vindicatif, capricieux et injuste n’a jamais existé, Dieu merci. C’est pour ça que nous, athées, avons presque eu raison.

La voix de Zachary se fait plus forte, plus colérique.

— Contrairement au dieu des chrétiens, Cela se moque bien de savoir si nous croyons en lui. Qu’on le prie ou pas ne lui fait ni chaud ni froid. Il ne tient pas du tout à entendre nos fastidieuses confessions. Il ne lit pas dans nos pensées ennuyeuses. Nous convoitons l’âne du voisin? Cela s’en fiche. Qu’un homme couche avec une femme, un homme, voire une chèvre le laisse indifférent. Et Cela – ici, Zachary marque une pause, un sourire figé sur le visage – se moque bien qu’on invoque son crisse de nom en vain.

Quelques rires fusent.

— Et le meurtre? demande Nanami. Cela accepte-t-il qu’on tue?

Zachary fonce vers Nanami. Le visage déformé par une mine exagérément renfrognée, il soulève le crucifix à la chèvre au-dessus de sa tête comme s’il avait l’intention de lui en donner un bon coup.

Elle a un mouvement de recul, se tasse sur sa chaise.

— Hé! hurle Bobby. Hé!

Mais Zachary sourit gentiment et tend le crucifix à Nanami.

— Veuillez, jeune demoiselle, nous éclairer en nous faisant part de vos croyances personnelles, dit-il.

***

À quoi Nanami croit-elle? À la vengeance. C’est du moins ce que son récit laisse entendre. Rendre la monnaie de leur pièce à ces foutus mormons de l’Utah. Debout à l’avant de la salle de classe, elle semble moins effrontée, moins sûre d’elle que quand elle est seule avec Bobby. Elle parle à voix basse, s’interrompt fréquemment. Son maintien laisse à désirer. Elle regarde par la fenêtre. Elle triture sans arrêt le crucifix à la chèvre et finit par le poser sur le bureau du professeur.

Lorsqu’elle est venue vivre à Salt Lake City en quatrième année, explique Nanami aux membres du groupe, elle croyait que les mormons s’appelaient les Seins des derniers jours et non les Saints des derniers jours. Pas de place pour elle au sein des saints. Ces mormons croyaient en l’au-delà, idée que ses parents rejetaient en la qualifiant de ridicule. Elle aurait voulu y croire, elle aussi. Un au-delà! De la magie sortie tout droit d’un conte pour enfants! Mais elle a vite compris que, dans le ciel des mormons, il n’y avait pas de place pour une petite Japonaise.

— Pour ces saints-là, explique-t-elle, les non-Blancs viennent d’une autre planète. En vous regardant, ils voient un panda ou un buffle des marais.

Deux ans plus tard, elle n’avait plus du tout envie d’une place dans leur ciel.

Elle jette un coup d’œil à Bobby, qui lui sourit pour l’encourager à continuer. Il dessine ses jambes fines, son genou noueux avec le pansement qui pendouille. (L’autre jour, il a dessiné son genou éraflé en gros plan, avec sa peau déchirée, hérissée de croûtes. C’est le seul dessin d’elle qu’elle l’a laissé coller au mur de leur chambre. « Mon genou ensanglanté me ressemble plus que mon visage. »)

À l’avant de la classe, Nanami descend en flèche les mormons. Il faut être crédule, dit-elle, pour avaler que le fondateur de l’Église, un charlatan du nom de Joseph Smith, a déterré dans sa cour des plaques d’or sur lesquelles figurait un message d’origine divine. Des tablettes que seul Mr. Smith pouvait voir.

Et il a reçu la visite d’un ange appelé Moroni, explique-t-elle. Moroni, ange moron.

Nanami saisit un bout de craie et écrit sur le tableau noir les slogans suivants :

Jésus est le Saigneur.

Prier, c’est quêter.

Les grands singes descendent des mormons.

Elle frotte au-dessus d’une poubelle ses mains couvertes de poussière de craie. Raconte aux membres du groupe qu’elle avait l’habitude d’écrire les mêmes phrases à l’encre indélébile sur les murs des toilettes, un peu partout dans Salt Lake City.

— Ma phase colérique, explique-t-elle en gratifiant Bobby d’un demi-sourire empreint d’ironie. Mais les mormons ont eu leur revanche.

Environ cinq mois plus tôt, un cinglé des derniers jours du nom de Cage Young a grimpé sur le toit de l’école de Nanami pour s’exercer au tir. Nanami se tourne vers la fenêtre et énonce avec lenteur :

— Tu ne boiras ni thé ni café, monsieur le mormon, mais tu tireras une balle dans la tête d’une fille.

La tricoteuse assise derrière Bobby en a le souffle coupé. Zachary, installé trois rangées plus loin, tape une fois dans ses mains. Les joint devant sa bouche. On jurerait que l’athée prie.

— Pourquoi Cage Young a-t-il fait ça? demande Nanami d’un ton mélancolique. A-t-il obéi à une voix? À la voix de dieu, peut-être?

La fille assassinée fixe le sol. Puis elle lève de nouveau son regard vers Bobby. Elle cligne des yeux. Ensuite, elle s’empare du crucifix à la chèvre. Le soulève au-dessus de sa tête, comme George Washington sa hache. S’en sert pour donner un bon coup sur le bureau du professeur.

La chèvre bleue se détache, exécute un triple axel et atterrit dans la corbeille à papier, à l’autre bout de la pièce.

Pendant quelques secondes, le silence règne. Tout le monde regarde la poubelle. Même Nanami a l’air stupéfiée.

— C’est un miracle! s’écrie Zachary. Nous faisions fausse route, en fin de compte. Il y a un dieu!

Cette nuit-là, dans la tour des assassinés, Nanami émerge en criant d’un cauchemar où figure le sniper. En fait, ses cris déclenchent ceux de Bobby. Ils se réveillent donc tous les deux en hurlant comme des fous, en battant des bras et des jambes sous les couvertures. Leurs cœurs s’affolent. Leurs mains sont moites. Leurs yeux exorbités dans le noir.

Mrs. Lebowitz, leur vieille voisine, frappe bruyamment à leur porte. D’une voix tremblante, elle demande :

— Ça va, là-dedans?

Elle doit croire qu’ils sont en train de s’entretuer, de s’entr’égorger.

Pendant l’heure qui suit, Bobby et Nanami restent assis sur le lit de Nanami, leurs lampes de bureau allumées. Ils ont tant crié que leurs gorges sont à vif. De la voix rauque d’une femme qui fume deux paquets de cigarettes par jour, Nanami évoque sa haine pour Cage Young. Cet homme est un eunuque, dit-elle. Il n’a pas de couilles. À la place des testicules, il a des balles de fusil. Il est injuste, précise-t-elle, qu’elle sache si peu de choses à propos d’un homme sans couilles qui a joué un rôle aussi déterminant dans sa vie.

— Tout ce que je connais de lui, c’est sa rage, dit-elle. Sa rage est entrée en moi en même temps que sa balle.

Elle abhorre le paradis, ajoute-t-elle. Cet endroit lui rappelle la collectivité floridienne où ses grands-parents se sont établis après leur retraite. C’est tous les jours dimanche. Tellement relax que ça vous ramollit le cerveau. Elle sanglote et s’éponge les yeux avec le coin de sa taie d’oreiller et Bobby ne sait pas quoi dire. Quand sa mère dépressive devenait toute triste et larmoyante, il ne disait pas grand-chose non plus. Il n’a rien d’un beau parleur. C’est, au mieux, un bredouilleur. Mais il avait l’habitude de dessiner sa mère quand elle était dans cet état, et c’est ce qu’il fait avec Nanami, ce soir. Son esquisse met en lumière la finesse des clavicules de sa camarade de chambre, semblables à des cintres en métal, et sa coiffure inégale. Il dessine un nuage de fumée au-dessus de sa tête et étale le graphite du bout des doigts. Quand Nanami lui demande ce qu’est ce nuage, il répond :

— Le chagrin.

Puis, avec sa gomme à effacer rose, il oblitère le nuage et lui dit qu’elle peut dormir, maintenant.

— Le chagrin est parti, bredouille-t-il.

Bouche bée, elle le dévisage de l’air pince-sans-rire qui la caractérise et répond :

— C’est la remarque la plus débile que j’ai entendue de ma vie.

Mais elle se glisse sous les couvertures. Elle se rendort.

Pas Bobby, cependant. Allongé sur son lit, dans le noir, il contemple la pleine lune qui lui sourit par la fenêtre de leur chambre. Le paradis a beau être dépourvu de dieu, d’armes à feu et de magie, Bobby se plaît à croire à toutes ces choses. Ce soir, il s’imagine que la lune en forme de napperon de dentelle est son dieu. La lune est son Cela. Cela est magique. Cela le ramène dans une école secondaire des environs de Chicago. Cela lui met un pistolet entre les mains. Cela le pousse et lui murmure à l’oreille : « Vas-y, mon gars! », tandis qu’un jeune Américain modèle rôde dans les couloirs à la recherche d’un inconnu à abattre.