Les bigoudis diaboliques

Par Martine Desjardins

Ma grand-mère Yvonne, qui ne sortait jamais sans une panoplie de bijoux de fantaisie, redoutait d’autant les écueils de la coquetterie. Elle avait accroché, bien en évidence dans son hall d’entrée, une reproduction de la macabre gravure de Charles Allan Gilbert intitulée All Is Vanity, où le portrait d’une femme assise à sa coiffeuse se transforme, par illusion d’optique, en tête de mort.

Peu encline aux compliments, Yvonne ne manquait pas une occasion de me servir cette menace : « Ne te regarde pas trop dans le miroir, sinon le diable va t’apparaître. » Elle ne m’avait jamais avertie, cependant, qu’on risquait d’être tourmenté par la même vision en examinant certains billets de banque.

Les billets en question sont ceux de la série émise par la Banque du Canada en 1954 pour commémorer l’accession au trône de Sa Majesté Élisabeth II, nouveau monarque constitutionnel du pays. On y voit la reine en buste dans le coin droit, drapée de satin blanc, impeccablement coiffée et parée de joyaux choisis parmi sa vaste collection de diamants : les boucles d’oreilles de la reine Marie et le collier Cartier qui lui avait été offert en cadeau de mariage par le dernier Nizâm de l’Hyderâbâd, considéré à l’époque comme l’homme le plus riche du monde. Le souverain indien, reconnu pour son zénana (harem) de 7 épouses et 42 concubines (avec lesquelles il eut une soixantaine d’enfants), était également propriétaire d’un diamant gros comme un œuf d’autruche qu’il utilisait comme presse-papiers.

 La série de 1954, dite des « paysages canadiens » en référence aux images figurant au verso des billets, fut lancée à grand renfort de publicités dans les journaux, lesquelles mettaient de l’avant son design simplifié ainsi que ses éléments de sécurité additionnels, et recommandaient à tous les Canadiens de se familiariser avec les nouveaux billets en les étudiant attentivement.

Quelques individus durent suivre ces conseils à la lettre, car la Banque du Canada se mit bientôt à recevoir des plaintes aussi inhabituelles qu’irrationnelles au sujet des nouveaux billets, portant plus précisément sur l’effigie de la reine : apparemment, on voyait le visage d’un diable grimaçant dans les boucles royales, juste derrière l’oreille gauche.

Ces quelques plaignants étaient sans doute victimes de paréidolie – une tendance du cerveau à percevoir des visages humains ou des objets familiers dans la masse informe des nuages, des rochers ou, dans le cas du test de Rorschach, dans des taches d’encre. Le phénomène était déjà connu de Léonard de Vinci, qui en parle dans ses cahiers – sans mentionner, toutefois, la possibilité d’apparitions maléfiques.

Quand le scandale des billets « face de diable » finit par éclater dans les journaux, deux ans plus tard, la Banque du Canada n’eut d’autre choix que de faire modifier les plaques originales par l’imprimeur, qui assombrit les mèches de cheveux du portrait afin d’exorciser toute trace des traits démoniaques.

Les quelque 506 millions de billets déjà émis demeurèrent toutefois en circulation, au grand désarroi du directeur de l’Association canadienne de numismatique, lequel soupçonnait le graveur des plaques d’être un immigrant antimonarchiste ayant volontairement commis un crime de lèse-majesté.

Cette accusation de complot, il va sans dire, se révéla sans fondement. George Arthur Gundersen était non seulement natif d’Ottawa, mais encore un artiste respecté, ayant déjà dessiné et gravé des dizaines de timbres-poste au Canada comme aux États-Unis. Craignant néanmoins de voir son nom associé aux adorateurs de Satan, le pauvre homme protesta qu’il n’avait que reproduit fidèlement la photographie qu’on lui avait fournie.

Ce portrait, réalisé en 1951 alors qu’Élisabeth était encore princesse, est l’œuvre du grand photographe canadien d’origine arménienne Yousuf Karsh, auquel on doit, entre autres, le plus célèbre portrait de Winston Churchill. Il est aisé de constater que la face du diable est bien visible sur la photographie, accentuée par l’éclairage latéral qui tombe sur les cheveux de la reine.

Faut-il en imputer la faute à Yousuf Karsh lui-même, qui aurait eu amplement l’occasion de manipuler les négatifs? Ou à l’humble coiffeur d’Élisabeth, qui exécuta les savantes frisettes, mais dont l’Histoire n’a pas daigné retenir le nom? Ou encore aux bigoudis utilisés ce jour-là, qui auraient été sous l’emprise d’un démon?

Paréidolie ou pas, le diable dans la coiffure de la reine nous rappelle que « vanité des vanités, tout est vanité ». Même les effigies sur la monnaie de papier.