Les voix de L’orangeraie

Par Larry Tremblay

LINO

L’orangeraie a d’abord été des voix. Sans véritable histoire. Une base très simple : un garçon de neuf ans quitte son frère jumeau pour aller à la guerre. Il part un matin en direction d’une montagne. Au-delà de la montagne : les ennemis. C’est tout.

Le roman est né des voix de ces deux garçons et de leurs parents. Voici ses premières traces.

AZIZ

Je quitte ma maison, les larmes d’adieu de ma mère sur la joue. Je quitte ma maison, le regard de mon père sur mes pas.

AMED

Ce matin, les mésanges ont lancé leurs cris dans l’air rose d’humidité. J’ai vu mon frère se pencher sur ses bottes noires. Il les chaussait pour la première fois. Des bottes dures qui vont le conduire au-delà de la montagne. J’ai vu mon père lui remettre une lourde ceinture où étaient rangées, comme de longues dents aiguisées, les balles d’un fusil. J’ai vu ma mère sourire de peur. De la fenêtre de notre chambre, j’ai regardé mon frère disparaître. Il est devenu très vite une ombre dans l’ombre de ma rage. Je ne mange plus, je vomis une bile infecte, je ne veux pas que ma mère entre dans la chambre, je ne supporte pas ses yeux sur les miens, je voudrais moi aussi avoir dans mes mains engourdies un lourd fusil. Pourquoi ne suis-je pas mon frère Aziz, ne suis-je pas dans ses pas, dans ses yeux ? Je marcherais moi aussi vers eux, ces frères assassins maudits par notre Dieu, haïs par notre peuple, frères mangeurs de cadavres, je les verrais, j’appuierais sur la gâchette, les punirais de mes larmes de métal.

AZIZ

Je presse le pas. J’entends les battements d’un cœur sous ma chemise trempée de sueur. Est-ce le mien ? Il y a une heure que je marche vers la montagne sans me retourner. Je lutte contre le désir de regarder ma maison se diluer dans l’horizon, désir brûlant de l’observer en train de devenir un éclat incertain s’étirant dans mon dos. Une heure que je ne me retourne pas avec la main sur le lourd fusil que mon père m’a remis ce matin.

ZOHAL

Prends ce fusil, il appartenait à mon père Mounir, ton grand-père Mounir mort il y a trois jours, déchiqueté dans son propre lit, venge-le, venge ta grand-mère Shaanan, abats ceux qui les ont tués, tu les trouveras de l’autre côté de la montage, c’est de là qu’ils lancent leurs bombes aveugles, va avec ton visage ouvert, tes bras fiers, tu es mieux que leur bombe meurtrière avec ton regard plein de sang, ton cœur plein de larmes, tu n’as pas besoin de chemin pour les trouver, mets ces bottes, elles guideront tes pas, elles te feront mal, elles t’éloigneront de ta mère, de ton frère malade, de ton père fatigué, ces bottes dures, je les déteste, va, mets ces bottes, ne te retourne pas, ça ferait trop mal à ton frère.

AMED

Je suis couché dans le lit où mon frère ne dort plus. Il est parti il y a une heure. La poussière recouvre ses pas. Du lit, je vois la fenêtre vibrer dans le silence. Ce silence, on dirait de l’absence. Un grondement de chiens. Un grondement de métal. Je peux fermer les yeux, je ne peux pas fermer les oreilles. J’ai entendu il y a trois jours le sifflement de la bombe. Elle a tué mes grands-parents Mounir et Shaanan. Leur maison est voisine de la nôtre. Un ruisseau sépare nos jardins. S’il n’y avait pas ce ruisseau, nos jardins n’en formeraient qu’un seul. Mais le ruisseau coule entre eux. Le ruisseau dont le bruit d’eau me rappelle mes grands-parents, leur absence définitive, leurs corps défoncés, les débris fumants de leur maison. Une odeur de désolation entre par la fenêtre ouverte. De mon lit, j’aperçois un grand rectangle de ciel bleu. C’est un mensonge. Il n’y a plus de ciel, il n’y a plus de bleu, il y a l’odeur de la désolation et le bruit de l’eau qui rit entre les cailloux.

TAMARA

e suis Tamara, femme de Zohal. Je n’ai pas fermé l’œil. Je respirais à peine, couchée auprès de mon mari. Pourquoi vivre dans un pays où le temps ne peut pas faire son travail ? La peinture n’a pas le temps de s’écailler, les rideaux n’ont pas le temps de jaunir, les assiettes n’ont pas le temps de s’ébrécher. Les choses ne font jamais leur temps, les vivants sont toujours plus lents que les morts. En pleine nuit je me suis levée, j’ai fait dans l’obscurité un repas pour mon Aziz. Des fruits, du pain. Peut-être est-il en train de manger ces fruits, ce pain sec, peut-être a-t-il déjà atteint le pied de la montage, peut-être va-t-il s’asseoir dans la poussière pour manger ce repas fait dans l’obscurité, ce dernier repas qui accompagne ses pas, pas qui ne font rien avancer, rien…

ZOHAL

Je suis Zohal, fils de Mounir, assassiné il y a trois jours, fils de Shaanan, assassinée comme lui. Je les ai enterrés près du ruisseau. Il sépare nos jardins. Il n’y a pas de tristesse, il n’y a pas de brise, il n’y a pas de musique, je ne sais plus. J’ai abattu avec une hache le chien de mes parents, je ne pouvais plus l’entendre hurler. Ça m’a fait du bien. Je ne pouvais plus entendre ce chien me voler mes pleurs.

SHAANAN

Je ne sais plus si je crois en Dieu. Ce matin, je me suis levée sans avoir dormi, je me suis prosternée pour prier, j’ai entrouvert mes lèvres pour laisser passer les noms de Dieu comme des guirlandes de fleurs fraîches.

AZIZ

Midi. Le soleil résonne dans mon crâne. Un avion siffle, je me jette dans le sable comme un serpent. C’est un avion ennemi. Où va-t-il lancer ses bombes ? Je me relève. Pour la première fois depuis que je suis parti, je me retourne. L’avion se dirige vers la grande ville.

AMED

Mon frère, ce matin, est parti à la guerre avec un seul fusil, ses deux jambes et une longue ceinture de munitions. Je ne suis pas à ses côtés, je l’entends arriver au pied de la montagne dans le soulagement du crépuscule. Une seule journée est passée et plus rien n’est pareil, même mes souvenirs.

Ma mère m’a dit : la maladie transforme les enfants en vieillards. Les enfants malades, elle m’a dit, entassent dans leur crâne des pensées lourdes comme des éponges gorgées d’eau. Prends pitié de ton frère, il n’a pas choisi sa douleur. Quoi qu’il arrive, elle m’a dit encore, vous êtes des enfants.

SHAANAN

Je suis morte il y a trois jours. Au début, je n’ai pas compris. Je venais de me lever. J’avais mal dormi, je pensais à mon petit-fils Aziz. Il est revenu la semaine dernière de l’hôpital. Il n’était plus le même. Avec son beau visage amaigri, ses yeux plus grands que ceux de son frère Amed. Je me suis levée bien avant l’aube. Je suis allée prier dans la cuisine. C’est là que je préfère parler à Dieu, dans l’odeur des épices et de la menthe fraîche. J’en garde toujours près du mur où j’ai accroché un calendrier et une énorme botte de menthe qui embaume la cuisine. C’est aussi une prière à Dieu, cette odeur vivante qui monte et se répand dans la maison. Je me suis prosternée sur le plancher humide, je ne sais plus si je crois en Dieu. Je me suis levée sans avoir dormi. J’ai entrouvert mes lèvres pour laisser passer les noms de Dieu comme des guirlandes de fleurs fraîches. Je n’ai pas compris au début ce qui m’arrivait. J’ai eu le temps de commencer un cri, mais je ne l’ai jamais terminé. J’ai crié : Mounir ! Je crois que ma bouche a voulu crier le nom de mon mari, je ne sais plus. Je m’appelais Shaanan.

AZIZ

J’ai marché tout le jour. Une seule fois, je me suis retourné pour suivre l’avion et sa trace dans le ciel transparent. C’est le crépuscule. Le sol bleu gémit. Je marche dans l’ombre épaisse de la montagne. Bientôt, il n’y aura ni ombre ni sol. La nuit sera en bas comme en haut, en dehors comme en dedans. L’immensité du ciel me respirera par le trou de ses étoiles. Je n’ai rien mangé. Mon ventre a trop peur pour se préoccuper d’avoir faim. Mais j’ai soif. C’est ma faute, j’ai désobéi à mon père. Il m’avait prévenu : bois une gorgée toutes les heures, pas une goutte de plus. J’ai tenu le coup jusqu’à la sixième gorgée. À la septième, j’ai vidé la bouteille. Je lève la tête. Les étoiles me narguent de leur indifférence. Elles n’ont jamais appris à dessiner et à écrire dans le ciel. Je suis salement seul avec mes bottes dures et mes souvenirs desséchés. J’aurai neuf ans dans sept jours. Quand je suis revenu de la grande ville, j’ai dit à Amed : nous aurons bientôt dix-huit ans ensemble, l’âge où notre père s’est marié. Je ne me marierai jamais. Je n’aurai jamais neuf ans. Je voudrais me coucher dans les pensées tristes de mon frère. Je voudrais posséder ses paupières et fermer le monde. Comment pourrais-je fermer les yeux avec un fusil dans les mains ?

MOUNIR

Je sens une présence, une pression, une chaleur, juste là, derrière l’épaule gauche, comme un regard touche quelqu’un à son insu. Je me détourne, il n’y a personne. Où te caches-tu ? Ne joue plus, Shaanan. Montre-toi. Tu n’as pas à me protéger. Je le sais, tu es morte, toi aussi. Je le sais depuis le début. Ne joue pas. Ne me fais pas croire que tu es toujours vivante. Notre maison s’est écroulée sur nous. Je ne veux pas être seul et mort. Je veux mourir ma mort avec toi. Où es-tu ? Shaanan, parle-moi, interroge-moi, demande-moi si j’ai pensé à toi quand la bombe a percuté notre toit, quand mon corps a été déchiqueté, mêlant mon sang aux draps encore imprégnés de ton parfum. Est-ce que la mort c’est d’être emprisonné dans une pensée qui tourne en rond pour l’éternité ?

Je te sens dans mon dos comme si ton regard avait laissé une marque, s’était attardé sur mon épaule, avait creusé un petit trou chaud plein d’attention, plein de questions. Je m’appelle Mounir, est-ce que tu peux encore t’en souvenir là où tu te caches ? Je meurs mille morts si je ne te retrouve pas.

TAMARA

Il fait noir. J’ai beau chercher la lune, je ne la vois pas. Hier, je l’ai pourtant aperçue. Elle laissait une empreinte d’ongle dans la chair du ciel. Tu as froid. Tu as peur. Ton père est triste, il n’a pas dit un mot de la journée. Je voudrais le frapper avec mes deux mains, il n’avait pas le droit de te faire ça. Te donner son vieux fusil. Te demander de partir seul comme un fantôme mille fois mort. Il sait bien que dans notre pays le fils meurt avant le père. Tu es sa fierté, ne le déçois pas. Sois cruel. Sois sans pitié. Venge nos morts. Ton père est triste, il aurait dû partir avec toi. Il l’aurait fait j’en suis certaine, mais il est déjà trop vieux. Les hommes dans notre pays vieillissent plus vite que leur femme. Ils se dessèchent comme des feuilles de tabac. C’est la haine qui tient leurs os en place. Sans la haine ils s’écrouleraient dans la poussière pour ne plus ne se relever. Le vent les ferait disparaître dans une bourrasque. Il n’y aurait plus que le gémissement de leur femme dans la nuit sans lune.

AMED

Pourquoi le sommeil m’a-t-il abandonné ? C’était un navire de brumes m’emportant chaque nuit vers un inconnu qui finissait par me ressembler.

AZIZ

Ma haine avance. Le bruit de mes bottes sur le sol invisible me rassure, je ne tombe pas dans le vide. Les étoiles sont des trous de balle. Des chiens habillés ont assassiné le ciel. Mon père m’a répété : ne t’en fais pas, tu ne perdras pas ton chemin, mets ces bottes, elles savent où te conduire, tes yeux aussi le savent. Qu’est-ce qu’il voulait dire ? Mes yeux ne savent rien. La nuit les avale et mes pas épuisent la nuit.

AMED

Mon regard est plein. Sans aucune fissure. Ma pensée n’est que lumière. Une clarté douloureuse. Une clarté malheureuse.

ZOHAL

Qui, le premier, a dit qu’il fallait enterrer les morts ? De quoi avait-il peur ? De voir les morts reprendre goût à la vie avec leurs yeux vidés de leurs souvenirs ? De les voir disparaître patiemment dans leurs vêtements ? De voir les chiens de la maison se nourrir de leurs cadavres ? Il faut, disent-ils, enfermer les morts dans la terre. Parce que c’est ainsi. C’est ainsi, disent-ils, que les morts entrent dans le ciel. En les enfermant dans la terre. C’est ainsi que j’ai enterré il y a trois jours mes parents. J’ai pris la vieille pelle de mon père. J’ai creusé un trou près du ruisseau. Pas trop près pour que la terre ne soit pas trop grasse, pas trop loin pour que la terre ne soit pas trop dure. J’ai vu les vers qui allaient célébrer l’enterrement de mes parents. J’ai ramassé avec mes mains les restes de mon père parmi les débris de sa maison. Il y a en avait beaucoup. De très petits morceaux. Ma mère. J’ai vu sa tête ouverte. Je ne reconnaissais rien de la bonté de son visage. La musique accablante des mouches me pourchassait comme un nuage d’orage. J’ai éloigné les jumeaux. Je ne voulais pas qu’ils me voient creuser le trou qui allait ouvrir, disent-ils, le ciel en deux.

TAMARA

Tout à l’heure, j’ai entendu Amed pleurer. J’ai longtemps collé mon oreille contre la porte. Je suis toujours là. Il ne pleure plus. Mais je suis toujours là.

MOUNIR

Je ne t’ai pas encore trouvée, Shaanan. Et ton nom s’efface. Bientôt, il n’y aura plus aucune lettre pour garder ta trace. Dans quelle pensée te caches-tu ? Est-ce que notre fils Zohal a bien accompli les derniers rites ? La mort devrait être un endroit rangé et propre. Je ne vois rien, je n’entends rien, j’attends de ne plus me souvenir. J’aimerais voir une flamme. Celle qui a brûlé tes yeux, Shaanan. La mort, disent-ils, est aussi mince que le fracas d’un miroir. Le temps d’un battement de cœur, un homme entier le traverse. Aussitôt, une clairière l’accueille dans sa nudité splendide. Si seulement j’avais froid.

TAMARA

Ton nom est grand, mon cœur, trop petit pour le contenir en entier. Qu’as-tu à faire de la prière d’une femme comme moi ? Mes lèvres touchent à peine l’ombre de ta première syllabe. Mais, disent-ils, ton cœur est plus grand que ton nom. Ton cœur, si grand soit-il, une femme comme moi peut l’entendre dans le sien. C’est ce qu’ils disent en parlant de Toi et ils ne font que dire la vérité. J’ai deux fils. Écoute-moi. J’ai deux fils. L’un est la main, l’autre, le poing. L’un prend, l’autre donne. Un jour, c’est l’un, un jour, c’est l’autre. Je t’en supplie, ne me prends pas les deux.