Le mal des caissons

Par Nicolas Dickner

L’écrivain travaille au sein d’une géographie concentrique.

De grands systèmes composent évidemment les premières couches de cet environnement – le continent, le pays, la ville ou le quartier –, mais pour l’écrivain, le travail se déroule d’abord dans une maison. J’entends par là que, à moins d’être Hemingway durant la guerre d’Espagne, ou Hunter S. Thompson sur la piste des Hells Angels, le romancier demeure un animal casanier : il vit et écrit essentiellement à l’intérieur d’une maison. (Il peut s’agir aussi d’un café ou d’une taverne, mais ça ne change pas grand-chose.)

À l’intérieur de cette maison, l’écrivain vit essentiellement dans son bureau – à moins bien sûr de traverser une de ces phases où il préfère plutôt fréquenter le garde-manger, la baignoire, le hamac ou le vide sanitaire du cabanon. Réglons tout de suite la question : l’écrivain ne se trouve peut-être pas dans son bureau, mais il devrait y être.

Dans son bureau, l’écrivain est censé passer le plus clair de son temps à sa table de travail. Peut-être cette table est-elle vide, ou encombrée de babioles – têtes réduites jivaros et factures impayées d’Hydro-Québec –, mais on doit au moins y trouver un ordinateur. (Il existe encore des auteurs qui utilisent la Remington ou le calepin ligné ou la tablette d’argile. Passons.)

L’ordinateur n’est pas un simple outil : il s’agit d’un lieu, d’un écosystème, d’un espace immersif. Par conséquent, en plus de vivre à l’intérieur de sa maison, dans son bureau et à sa table de travail, l’écrivain vit dans son ordinateur, c’est-à-dire au sein de cet ensemble de règles, de métaphores, de conventions qui constituent un système d’exploitation.

À l’intérieur de ce système d’exploitation, l’écrivain peut dériver – surtout s’il souffre (comme vous et moi) d’une tendance au multitâche et à la procrastination –, mais s’il veut arriver à un résultat, il devra se contraindre à passer la majorité de son temps dans une seule fenêtre : celle de Word ou Page ou Scrivener, ou Vi, eMac, Bean ou Mellel, ou Open Office.

C’est à cette profondeur que la situation se corse – car non seulement l’écrivain travaille dans une maison et dans un bureau, attablé devant un ordinateur et concentré sur un logiciel de traitement de texte, mais il passe de surcroît ses journées à l’intérieur d’un texte.

Dans ce texte, l’écrivain circule entre ces différentes chambres que constituent les chapitres, les sections, les strophes. Il construit des escaliers et des tunnels, des cagibis et des trompe-l’œil. Il ajoute et retranche des étages. L’écrivain habite son texte comme on habiterait une minuscule maison de LEGO au centre d’une série de maisons nichées les unes dans les autres.

Or, cette ultime maison qu’est le texte possède une caractéristique déconcertante : elle est, à l’instar de La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, plus grande de l’intérieur que de l’extérieur. Son volume habitable est supérieur au volume qu’elle occupe. Le texte est un dedans-dehors, une anomalie monstrueuse, digne d’Escher ou de Borges.

Cette entorse à la hiérarchie est unique au texte : la maison ne peut pas contenir la ville, et la table de travail ne peut se trouver à l’intérieur de l’ordinateur. Le texte, en revanche, parvient sans problème à englober tout l’univers visible, donc la maison et le bureau de l’écrivain, et sa table de travail occupée par l’ordinateur et son système d’exploitation, et enfin son logiciel de traitement de texte dans la fenêtre duquel se trouve le texte que vous êtes en train de lire.

Dans cet endroit où il se croit seul, penché sur son clavier, l’écrivain est en réalité occupé à observer sa propre nuque. Il ne s’observe pas en train d’écrire, mais plutôt de s’enfoncer dans cette spirale de maisons, de lieux, d’écosystèmes, de paradigmes. Il respire à fond, il ressent un début de nausée – un mélange de vertige et de mal des caissons.

L’écrivain travaille au sein d’une géographie concentrique. Il a le choix de se garder à l’œil ou de détourner le regard, ou même de prendre une Gravol. Il est une seule chose que l’écrivain ne pourra jamais faire : s’en aller en claquant la porte.

Le texte est une maison dont on ne sort pas.