La face cachée de l’empereur

Par C S Richardson

Lars Henkel

Peut-être que tout ça a commencé avec la photographie. Ou le nom du protagoniste. À moins que ce ne soit avec le décor. La vérité est que cinq années ont passé depuis que j’ai commencé l’écriture de mon second roman et que j’ai de la difficulté à me souvenir de ce qui m’a d’abord inspiré. Nous dirons que ce sont à la fois la photo, le nom et le lieu qui ont émergé du brouillard qui enveloppait alors mon cerveau en recherche d’inspiration. Ils ont posé leurs ancres, déroulé un tapis et se sont tenus au bout de la passerelle, souriants comme des instructeurs de tango sur le lido.

«Et si on dansait?» ont-ils demandé.

«Avec plaisir », leur ai-je dit. «Mais qui mène la danse?»

À en juger par les arbres dénudés et le ciel plat, nous sommes au début du printemps ou à la fin de l’automne. Les immeubles au loin ont incontestablement des airs parisiens; la rambarde qui marque la diagonale du cadre est celle du Pont des Arts.

Au premier plan se trouve un homme portant un pardessus et un chapeau Homburg, le visage caché. Il observe un peintre et son chevalet. Le peintre aussi regarde au loin — obscurcissant de sa main maniant le pinceau le sujet sur la toile de l’ombre. Pardessus croise les mains derrière le dos, comme le clochard de Chaplin. Il se penche dangereusement d’un côté, curieux de voir qui ou quoi représente la toile. Les mains jointes tiennent une laisse avec à son bout, un petit chien. Pardessus et Peintre ont le dos tourné, mais Chien nous confronte, l’oreille dressée, les yeux fixés sur les nôtres. L’animal est indifférent aux subtilités de l’art.

Robert Doisneau, célèbre photojournaliste parisien du milieu du XXe siècle, appuie sur l’obturateur. La photo date de 1953.

Je ne sais pas d’où le nom du personnage — Octavio — vient. Parfois, j’imagine qu’il a surgi d’un remue-méninges autour du mot octavo que j’aurais mis en branle il y a toutes ces années. C’est un terme merveilleusement musical, octavo, comme ses frères folio et quarto, qui décrivent le format d’un livre, dans ce cas, une feuille de papier pliée pour produire un cahier de 16 pages. Et le terme m’est familier, par la carrière que je poursuis en tant que concepteur de livre.

À mon avis, le nom d’un personnage doit être musical. Non seulement par sa sonorité ou l’assaisonnement qu’il donne à un personnage. Que le nom Octavio soit issu d’octavo, je n’en serai jamais sûr, mais une chose est certaine : je me plais à le prononcer. J’ai aimé ce qui est arrivé à ma bouche quand j’ai transformé Octayvio en Octaahhhhvio. J’ai aimé la cadence, les battements durs et doux, la mélodie.

Le lieu est une source d’inspiration plus facile à retracer. Paris. Je suis accro à l’endroit, et ce, depuis que je suis descendu d’un taxi d’aéroport criminellement onéreux à l’Arc de Triomphe, il y a une vingtaine d’années. Je n’ai jamais ma dose du passé de la ville, de son présent, son art, sa nourriture, ses pavés et ses boulevards, ses habitants. Je possède plus de livres « Paris en photos » que ne le conseillent les médecins.

J’avais donc une photographie d’un homme regardant un peintre. Je connaissais le nom de l’homme. L’observation se déroulait dans un endroit que j’aimais. Mais au premier pas du tango, j’ai trébuché. J’avais besoin de réponses. J’ai commencé à écrire pour les trouver.

Pourquoi Octavio? Parce qu’il était né le huitième jour du huitième mois. Ses parents vivaient dans le huitième arrondissement. Pourquoi s’était-il arrêté pour observer? S’inclinant avec curiosité? Parce que ce qu’il voyait enflammait son imagination. Une imagination qui n’avait pas d’autre catalyseur : il ne savait pas lire. Mon personnage n’avait pas d’autres histoires que celles qu’il pouvait évoquer à partir des images qu’il voyait. Les livres que j’avais utilisés pour lui donner son nom étaient impénétrables, inaccessibles pour lui. Et ainsi de suite pendant cinq ans.

Beaucoup de choses ont changé au cours de ces années. Le roman ne s’ouvre plus en 1953, mais en 1938, puis revient rapidement en 1907. Le décor se déploie de ce pont sur la Seine jusqu’au huitième arrondissement en passant par le Louvre. L’éventail des personnages s’est agrandi pour inclure les parents, les voisins et un chœur de clients de la boulangerie; l’astuce vise à produire des rencontres fortuites, des chemins qui se croisent et des évènements indépendants de la volonté de quiconque.

Pour la petite histoire, il n’y a pas de scène qui recrée précisément ce que monsieur Doisneau a photographié : Pardessus (Octavio) et Peintre (qui devient Jacob Kalb) ne se rencontrent jamais. Le chien est baptisé (Zouzou), change de propriétaire, de race et joue un rôle mineur, mais significatif. Le sujet de la peinture sur le Pont des Arts devient le portrait d’une femme, esquissé au crayon alors qu’elle est assise à lire dans le Jardin des Tuileries. Et ce qui a commencé avec cette charmante photographie devient un roman sur l’imagination, la puissance de l’apparence, des cicatrices et des vices cachés et sur notre capacité à s’élever au-dessus de nos destins.