La blonde en moi

Par Emily Schultz

CS Richardson

Il y a sept ans, je me suis assise sur une chaise de mon salon de coiffure habituel, Shampoo, au Kensington Market, je me suis tournée vers ma coiffeuse, Laura, et lui ai demandé : «Peux-tu me faire ressembler à Grace Kelly?»

« Hmm », a marmonné Laura tout en faisant courir ses doigts dans mes cheveux laineux et foncés. «On peut faire mieux que Grace Kelly.» C’était mon anniversaire, et je voulais souligner l’occasion – comme je l’avais fait les années passées – en faisant quelque chose que je n’avais encore jamais tenté. Cette année-là, j’avais décidé que mon défi serait de devenir blonde. La séance a duré environ deux heures et selon les mots de Laura, une fois son travail terminé, mes cheveux avaient la couleur d’une meringue. En plus, elle avait coupé six pouces de pointes fourchues, ce qui veut dire que mes cheveux ne dépassaient pas mes épaules. J’ai quitté le salon et marchais le long de l’avenue Spadina quand j’ai aperçu mon reflet dans une vitre. Ça m’a surprise. Qui était cette apparition blonde vêtue de mon manteau? Elle me regardait avec des yeux inquiets sous une chevelure d’or sophistiquée. Pourquoi avait-elle l’air si angoissée?

Ma décision d’expérimenter le style de vie platine venait en partie de ma fascination d’enfance pour les filles blondes. Chaque meilleure amie que j’avais eue avait les cheveux pâles; du blond au roux; du naturel au décoloré, en passant par les mèches. Pas la plupart d’entre elles, chacune d’entre elles. Comme Shirley pour Laverne, ou Marcie pour Peppermint Patty, j’ai toujours été la sensible amie brunette. Après avoir réalisé quelques succès anticipés dans mon parcours professionnel – j’avais publié un premier roman et, finalement, j’avais un emploi sans badge – je sentais que le temps était venu de renverser mon univers de brunette et donc, pour quatre étranges mois, c’est ce que j’ai fait.

J’ai rencontré ma première meilleure amie blonde en première année; notre enseignant nous avait permis de choisir la personne aux côtés de laquelle nous voulions nous asseoir. J’avais pointé la nouvelle, celle que je n’avais pas vue l’année précédente à la maternelle. Je me souviens de ses franges dorées, de ses yeux bleus, de sa peau claire, de son nez retroussé et de son sourire légèrement recourbé. Julie était en tous points mon contraire, mais c’est ce qui m’avait attirée vers elle – et vers toutes les autres blondes avec lesquelles je me suis liée d’amitié au fil des ans.

C’était au début des années 1980 et ma coiffure – si l’on peut la qualifier de coiffure – était une toison sans charme, semblable à celle de Joanie dans Happy Days. À l’école, pendant l’heure de l’histoire, les autres filles se tressaient silencieusement les cheveux les unes les autres. Tout le monde voulait s’asseoir près de Julie, alors que moi je n’étais pas admise dans ce rituel à cause de mes cheveux trop courts. Même si j’y avais été invitée, je n’aurais pas su comment tresser.

Les regarder coiffer leurs cheveux sans effort me rappelait les combats que je devais endurer avec les miens. Presque tous les matins, ma mère se battait avec un peigne qu’elle insérait dans ma tignasse, le ressortant parfois pour le mouiller de salive dans l’espoir d’apprivoiser ma crinière. Encore aujourd’hui, mes cheveux me font penser à un tapis à longues mèches. La seule forme qu’ils gardent est celle de mes mains, lorsque j’essaie de les aplanir. Toute ma famille connaît ce genre de problèmes capillaires, mais contrairement à moi personne ne s’en tourmente. Dans les années 1980, mon père arborait l’afro, alors que ma mère portait ses cheveux courts. Ils étaient de libres penseurs qui ne me laissaient pas jouer avec des poupées Barbie, parce qu’ils craignaient que cela influence ma conception de la beauté. En dépit des intentions louables de mes parents, je savais, même à un si jeune âge, que je jugeais les autres à leur apparence et qu’on me jugeait ainsi.

Et il y avait beaucoup à juger. Au milieu des années 1980, ma toison avait muté et ressemblait à la coupe de Ralph Macchio dans The Karate Kid. En 1991, comme plusieurs de mes camarades de classe, j’avais tenté (sans succès) de reproduire les boucles ondulées de Julia Roberts dans Pretty Woman. Deux ans plus tard, j’avais finalement opté pour les bottes d’armée et m’étais rasé la tête. En 1995, mes cheveux étaient de nouveau longs, avec une raie au centre, divisés en deux tresses noueuses, symbole de la défaite grunge et de ma résignation.

Au cours de ces années, j’ai compris que ma chevelure était un problème et, plus récemment, je lui ai livré des combats intermittents, en recourant à des produits lissants ou encore en variant les nuances sombres de colorants (cerise noire, noir bleuté, rouge henné, violet). Je n’avais encore jamais considéré me teindre en blonde. Ce qui peut expliquer pourquoi mon apparition dorée avait l’air si surprise et non préparée à ce qui l’attendait.

Ma première sortie en tant que nouvelle blonde s’est avérée troublante.

J’ai rencontré une amie de longue date pour un verre. Après un silence, elle a simplement dit : «Tu as l’air si différente.» Ce qui s’est trouvé être un euphémisme. Les semaines suivantes, chaque fois que je me rendais à des événements, les gens que je connaissais depuis longtemps m’ignoraient – jusqu’à ce qu’ils réalisent qui j’étais. «Je ne t’avais pas reconnue» et «Je ne savais pas que tu étais ici» avaient remplacé «Bonjour» et «Comment vas-tu?» J’ai eu des conversations avec des connaissances qui me regardaient d’un œil plutôt confus. Je pouvais les entendre penser «Est-ce que je la connais?»

Après un mois dans ma période blonde, je marchais dans la rue en tenant la main de mon mari et nous avons croisé une collègue; elle s’est retournée et a commencé à nous suivre. Plus tard, elle m’a confié qu’elle avait tenté de voir qui était la femme avec mon mari. «Je pensais qu’il te trompait!» m’a-t-elle dit. Une connaissance de mon mari a observé qu’à cause de ma nouvelle blondeur, il devait se sentir comme avec une autre femme.

«Non» a rétorqué mon mari, «ce ne sont que des cheveux.»

Tout le monde semblait étonné de sa réaction. La première fois qu’il a vu ma coiffure, il l’a accueillie avec enthousiasme. En tant qu’artiste, il a une meilleure compréhension que moi de l’esthétique et du style; il remarque n’importe quel changement d’apparence. Les cheveux blonds étaient nouveaux et amusants, mais ils n’étaient qu’un costume, ou un personnage, que j’arborais à ce moment-là. Pour lui, ça ne me changeait en rien. Pour les étrangers, cependant, je suis devenue une curiosité aux cheveux de blé.

L’attention sexuelle dont je faisais l’objet était tellement indésirée, injustifiée et surtout inattendue que je me suis retrouvée mal outillée pour la parer. Je n’avais aucune idée de ce que mes amies blondes vivaient depuis des années; j’ai supposé qu’elles avaient dû développer des moyens pour la détourner poliment. Un auteur que je connaissais depuis longtemps m’a fait une remarque tellement agressive d’un point de vue sexuel que je ne l’ai jamais oubliée et ne lui ai pas pardonné non plus. Un sans-abri m’a piégée dans une rue achalandée et a embrassé mes cheveux – pas mon visage, mes cheveux.

Après environ trois mois en blonde, je suis montée à bord d’un tramway et j’ai réalisé que ma tête était la chose la plus brillante aux alentours. Même si j’étais habillée modestement, plusieurs hommes ont littéralement tourné leur tête sur mon passage, comme ils l’auraient fait dans un dessin animé, ou dans un film muet exagéré. Si ce n’avait été si énervant, ç’aurait pu être comique. Peut-être que pour certaines femmes, ce genre d’événement est typique. Mais pour moi, ça ne l’est pas. J’étais en train d’apprendre que les blondes avaient leurs propres fardeaux. Certains hommes s’étaient convaincus qu’ils avaient la permission tacite de menacer, de lorgner et de convoiter n’importe qui avec des cheveux blonds.

C’est à cette époque qu’un photographe s’est rendu à mon appartement afin de me prendre en photo pour un magazine. Il a pris un nombre infini de clichés avec l’intensité de David Hemmings dans Blow-Up. Quand j’ai vu les photos en ligne, j’ai pensé qu’elles étaient de moi, mais qu’elles ne me représentaient pas. Je me souviens que sur l’une d’elles, je descends un escalier de secours, une mallette dans une main, l’autre posée sur une rampe; ma tête est tournée et mes cheveux translucides flottent. J’aimais être blonde, parce que je me sentais plus belle, plus légère et que j’avais l’impression de me démarquer davantage, mais c’était aussi comme d’exister en dehors de moi-même – dans un récit que tout le monde, sauf moi, semblait voir. J’avais décoloré mon historique.

Après quatre mois en blonde, j’ai jeté un œil à un autre historique – celui de mon compte bancaire – et j’ai grimacé. Mon expérience était terminée. J’étais fauchée, vraiment. Être blonde est dispendieux. À deux cents dollars la séance, je devais piger dans mes économies pour joindre les deux bouts. De plus, je me sentais fatiguée. Être blonde était autant de travail que de laisser mes cheveux à leur naturel exaspérant.

On utilise les apparences pour en apprendre sur soi-même – et j’ai appris que j’avais échangé les cheveux angoissants de quelqu’un d’autre contre les miens. J’étais prête à retrouver mon ancienne coiffure, alors je suis retournée au salon Shampoo. Alors que Laura appliquait une coloration foncée, elle a dit : «Tes cheveux ont soif. On peut les sentir absorber la couleur.»

(Version originale anglaise publiée dans Elle)