Comment j’ai écrit Les Luminaires

Par Eleanor Catton

Robert Catto

L’influence créative peut avoir une charge positive ou négative, l’une imitative (« Je veux essayer ça! »), l’autre défiante (« Je veux voir ça fait autrement »). Les deux types d’influences sont vitaux à la santé d’une idée. Trop défiante, l’idée sera véhémente; trop imitative, l’idée sera prudente. Selon moi, le moment où ces deux charges se rencontrent pour la première fois – c’est-à-dire lorsque je connecte, dans mon imaginaire, une idée que j’ai aimée en tant que lectrice à une autre que j’aurais souhaité lire – correspond à la naissance d’une idée.

Avec Les Luminaires, la charge positive est venue d’abord. J’ai toujours aimé lire des livres pour enfants et adolescents, particulièrement des romans à suspense. La série Sally Lockhart de Philip Pullman, L’île au trésor de Robert Louis Stevenson et Beyond the Western Sea et The True Confessions of Charlotte Doyle d’Avi sont tous des romans qui m’ont puissamment touchée : je les lis et les aime différemment des autres livres. Ce sont ces romans qui m’ont donné envie d’écrire et je les relis non seulement avec admiration, mais avec gratitude et affection, puisqu’ils ont éveillé en moi une vocation. (Il y a de nombreux livres que j’admire, mais envers lesquels je ne me sens pas redevable ou n’éprouve que peu d’affection. Ce genre d’admiration, à mon avis, ne crée pas de liens d’influence : ce n’est tout simplement pas assez personnel.)

Dès les balbutiements des Luminaires, j’avais une ambition, une direction – mais pas une idée précise. Je savais que je voulais écrire une sorte d’aventure à suspense, en m’inspirant de tout ce que j’aimais dans les livres jeunesse. Je savais également que je voulais écrire un roman campé en Nouvelle-Zélande. Mon premier roman ne se passait pas à un endroit défini et je voulais savoir si j’étais capable de relever le défi d’écrire une histoire qui se déroule à un endroit et à un moment précis. La ruée vers l’or de l’Ouest, au milieu des années 1860, s’est présentée à moi naturellement : la côte ouest est une partie de la Nouvelle Zélande que je connais plutôt bien, et la ruée vers l’or me semblait le théâtre idéal pour camper une histoire d’aventures. J’ai commencé à me documenter, en débutant par l’histoire de la ruée vers l’or, ce qui m’a menée aux abus de confiance et à l’escroquerie, puis à la bonne aventure et finalement aux étoiles.

Je prends beaucoup de notes quand je lis, particulièrement dans la phase de recherche initiale. Je surligne tout – tout me semble intéressant. Je retape ensuite ce que j’ai surligné, puis j’imprime ce que j’ai retapé, pour finalement relire ces notes aussi souvent que possible. En plus des essais, j’ai commencé à lire autant de romans du dix-neuvième siècle et de romans à suspense que faire se peut, surlignant les expressions idiomatiques, les détails particuliers de l’époque et les trésors d’ingéniosité des intrigues. La plupart des notes que j’ai prises n’ont pas servi pour Les Luminaires – du moins pas directement –, mais je n’aurais jamais pu amorcer le roman sans elles. Je considère ces phases initiales comme un processus me permettant d’acquérir de l’autorité, de trouver une perspective à partir des matériaux bruts qui composent l’univers de mon futur roman. J’ai toujours aimé le mot auteur, dérivé du grec augere, qui signifie « augmenter ».

Cette étape de lecture et de recherche a duré près de deux ans, mais c’est à la toute fin que l’idée du roman est vraiment née. J’avais appris à lire les cartes du tarot et je suis tombée sur Le château des destins croisés d’Italo Calvino, roman dont l’intrigue est construite selon les motifs du tarot. J’ai eu du mal à le lire, et ce, même s’il est plutôt mince, et pendant que je luttais pour le terminer, je me suis demandé pourquoi les romans ayant une structure complexe étaient si souvent inertes, et pourquoi la structure était une entrave au plaisir et au divertissement du lecteur. Les structures doivent-elles exister au détriment de l’intrigue? Ou est-ce possible pour un roman de posséder une intrigue solide tout en étant structurellement complexe? Je me suis mise à penser au roman que j’aurais souhaité que soit Le château des destins croisés, et c’est ce qui a été, finalement, ma charge négative, défiante au lieu d’imitative – ce que j’aurais voulu, plutôt que ce que j’avais aimé.

J’ai trouvé un programme en ligne pouvant retracer le mouvement des planètes à travers les constellations du zodiaque. J’y ai entré les coordonnées des filons d’or d’Hokitika et ai reculé le cadran en 1864, année où l’or a été découvert dans la région. Puis j’ai regardé le ciel évoluer. Pour les quatre années suivantes, j’ai retracé le mouvement des sept astres visibles à l’œil nu dans le ciel d’Hokitika, me demandant comment je pouvais transposer les archétypes du zodiaque en personnages et les séquences de l’horoscope en une histoire. Quelque chose a attiré mon attention : une triple conjonction en Sagittaire, maison que Jung associe à l’inconscient collectif. J’ai alors su que j’avais un point de départ.