Derrière le mur

Par Catherine Leroux

Amy Friend

Catherine Leroux raconte la genèse de son deuxième roman, Le mu mitoyen.

C’est la fin de l’hiver, j’ai vingt-cinq ans, la rue Alma est chargée d’un brouillard sale, j’écoute les nouvelles en marchant vers le nord et c’est le début. L’histoire d’un couple anonyme frappé par une terrible découverte fait son chemin jusqu’au creux de mon oreille et j’imagine que ces deux personnes ne sont pas anonymes, qu’elles forment au contraire le couple le plus en vue du pays. Ariel et Marie sont conçus et, en contrepoint, Simon et Carmen surgissent, mais ils resteront en gestation bien longtemps.

Quatre ans plus tard, je suis à Toronto, il fait trente-cinq degrés, absurdement, je cours, et c’est encore dans mes écouteurs qu’un pan de mon roman vient me trouver. Mon émission préférée présente l’improbable cas de cette femme qui apprend qu’elle n’est littéralement pas celle qu’elle croyait être. À ce moment, Madeleine rejoint les autres dans l’antichambre de ma conscience.

Sans que je comprenne pourquoi, une expression se faufile au cœur de mes pensées : mur mitoyen. Un mur qui divise et qui unit à la fois. L’élément que deux entités très proches ont en commun, mais sans lequel elles ne pourraient pas être deux. Il en est de même, me semble-t-il, de nos relations les plus intimes.

Ce n’est qu’en 2011, après la parution de La marche en forêt, que je fais enfin appel à ces personnages remisés, ces réservistes romanesques qui, à l’occasion d’une crise (le grand vide suivant la publication d’un premier livre), entendent se montrer à la hauteur de la situation.

Mais la situation est confuse, d’autant plus qu’Angie et Monette, découvertes dans un méli-mélo de faits divers, viennent de se joindre aux autres. Mes créatures chimériques, à moitié fictives, à moitié réelles, se bousculent à l’orée de mes pages blanches et je n’arrive pas à m’y retrouver, à tracer au moins une ligne droite à travers les circonvolutions de leurs parcours. Ces histoires, si vraies soient-elles, ont quelque chose de magnifiquement invraisemblable que je veux canaliser sans en tuer le côté grandiose. Autour de ces fondations, un feuillage touffu se développe presque tout seul, et j’ai besoin d’un ancrage qui rassemblera le tout.

C’est finalement une conversation fort prosaïque concernant des rénovations qui fournit ce qui manquait à mon roman en devenir. Sans que je comprenne pourquoi, une expression se faufile au cœur de mes pensées : mur mitoyen. Un mur qui divise et qui unit à la fois. L’élément que deux entités très proches ont en commun, mais sans lequel elles ne pourraient pas être deux. Il en est de même, me semble-t-il, de nos relations les plus intimes. Que partage-t-on avec un frère ou une sœur? Une matrice commune, mais une frontière infranchissable, une séparation qui permet l’établissement de notre identité. Les histoires d’amour ont leur mur, elles aussi, et cette cloison en détermine souvent l’issue : trop épaisse, elle empêche les échanges; trop fragile, elle s’effrite et les amants perdent leur individualité. Même à l’intérieur d’un être, il existe des remparts qui structurent ce que nous sommes, définissant nos limites, nos blocages et nos impulsions.

Bien vite, le concept s’est emparé non seulement des relations entre mes personnages, mais des paysages de mon roman. Les divisions se sont multipliées, se matérialisant dans la faille de San Andreas, dans le mur à la frontière mexicano-américaine, dans les chaînes de montagnes qui départagent le sens des rivières et des vents, dans la cloison entre les deux solitudes canadiennes, dans l’opposition entre les Noirs et les Blancs, les riches et les pauvres, les vivants et les morts. La mitoyenneté s’est présentée comme une manière moins antagoniste de concevoir ces binômes et, surtout, comme un fil capable de coudre mes quatre histoires ensemble. Tout au long de l’écriture, une image s’est imposée lorsque je fermais les yeux : deux mains qui se posent de chaque côté d’un mur, en même temps, au même point. Elles se touchent presque.