Et de là au cimetière paroissial

Par Nicolas Dickner

Ma mère dépouille les avis de décès avec le même degré d’attention que l’on consacrerait à Game of Thrones – d’ailleurs, elle vous démêlerait la généalogie des Lannister, des Stark et des Targaryen les doigts dans le nez.

Chaque matin depuis cinquante-trois ans, ma mère lit les avis de décès dans Le Soleil en buvant du thé. Un nuage de lait, dans son thé. Jamais de café. Chez nous on se réveille sec, avec une tasse de King Cole et les décédés de la veille. Ma mère est gaspésienne, que voulez-vous.

Cette habitude m’a longtemps déconcerté. L’avis de décès est un genre littéraire dépourvu de rebondissements: on sait comment ça débute et où ça se termine. C’est prévisible et formaté. Les personnages principaux jouent toujours le même rôle, et le récit est aride comme une description de Jules Verne. Moi, franchement, je préférais lire les chroniques d’Alain Bouchard (1946-2017).

Je n’arrivais pas à saisir, surtout, comment on pouvait manifester une telle familiarité avec la mort, matin, midi et soir – car en plus des avis de décès du Soleil, nous écoutions aussi la nécrologie de 11 h à la radio AM, et celle de 16 h à la télévision locale. Au bout de la journée, ça faisait beaucoup de monde à la morgue.

Il m’a fallu des années pour comprendre, respecter, et finalement admirer cette lecture matinale.

Ma mère dépouille les avis de décès avec le même degré d’attention que l’on consacrerait à Game of Thrones – d’ailleurs, elle vous démêlerait la généalogie des Lannister, des Stark et des Targaryen les doigts dans le nez. Après cinquante-trois ans de gymnastique nécrologique, elle a de l’entraînement: on compte plus de protagonistes, de personnages secondaires et de figurants dans une seule page de nécrologie du Soleil que dans l’œuvre complète de George R. R. Martin.

Ma mère a une mémoire fascinante: elle est souvent incapable de raconter correctement une manchette qu’elle a lue deux heures auparavant, mais elle peut sans erreur ni hésitation vous décliner la totalité de son cousinage (avec conjointes, conjoints et rejetons) depuis Gatineau jusqu’à Gaspé – et, croyez-moi, il est ici question d’une famille aux proportions plus que considérables.

Cette mémoire sélective a un sens: ma mère se souvient de ce qui compte. Quant aux manchettes, elles ne sont souvent que bruit, fureur et chiens écrasés.

Un personnage légendaire, Jacques Ferron (1921-1985), écrivait: «Il était mort qu’on le croyait vivant, et vivant qu’on le croyait mort.» La formule est magnifique, mais elle n’impressionnerait pas ma mère: elle sait qui est vivant, et qui est mort. Elle ne perd pas le compte, elle garde le cap. La continuité, c’est son affaire.

On n’atteint pas ce niveau d’excellence en économisant sur la rigueur, notez bien. Ma mère lit tout. Elle ne se contente pas de survoler les titres: elle sait que la viande est dans les petits caractères. Il ne faut rien sauter: chaque nom doit être considéré, analysé, soupesé. Elle s’intéresse moins aux morts, en somme, qu’aux survivants – et les avis de décès sont essentiellement constitués de survivants. Sans doute en sont-ils même la véritable raison d’être.

Ma mère est toujours au courant avant tout le monde. Elle a souvent été la première à m’informer d’un décès dans la famille d’un ami. Combien de fois a-t-elle entamé un appel téléphonique avec: «Charles F***, connaissais-tu ça?» Ou bien: «As-tu été à l’école avec Linda D***?» Ou encore: «Est-ce que Françoise D*** t’a enseigné?»

J‘ai déjà pensé que la lecture matinale des avis de décès était une activité macabre. Mais on vieillit, n’est-ce pas, et on change parfois d’avis.

La mort est une affaire sérieuse, pour les écrivains. Ernest Hemingway (1899-1961) ne préconisait-il pas de se mesurer à des écrivains morts? Il prétendait lui-même avoir boxé contre Monsieur Tourgueniev et Monsieur Maupassant, et aussi Monsieur Stendhal, et les avoir tous mis K.-O. l’un après l’autre. (Cette métaphore pugilistique m’a toujours laissé perplexe, mais elle semble beaucoup moins étonnante depuis que j’écoute The Walking Dead.)

Pour qui veut se battre contre les morts, les occasions se font toujours plus nombreuses. En ce qui me concerne, plusieurs de mes auteurs contemporains préférés ont déjà passé l’arme à gauche. Bientôt, il ne restera plus que des collègues autour de moi – et, un de ces matins, je me ferai un thé bien fort (avec un nuage de lait) et je lirai, moi aussi, les avis de décès.