Comment tout a commencé

Par Emil Ferris

En 2002, Emil Ferris, mère célibataire et illustratrice, fête son quarantième anniversaire en compagnie d’amis. Elle se fait piquer par un moustique et ne reprend ses esprits que trois semaines plus tard à l’hôpital. On lui diagnostique une méningo-encéphalite causée par l’une des formes les plus graves du virus du Nil occidental. Elle ne pourra sans doute plus jamais marcher. Pire encore, de sa main droite, celle qui dessine, elle n’est plus capable de tenir un stylo.

« C’est dans ces moments, où tout semble si sombres, que les plus belles choses apparaissent. »

« En art, il y a cette chose qu’on appelle clair-obscur. C’est la façon dont la lumière jaillit de l’obscurité et c’est d’une extrême beauté. Je pense que voir la lumière dans les moments sombres est ce qui nous définit en tant qu’humain. La beauté n’en est que plus grande. Et pour moi, ces moments sont simples : je scotche un stylo à ma main tremblante, et je fais tomber les flacons d’encre. Ma fille me stabilise et m’aide à dessiner. Elle est avec moi. Tout le temps que je dessine, elle est là. Je commence à dessiner un fauteuil roulant, puis je lui demande de me faire. Je crois qu’elle va me représenter assise dans mon fauteuil, mais non, elle me dessine debout. C’est dans ces moments, où tout semble si sombre, que les plus belles choses apparaissent. »

Emil décide de prendre un nouveau départ et s’inscrit au Chicago Art Institute, dont elle sortira avec son diplôme et un projet fou qui deviendra Moi, ce que j’aime, c’est les monstres.

« Je travaillais sur un scénario basé sur la vision d’une fille loup-garou lesbienne blottie dans les bras d’un enfant Frankenstein transsexuel. Ces deux parias “monstrueux” ont été l’inspiration pour une nouvelle que j’ai écrite en 2004. Karen me parlait toujours (elle grondait plutôt, en vérité), et c’est en me fondant sur cette nouvelle que j’ai créé le livre. »

Elle mettra six ans à réaliser cette oeuvre colossale qui, achevée, fera plus de 800 pages. Tout ça au stylo à bille.

« C’est le stylo à bille qui m’a choisie, comme un monstre le ferait dans une allée mal éclairée. Ça m’est un peu tombé dessus sans prévenir. Je me souviens très bien du jour où j’ai pris cette décision et ma main crispée s’en est bien souvenue pendant les seize heures de dessin quotidiennes durant les cinq années qui ont suivi. C’était vraiment un choix fou. Stupide, même. »

Après des dizaines de refus, Fantagraphics accepte le manuscrit. Le premier tome paraît aux États-Unis en février 2017. Du jour au lendemain, Emil Ferris est propulsée parmi les monstres sacrés de la bande dessinée. Tandis que les réimpressions s’enchaînent, on est unanime : il s’agit d’une oeuvre d’exception.

« Je peux vous assurer que ce livre n’aurait jamais vu le jour si je n’avais pas été piquée par ce moustique. Ça a fait ressurgir toute la férocité en moi, m’a poussée à réapprendre à dessiner, à marcher et à créer. »