Un corps sans nom

Par Chloé Legault

Julie Cockburn

Pour son troisième roman, Madame Victoria, Catherine Leroux a puisé son inspiration dans un reportage de l’émission Enquête, diffusé sur les ondes de Radio-Canada en janvier 2011. Le reportage relatait la triste histoire d’une femme que l’on surnomme maintenant Madame Victoria.

Qui est cette femme?

Alors que Josée Dupuis, journaliste d’Enquête, et son équipe travaillent à un reportage sur les corps non réclamés, on attire leur attention sur le corps reposant à la morgue depuis le plus longtemps : celui d’une femme, retrouvé en bordure d’un des stationnements de l’Hôpital Royal Victoria, à Montréal. « Nous voulions partir d’un nom à la morgue de Montréal et retracer l’histoire de cette personne », précise la journaliste. Le squelette de Madame Victoria avait été découvert neuf ans auparavant, en 2001, mais on ignorait toujours son identité. D’après les analyses, le corps aurait patienté deux ans avant qu’une infirmière le trouve enfin, par hasard.

Dès la morbide découverte, une enquête est entamée afin de lever le voile sur l’identité de cette mystérieuse femme. Comme le squelette est vêtu d’un habit d’hôpital, on cherche d’abord du côté du Royal Victoria, mais cela mène directement à un cul-de-sac, car aucun patient ni employé n’a été porté disparu.

Kathy Reichs, célèbre anthropologue judiciaire, analyse les os de Madame Victoria, ce qui lui permet d’établir que cette dernière était une femme blanche âgée entre cinquante et soixante-dix ans, et qu’elle souffrait d’arthrite et d’ostéoporose.

En 2003, la GRC réalise une approximation faciale à partir du crâne de Madame Victoria et la diffuse dans les hôpitaux, mais personne ne reconnaît la femme. Un appel à tous est lancé. De nombreux tests d’ADN sont effectués, mais chaque fois, les résultats sont négatifs.

Même si les policiers n’estiment pas le dossier clos – puisque les recherches n’ont pas abouti –, le coroner, de son côté, le juge comme tel et demande que les restes de Madame Victoria soient mis en terre, ce qui est fait.

L’analyse isotopique

En 2010, Enquête apprend qu’il est possible, grâce à l’analyse de cheveux, d’établir ce qu’une personne a bu ou mangé et, de ce fait, de savoir où elle est allée. Chaque centimètre de cheveu correspond à un mois de consommation. L’équipe demande donc immédiatement qu’un échantillon des cheveux de Madame Victoria soit envoyé à l’Université d’Ottawa, où le chercheur Gilles St-Jean pratique une analyse isotopique. « C’est l’équipe de l’émission Enquête qui nous a contactés pour nous demander de faire un suivi du cas de Madame Victoria. Le coroner se préparait à le fermer après neuf années de recherches », relate le chercheur.

Gilles St-Jean nous apprend que chaque élément ou presque du tableau périodique possède plusieurs variations de lui-même. Les différentes versions d’un même élément sont des isotopes. « L’analyse isotopique consiste à mesurer les proportions très précises de chacune des espèces de carbone dans un échantillon avec une précision à l’échelle de la partie par million (PPM). »

Grâce à l’analyse des isotopes présents dans les cheveux de Madame Victoria, Gilles St-Jean a pu conclure qu’elle se serait beaucoup déplacée entre les années 1995 et 1999 (année de son décès), allant du nord du Québec jusqu’à Montréal. Ces découvertes suscitent l’excitation de l’équipe d’Enquête, qui croit qu’elles mèneront à des révélations concluantes.

Ces nouvelles données sont révélées au public en 2011, par l’entremise d’Enquête. De nombreuses personnes se manifestent après la diffusion du reportage. Bien que plusieurs pistes intéressantes soient examinées, aucune ne mène à une conclusion satisfaisante. À ce jour, on ignore toujours la véritable identité de Madame Victoria.

Et maintenant?

Plusieurs hypothèses sont émises pour tenter de trouver la faille dans les recherches. « Peut-être que le portrait-robot de Madame Victoria n’est pas fiable? suggère Josée Dupuis. Cela expliquerait au moins pourquoi personne ne la reconnaît. »

Considérant l’endroit où le squelette a été trouvé, entre le pavillon principal et l’aile psychiatrique de l’Hôpital Royal Victoria, la journaliste pense qu’il est tout à fait plausible de croire que la réponse figure dans les archives du Royal Victoria, auxquelles personne n’a eu accès.

Près de quinze ans se sont écoulés depuis la découverte du squelette de Madame Victoria et le mystère entourant cette femme demeure entier. Finirons-nous par savoir qui elle était? Pourrons-nous un jour graver son nom sur sa pierre tombale? Josée Dupuis, comme bien d’autres, l’espère.

 

Merci à Josée Dupuis et Gilles St-Jean qui ont accepté de nous faire partager leurs connaissances.

« Qui est cette femme? », reportage d’Enquête réalisé par Claudine Blais