Le défi de l’histoire

Par Annabel Lyon

Il y a quelque chose d’irrésistible à propos du monde classique. Les écrivains de toutes époques revisitent les anciennes légendes, encore et encore. Œdipe est devenu Hamlet; Ulysse, Leopold Bloom; et Alexandre le Grand, Colin Farrell. (D’accord, certaines adaptations ont plus de succès que d’autres.) Il y a quelque chose, dans ces contes primaires qui traitent à la fois de guerre, de luxure et de familles dysfonctionnelles, qui nous attire à tout coup. Nous y retrouvons l’honnêteté des guerres qui se résolvent sans l’intermédiaire des machines (Fire from Heaven de Mary Renault), ainsi que l’humour et la familiarité des querelles entre les dieux et les déesses (Les dieux ne valent pas mieux de Marie Phillips).

Les défis que se proposent de relever les auteurs qui décident de s’attaquer à cet univers sont de taille. Dans quelle mesure pouvez-vous réarranger l’histoire? Réinventer les personnages? Imaginer des choses? Quand vient le temps de réactualiser ces vieilles histoires, faut-il s’attacher aux formes poétiques anciennes (Omeros, poème épique de Derek Walcott), ou plutôt les transposer dans une prose narrative plus accessible (comme Dragonflies, la brillante réinvention de l’Iliade par Grant Buday)?

Il y a aussi la question de la pertinence. Pourquoi raconter ces vieilles, très vieilles histoires? Ont-elles vraiment encore quelque chose à nous dire en ce 21e siècle, ère des tweets, des textos et des iMachins?

Parfois, il ne semble rester que deux filons à exploiter de ces anciennes légendes : le parodique et le moral. Nous apprécions les anachronismes intelligents ou les réinterprétations historiques (comme dans L’odyssée de Pénélope de Margaret Atwood). Nous affectionnons également le sentiment de supériorité morale que nous ressentons en nous replongeant en ces temps plus obscurs. Les femmes n’étaient-elles pas traitées de manière horrible à l’époque! N’était-ce pas scandaleux!

Dans Le juste milieu, je me suis défendue contre les stéréotypes qui réduisent le roman historique à son genre sans tenir compte de ses qualités littéraires (ce qui entraîne les conséquences habituelles, c’est-à-dire des couvertures métallisées et une prose pulpeuse). J’ai imaginé la relation entre le philosophe Aristote et son jeune élève Alexandre le Grand. L’exactitude historique m’importait, tout comme les échos dans le monde contemporain (sous la forme de trouble bipolaire et de stress post-traumatique); mais pas les personnages féminins. Aucun damassé ni poitrine soulevée sur ma couverture, non monsieur!

Je savais dès le début que je m’embarquais, avec Le juste milieu, dans un projet impliquant deux livres. Le monde des hommes, après tout, n’est que la moitié de l’histoire. Je n’ignorais pas vouloir explorer celui des femmes, tout en évitant l’essoufflement et le manque d’originalité.

Une jeune fille sage est un amalgame de ma vie en tant que femme et mère du 21e siècle et de ma vie imaginaire d’adolescente de 16 ans dans la Grèce antique. Pythias, la fille d’Aristote, devra se frayer un chemin dans le monde à la mort de son père. Dans une période de bouleversements politiques, elle se retrouve seule et loin de la maison. Il y a déjà longtemps, alors que le roman avait la taille d’un pépin de raisin dans mon cerveau, j’ai dit à mon éditrice que j’imaginais Pythias « comme une héroïne de Jane Austen qui aimerait le sexe ». Je lui ai donné un regard clair et un esprit vif, un visage plein et un ménage à diriger. Je lui ai donné du sexe avec un dieu et un mariage avec un soldat dont les cicatrices psychologiques sont plus profondes que les marques physiques. Je nous ai aussi donné, à elle et à moi, le cadeau d’une visite à son lieu de naissance.

Je ne suis pas allée en Grèce pendant l’écriture du Juste milieu. Manque d’argent, bébés trop petits : c’était compliqué de passer du temps loin de la maison. De toute façon, je m’étais dit : « Tu ne peux pas voir la Grèce antique. » L’ancienne cité portuaire de Pella, où une bonne partie du roman se déroule, se limite maintenant à plus ou moins un mille de terres intérieures, résultat de 2300 années d’envasement. L’école d’Aristote est une découverte archéologique récente et les travaux d’excavation sont à peine entamés. Le carrefour où Œdipe a tué son père est souligné par une station d’essence. Comme l’a dit le célèbre romancier anglais L. P. Hartley, le passé est un pays lointain.

Au début, je ne savais pas ce que je cherchais. Je ressentais une pression propre aux romanciers, celle de la recherche subconsciente. Longtemps après être revenue de voyage, pendant les petits matins et les longues soirées d’un hiver pluvieux à Vancouver, j’ai réalisé ce qui importait vraiment. C’était rarement ce que j’avais consciemment remarqué : dates consciencieusement griffonnées dans mon carnet, photos de monuments, croquis de fortifications. Non, pas cela : la fiction a d’autres demandes.

Heureusement, dans les musées, j’avais aussi pris des photos d’artéfacts que seule une mère peut aimer : des ustensiles à barbecue du 5e siècle avant Jésus-Christ, des pinces à épiler, une ancienne tasse pour enfant avec bec et poignée, une passoire. Même un petit pot sur lequel on pouvait encore voir les restes d’un coq peint sur le côté.

Certains des objets que j’ai vus en Grèce se retrouvent dans le livre : une pince à cheveux en forme de colombe, une espèce de plante nommée pimprenelle épineuse que les historiens appellent le papier bulle du monde antique, ainsi qu’un instrument médical archaïque : un énorme et terrifiant spéculum.

Je suis hérissée lorsqu’on parle de moi comme d’une auteure historique. Il y a quelque chose dans cette appellation qui sonne toujours un peu péjoratif, un peu Disney. Ce que je déteste de la fiction historique : les dialogues stupides et guindés; les descriptions sans fin de robes et de gobelets; les personnages féminins de type Cendrillon; les histoires d’amour taboues qui nous permettent d’être agréablement indignés, nous, adultes du 21e siècle, à propos de questions morales. Elle est amoureuse de quelqu’un qui n’est pas de sa classe sociale! De sa race! Pire, d’une femme!

Ce que j’aime de la fiction historique : le banal, le quotidien, le familier; des thèmes qui résonnent dans le présent; des personnages qui donnent l’impression que l’on pourrait avoir une conversation intelligente avec eux. J’apprécie les livres dont les descriptions des personnages sont plus étoffées et complexes que celles des vêtements. J’aime les personnages qui crachent, pètent, vomissent, saignent et jurent comme je le fais lors d’une mauvaise journée. Égocentrique? Peut-être. Anachronique? Je ne crois pas. Une histoire trop proprette ne reflète pas l’Histoire du tout; c’est pour les enfants, et même eux s’en méfient. La clé pour réinventer le monde classique, selon moi, repose dans le refus d’admettre sa différence.

De mon voyage en Grèce, je retiens la joyeuse saleté de la vie quotidienne : les marchands ambulants vendant des vidéos piratées (devenues des lentilles dans mon roman), les sculptures grossières de sages-femmes aidant des femmes en plein travail, et oui, même l’ancien pot. Je pense que Pythias reconnaîtrait son monde dans le nôtre et j’espère que les lecteurs reconnaissent leur univers dans le sien. Le monde antique est peut-être un pays lointain, mais les fictions classiques sont les passeports qui nous permettent de nous y rendre.